La clause Molière ou le bal des Tartuffe

Il y a un peu plus d’une semaine, le Conseil Régional d’Ile-de-France, présidé par Valérie Pécresse, a adopté un « small business act ». L’objectif affiché de ce texte est de favoriser l’accès aux marchés publics régionaux pour les PME et les TPE. Le diable se nichant souvent dans les détails, l’adoption de ce « small business act » a également été l’occasion de mettre en place la fameuse clause dite « Molière ». Ladite clause vise notamment à imposer l’usage du français sur les chantiers publics. L’Ile-de-France n’est ni la seule ni la première région à avoir adopter une telle mesure puisque la région Auvergne-Rhône-Alpes a déjà mis en place cette clause sous l’impulsion de son président Laurent Wauquiez.

Si la clause Molière est mise en avant pour lutter notamment contre le recours aux travailleurs détachés, il est évident qu’elle revêt d’un caractère identitaire. A l’heure où la campagne de François Fillon est très mal en point, on peut également voir dans l’adoption d’une telle mesure par la région Ile-de-France la tentative de créer un contre-feu. Toutefois, il est assez peu probable que celui-ci soit assez fort pour relancer la campagne d’un François Fillon en état de quasi mort clinique politiquement. La clause Molière est intéressante selon moi en cela qu’elle nous révèle toute la tartufferie d’une partie de la classe politique et, surtout, à quel point les collectivités territoriales semblent être aujourd’hui à l’avant-garde de la régression.

 

« Cachez cet ouvrier que je ne saurais voir »

 

Dans la célèbre pièce de théâtre, le Tartuffe de Molière s’exclame « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ». Cette phrase est restée attachée à la figure du dévot hypocrite tant elle révèle la duplicité de Tartuffe. Il me semble que l’adoption de la clause Molière a la même portée que cette phrase révélatrice. En la mettant en place, il est évident que les responsables politiques qui la défendent souhaitent s’attaquer au secteur du BTP et imposer le français sur tous les chantiers de construction. Ces irresponsables responsables politiques agissent, selon moi, de manière totalement idéologique et hypocrite. Enfermés dans leur tour d’ivoire, issus des couches sociales les plus favorisées, obsédés par la question identitaire, ces Tartuffe des temps modernes n’ont jamais mis les pieds sur un chantier de leur vie.

Il est toujours assez délicieux de voir ces personnes nées du bon côté de la barrière sociale découvrir que ceux qui construisent notre pays parlent souvent mal le français, sont des prolétaires qui souffrent et triment pour effectuer ces tâches. Cela fait en effet plus d’un siècle que l’industrie du bâtiment et de la construction est typiquement celle des primo-arrivants et les politiciens sont bien content de voir ces personnes-là s’exposer au salaire ridicule et aux multiples risques physiques et psychologiques inhérents à de tels postes. Alors oui sur un chantier on entend toutes les langues. Tout le monde est bien content de voir ces personnes être debout à 5h du matin pour construire nos infrastructures. Les politiciennes et politiciens qui utilisent ces personnes comme un marchepied pour leurs idées nauséabondes devraient avoir honte. Je doute fortement, en effet, que cette caste politicienne accepterait que ses enfants fassent ce genre d’activité même en stage. Respectez donc ces personnes plutôt que de les utiliser de manière cynique.

 

Les collectivités territoriales, fer de lance de la régression ?

 

L’adoption de la clause Molière par plusieurs régions est en train de confirmer une dynamique à l’œuvre depuis quelques années dans notre pays : celle qui veut que les collectivités territoriales (villes, départements, régions) soient aujourd’hui quasiment devenues les avant-gardistes de la régression à la fois sociale et sociétale. Je suis personnellement favorable à une démocratie plus aboutie que celle dans laquelle nous vivons et je suis persuadé que démocratiser la démocratie passera assurément par l’échelon locale ainsi que j’ai pu l’écrire longuement par le passé. L’exemple des mairies rebelles espagnoles (Barcelone et Madrid en tête) est d’ailleurs là pour le souligner.

Toutefois, force est aujourd’hui de constater qu’à l’échelon local ce sont bien plus les régressions qui sont favorisées que les avancées. La clause Molière adoptée par plusieurs régions est à la fois hypocrite comme nous l’avons vu plus haut mais surtout dramatique d’un point de vue de la cohésion de la société. En clouant au pilori de la sorte une partie des travailleurs de notre pays sous couvert de lutter contre le Front National, nos irresponsables responsables politiques participent bien plus à faire prospérer ses thèmes et donc à lui permettre de remporter la bataille des idées. Dans le même ordre d’idée, le Conseil Départemental du Haut-Rhin a mis en place le principe du bénévolat en contrepartie du fait de toucher le RSA ce qui, là encore, est une régression sociale majeure. De deux choses l’une, ou bien il y a du travail et l’on embauche les gens pour le faire ou bien il n’y en n’a pas. Profiter de la situation de précarité de toute une partie de la population est ni plus ni moins qu’une honte sans compter que de tels actes accréditent la thèse du soi-disant assistanat qui est sans doute le leurre le plus puissant qui nous est proposé depuis des décennies : 33% des personnes éligibles au RSA et 66% de celles éligibles à la CMU n’ont pas recours à leur droit, ces chiffres ne sont pourtant jamais mentionnés.

 

Nous l’avons donc vu, cette clause Molière est en réalité un véritable bal des Tartuffe en même temps que l’occasion de voir le mépris de classe dans son expression la plus abjecte. Loin d’être un fait isolé, cette clause Molière est dans la droite lignée des actions entreprises par certaines collectivités locales pour se situer à l’avant-garde de la régression sociale et sociétale dans notre pays (j’ai cité deux exemples au fil de ce papier mais j’aurai pu en citer bien d’autres). Cet état de fait me paraît être à la fois dramatique et mortifère pour la société en cela qu’il contribue à fracturer toujours plus la communauté nationale. C’est finalement une autre des pièces de Molière qui permet d’illustrer les actes de nos irresponsables responsables politiques : Le Bourgeois gentilhomme. Les élus répètent à longueur de temps qu’ils agissent ainsi pour lutter contre le communautarisme et le FN mais tel Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans s’en rendre compte, ils font eux-mêmes du communautarisme et le jeu du FN.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s