Daniel Blake à la croisée de Kafka, Orwell et Camus

De la même manière qu’il existe des livres dont la lecture ne vous laisse pas indemne – j’ai notamment déjà parlé de La Part de l’autre d’Eric Emmanuel Scmitt – il est des films dont le visionnage vous marque profondément. Sorti depuis près de six mois, I, Daniel Blake de Ken Loach fait partie de cette catégorie. Lauréat de la palme d’or à Cannes l’année dernière, le film est à mes yeux un véritable bijou, un petit chef-d’œuvre qu’il faudrait faire regarder à tout le monde, à commencer par les tenants du néolibéralisme effréné qui fustigent à longueur de journées les personnes frappées de plein fouet par la précarité.

I, Daniel Blake rejoint d’une certaine manière Merci Patron ! dans le sujet qui est traité à savoir l’effroyable mécanique qui broie des vies et des personnes. Cependant, là où Merci Patron ! recelait d’un caractère jubilatoire – celui de faire passer pour des idiots certains pontes de LVMH et de faire passer à la caisse Bernard Arnault – I, Daniel Blake est bien plus sombre. Là est sans doute ce qui rend ce film si puissant, si beau et si triste à la fois. Je crois que l’élément qui rend le long-métrage si fort est précisément le fait que la réalité froide et crue décrite par la caméra de Ken Loach rejoint les fictions les plus morbides. Sans doute est-ce le propre des chefs d’œuvre d’être signifiant par eux-mêmes tout en ouvrant l’horizon vers d’autres œuvres. Dans le film du réalisateur britannique, Daniel Blake est jeté au beau milieu d’un monde, le nôtre, qui n’a rien à envier à ceux imaginés par Kafka, Camus et Orwell tout au fil de leurs œuvres.

 

L’absurde de Kafka, la crue réalité d’Orwell

 

De Georges Orwell, la doxa ne retient souvent que 1984 et La Ferme des animaux. Aussi l’écrivain et journaliste britannique est-il souvent résumé à sa lutte contre les totalitarismes – certains résument même son œuvre à la critique de l’URSS pour mieux faire oublier qu’Orwell était viscéralement de gauche comme le prouve sa participation aux côtés des Républicains espagnols lors de la guerre civile. Pourtant, Orwell était également journaliste et a publié d’autres œuvres que les deux livres cités plus haut, des livres au cours desquels il a raconté la tragique réalité des ouvriers anglais. Voilà ce qu’était également Orwell, un homme qui n’a eu de cesse de montrer la réalité, la froide réalité, la crue réalité, l’affreuse réalité. En cela le film de Ken Loach prend des accents orwelliens en dépeignant crument la réalité de Daniel et de Katie. En outre, l’un des thèmes prépondérants de 1984 réside principalement dans cette tyrannie de la transparence où Big Brother sait tout ce que vous faites. Les manière de procéder du Job Centre rejoignent cette tyrannie.

Ce que nous dépeint I, Daniel Blake c’est la détresse des petits, des indigents, des sans grades face à une machine qui n’a d’autre but que de les broyer. Le film agit comme Orwell le journaliste pour montrer aux yeux de tout le monde la machine littéralement kafkaïenne chargée de dégoûter les plus précaires afin de ne plus avoir à leur verser les allocations auxquels ils ont droit. Dans Le Château, Kafka met en scène un arpenteur (ou géomètre selon les traductions) nommé K. et qui cherche désespérément à atteindre le Château. S’il est possible de voir dans ce roman une fable théologique en raison de la pouvoir du Château ainsi que l’a suggéré Max Brod, l’ami de Kafka qui a publié le livre, ce qui rapproche assurément le plus ce récit de l’histoire de Daniel est l’impossibilité même de comprendre ce qui lui arrive et même de contacter la personne compétente. Aux multiples appels inutiles du Château à K. répond la fameuse « personne décisionnaire » toujours évoquée dans le film mais jamais présente.

 

 La révolte camusienne comme seule échappatoire

 

Au beau milieu de ce torrent de noirceur, Ken Loach nous rappelle tout de même que même des ténèbres les plus sombres et menaçantes peut jaillir la lumière. Ainsi en est-il des solidarités qui ponctuent le film à commencer par celle qui sous-tend tout le scénario entre Daniel et Katie. Dans La Peste, Albert Camus illustre les fondements de sa philosophie de la révolte (qui dans son cheminement répond à l’absurde inspiré notamment par l’œuvre de Kafka) en mettant en avant ce qu’il appelle les héros ordinaires. « Chacun la porte en soi » dit Tarrou au Docteur Rieux en parlant de la peste, ajoutant que l’important était de s’échiner perpétuellement à n’être « ni bourreau ni victime ». Cette thématique des héros ordinaires est ce qui donne de l’espoir dans le film : de Daniel Blake à Katie et ses enfants (dans un retournement qui est formidablement mené), du directeur de supermarché à la dame du Job Centre, du voisin de Daniel aux membres de la Banque alimentaire, tout au fil du film nous voyons la solidarité humaine se mettre à l’œuvre. « Je me révolte donc nous sommes » écrit Camus dans L’Homme révolté et le moment où Daniel tague le mur provoquant un élan d’empathie symbolise à merveille cette phrase.

Toujours dans La Peste, Camus distingue plusieurs types de personnages qui ont des réactions différentes face au fléau. Le film de Ken Loach met deux de ces types de personnages en avant. Tout d’abord, celui que j’ai évoqué longuement, celui de ceux qui sont solidaires, qui font face ensemble au fléau. Toutefois, Camus place aussi dans son livre des personnes qui vont au contraire profiter du fléau et ces odieux personnages sont aussi bien présentes dans le film. De l’employée du Job Centre qui jouit littéralement de sanctionner les chômeurs à Ivan le vigile qui va jeter Katie dans les bras d’une agence d’escort girl en passant par le responsable du centre de santé qui refuse tout au long du film d’accorder une pension d’invalidité à un homme gravement malade, nous voyons surgir pendant tout le film de multiples avatars de Cottard, cet homme qui dans La Peste, profite du fléau pour s’enrichir grâce au marché noir.

 

Dans I, Daniel Blake, pas de happy end mais plutôt une human end. Là est peut-être tout le génie de ce film puisque la tentation était grande de faire que l’histoire se termine bien, que Daniel obtienne enfin sa pension d’invalidité, que Katie ait de quoi nourrir ses enfants sans avoir besoin de se prostituer, que la machine infernale finisse par se gripper mais chez Ken Loach pas de deus ex-machina ni d’échappatoire pour se soustraire à l’angoisse comme dans les œuvres baroques, juste la froide réalité, encore et toujours. Dans Le Château, ce qui est très marquant est l’absence d’identité de K. Cette absence d’identité est d’ailleurs magnifiée par la forme du roman qui n’a pas de fin. Dans I, Daniel Blake le personnage principal proclame avec force et vigueur son identité, c’est sans doute là la morale la plus puissante du film. Malgré toutes les embuches et la volonté forcenée de la machine à briser jusqu’à l’identité même de Daniel celui-ci dans un ultime pied de nez montre à tout le monde que son identité est bien là. La fin de I, Daniel Blake est misérable pour « un homme qui était tout sauf misérable » ainsi que Katie conclue le film. En réalité, Daniel Blake était un misérable au sens où Victor Hugo l’entendait. En parlant de son chef d’œuvre, le poète et homme politique disait ceci : « tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles ». Force est aujourd’hui de constater, qu’un siècle et demi après sa parution, Les Misérables n’est malheureusement toujours pas inutile.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s