Le deuxième tour et ses paradoxes

Dimanche prochain, Emmanuel Macron deviendra le huitième Président de la Vème République et le vingt-sixième Président de notre République. Sa victoire est venue mettre un terme à une campagne présidentielle proprement extraordinaire. Jamais ou presque, en effet, une élection présidentielle de la Vème République n’avait porté la même charge émotionnelle et n’avait été si indécise. Evidemment, il est bien des élections qui ont réservé des surprises (2002 étant à ce titre l’exemple le plus éloquent) mais lesdites surprises – comme leur nom l’indique – n’étaient pas prévues. En quelque sorte, il s’agissait d’une charge émotionnelle a posteriori. A l’inverse, cette élection présidentielle présentait une grande indécision a priori. Cette indécision s’est confirmée au soir du premier tour puisque trois candidats se sont tenus en quelques 600 000 voix.

Au-delà de l’indécision qui a marqué toute la campagne électorale, son autre composant principal, et a fortiori celui de l’élection, aura assurément été son caractère paradoxal. La pulsion « dégagiste » qui s’est emparée de la campagne (Sarkozy puis Juppé puis Hollande puis Valls ont été forcés de se retirer du jeu) a commencé les choses. L’affaire Fillon aura également apporté son lot de conséquences paradoxales : alors que Les Républicains devaient gagner cette élection haut la main, ils se sont fracassés sur le mur du premier tour. Toutefois, le plus grand des paradoxes de cette élection restera sans conteste la victoire d’Emmanuel Macron alors même que François Hollande est à un score historiquement faible pour ce qui est de la popularité et de la confiance. Il ne s’agit évidemment pas de dire que le nouveau président élu est la copie conforme du président sortant mais ce qu’il propose est assurément un approfondissement de la politique menée durant le quinquennat qui vient de s’achever. Le second tour de l’élection présidentielle – et ses résultats – n’ont, bien évidemment, pas échappé au caractère paradoxal de cette élection.

 

Emmanuel Macron ou la victoire à la Pyrrhus ?

 

« Le triomphe de Macron, les défis du président ». En ce 9 mai, Le Monde n’avait pas de mots assez dithyrambiques pour qualifier la victoire du leader d’En Marche face à la présidente du Front National. En recueillant 66,10% des suffrages exprimés – contre 33,90% pour Marine Le Pen, nous y reviendrons – Emmanuel Macron a emporté la deuxième victoire la plus large sous la Vème République. Avec Jacques Chirac en 2002, il est en effet le seul à avoir dépassé les 60% de suffrages exprimés. Alors oui la victoire d’Emmanuel Macron est large, il ne s’agit pas de le nier, mais est-elle pour autant un triomphe ? Il ne me semble pas. Tout d’abord rien ne nous dit qu’Emmanuel Macron obtiendra une majorité à l’Assemblée nationale lors des législatives dans un peu plus d’un mois. A ce titre, il est très intéressant d’étudier les résultats d’une enquête sur les raisons du vote Macron. Seuls 7% du corps électoral ont en effet voté pour lui en raison de son programme (ce qui représente 3,3 Millions de personnes) alors que plus de 19% du corps électoral se sont portés sur Emmanuel Macron uniquement pour faire barrage au Front National.

Nous le voyons donc, le nouveau président dispose dès le début de son mandat d’une légitimité très fragile. S’il a recueilli plus de 66% des suffrages exprimés – ce qui a sans doute fait dire au Monde qu’il s’agissait d’un triomphe – le tableau d’une victoire large et confortable se fissure sitôt que l’on s’intéresse de plus près aux chiffres globaux et non plus à celui des suffrages exprimés. Effectivement, pour la première fois depuis 1969 (le deuxième tour avait alors opposé deux candidats de droite) l’abstention a été plus élevée au second tour qu’au premier mais, surtout, le scrutin de cette année restera marqué par l’explosion des votes blancs ou nuls. En cumulant l’abstention et les votes blancs ou nuls, on obtient le chiffre de 16 171 243 personnes soit près de 34% du corps électoral. L’ensemble de ces éléments aboutit au fait qu’Emmanuel Macron n’a été choisi que par 43,63% des inscrits. Ce chiffre, s’il n’est pas particulièrement mauvais, se situe exactement dans la moyenne des dix scrutins de la Vème République (44,03%). Toutefois, se situer dans la moyenne alors même que le FN était son adversaire et que l’ensemble de la classe politique ou presque a appelé à ne pas voter pour Madame Le Pen est un échec au moins relatif sinon cinglant. A titre de comparaison, en 2002 Jacques Chirac avait été élu par 62% des inscrits dans une configuration similaire. Le nouveau président dispose donc d’une légitimité toute relative et il serait bon pour lui de ne pas l’oublier s’il ne souhaite pas aller au-devant de grandes déconvenues.

 

Pour le FN, fiasco ou défaite victorieuse ?

 

Inutile de tourner autour du pot, de prime abord le résultat de Marine Le Pen (à la fois aux premier et au second tours) est une véritable claque pour la présidente du Front National. En effet, avec un regard cynique certains membres du parti d’extrême-droite expliquent sous couvert d’anonymat qu’au vu des circonstances – comprendre les près de 300 morts en raison du terrorisme, discours identitaire qui s’est imposé dans le champ politique, thématiques du FN reprises par Les Républicains tout comme par le gouvernement actuel – ne pas réussir à atteindre les 40% est un cinglant échec. Il est vrai qu’en regard de l’abstention élevée et de l’explosion du nombre de votes blancs ou nuls, ne recueillir que 33,90% des suffrages exprimés ressemble à s’y méprendre à un terrible revers pour la présidente du FN sans compter que Marine Le Pen était en face du candidat parfait pour elle lors du second tour. Sa prestation, si on peut dire, lors du débat d’entre-deux tours a décontenancé jusque dans son propre camp et il y a fort à parier qu’en cas de nouveau revers lors des législatives à venir (incapacité à former un groupe parlementaire) le parti pourrait bien tanguer tant certains piaffent déjà.

Toutefois, s’arrêter à ce constat sombre serait à la fois partiel et partial. En effet, en dépit de l’échec certain de Marine Le Pen, l’extrême-droite a remporté plusieurs victoires importantes au cours de cette campagne. Certes la présidente du FN n’a pas réussi à passer la barre des 40% lors du second tour mais elle a tout de même battu le record de voix du FN lors d’une élection. En parvenant à récolter près de 3 Millions de voix de plus que lors du premier tour, Marine Le Pen a montré qu’elle demeurait dans une dynamique insuffisante pour l’emporter mais tout de même positive. Au-delà des chiffres, le FN a réussi à imposer nombre de ses thèmes au cours de la campagne électorale et d’un point de vue gramscien, la victoire culturelle est toujours le préalable à la victoire politique. D’autant plus qu’Emmanuel Macron a bel et bien l’intention de fracturer la droite et d’imposer le FN comme premier parti d’opposition dans sa logique de substitution du clivage gauche/droite par le clivage progressiste/conservateur pour reprendre ses termes.

Nous le voyons donc, Emmanuel Macron est loin d’avoir emporté le triomphe que certains nous vendent depuis quelques jours. De la même manière, malgré l’énorme gifle reçue par le FN, celui-ci est loin d’avoir complètement perdu. En ce sens, les quelques 3 Millions d’électeurs supplémentaires du Front National ne sont pas des personnes qui se sont découvertes racistes ou fascistes durant l’entre-deux tours malgré tout ce que l’on essaye de nous faire croire. Contrairement à ce que croient les parfumés parisiens et les philosophes de salon, le vote FN n’est pas uniquement la résultante de la haine. Au contraire, le discours protecteur du parti de Marine Le Pen convainc de plus en plus de personnes notamment dans les régions les plus fragiles ainsi que l’a très bien démontré Hervé Le Bras. Aussi longtemps que les éditorialistes condescendants et aveuglés par leur morgue continueront à penser que ce n’est que la haine qui fait progresser le FN et non pas les politiques menées depuis des décennies qui laissent à l’abandon des millions de Français, aussi longtemps que les mêmes se gargariseront du fait que le FN fait des scores faibles à Paris, aussi longtemps qu’ils prendront un air supérieur pour expliquer aux électeurs du FN qu’ils sont des idiots, ce parti continuera de prospérer. Ce qui constitue encore un plan fond de verre pour le parti de Marine Le Pen est d’une part son histoire et de l’autre son incompétence sur les questions économiques. En 2022, si Macron échoue durant son quinquennat ce sera sans doute la gauche ou l’extrême-droite qui prendra le pouvoir dans le pays. C’est assurément dans cette optique que Marine Le Pen a annoncé vouloir dépasser le Front National en créant un nouveau rassemblement de ce qu’elle appelle les patriotes. Cinq ans, c’est à la fois une longue période et une échéance rapide. Prenons garde de ne pas nous enfermer dans des querelles de bacs à sable à gauche et de laisser l’extrême-droite prendre de l’avance parce qu’il y a fort à parier qu’en 2022 les cris d’orfraie de l’entre-deux tours n’y feront rien s’il n’y a pas une alternative franche au système politico-économique en face de l’extrême-droite.

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