Nous (aussi) sommes la Nation ou l’odyssée entre Derrida, Orwell et Camus

Il est des ouvrages qui sont doublement salvateurs. Tout d’abord pour eux-mêmes de par le message qu’ils portent mais aussi parce qu’ils s’inscrivent en contradiction avec l’ère du temps, avec la doxa dominante, avec un Zeitgeist aussi puissant qu’arrogant. Ainsi en est-il de l’ouvrage de Marwan Muhammad. Dans Nous (aussi) sommes la Nation, le directeur du CCIF s’applique méthodiquement à aller contre le courant qui a transformé les musulmans en problème national. Face au torrent réactionnaire et hostile à l’Islam ainsi qu’aux musulmans – ainsi qu’en témoignent les discours politiciens les plus abjects et les best-sellers identitaires qui trônent dans les librairies – le travail du CCIF et, a fortiori, de son président devient chaque jour plus nécessaire.

Le livre de Monsieur Muhammad s’inscrit dans une dynamique qui s’est mise en place depuis déjà quelques années et qui permet de ne pas laisser le champ libre aux seuls pulsions réactionnaires et identitaires. De Pour les musulmans d’Edwy Plenel à Nous (aussi) sommes la Nation en passant par Notre mal vient de plus loin d’Alain Badiou, il y a une continuité assez évidente, celle qui refuse d’essentialiser les musulmans français et d’en faire l’alpha et l’oméga des problèmes politiques de notre pays. Les œuvres les plus abouties sont sans conteste celle qui sont signifiantes par elles-mêmes tout en ouvrant sur d’autres horizons. Aussi le livre de Marwan Muhammad appartient-il, à mes yeux, à ce genre d’œuvres tant il fait écho aux philosophies de Derrida, d’Orwell et de Camus.

 

Déconstruire le mythe en montrant la crue réalité

 

Dans la Grèce Antique, le mythe – qui dérive de muthos – définissait le domaine de l’opinion fausse, de la rumeur, du discours de circonstance. En somme, le mythe est le discours non-raisonné, qui se veut être une forme de fable. Par opposition, le logos était, lui, le discours raisonné. C’est précisément le passage du muthos au logos qui a posé la pierre fondatrice des philosophes de la Grèce Antique. De la même manière que le mythe de la Grèce antique a empêché durant de longues années la mise en place de la philosophie, les arguties sémantiques aujourd’hui utilisées par les penseurs identitaires empêchent de penser de manière systémique le problème de l’islamophobie. C’est tout l’intérêt du livre de Marwan Muhammad de tenter de déconstruire ce mythe à la manière de Derrida en mettant en évidence les contradictions manifestes du raisonnement aux contours sophistiques défendufour par les Zemmour, Finkielkraut et autres Fourest.

Dans le schéma intellectuel desdits penseurs, les musulmans sont à la fois essentialisés et transformés en monstres pour mieux faire peur et signifier à quel point ils sont une menace pour l’identité française – une identité fantasmée par ces penseurs. La finesse du raisonnement du directeur du CCIF est précisément de retourner la logique contre ses contempteurs en revenant à l’étymologie première du mot monstre. Celui-ci dérive en effet du latin monstrare qui signifie « montrer ». C’est en montrant la crue réalité des actes islamophobes, tous plus abjects les uns que les autres, que Marwan Muhammad déconstruit leur mythe. Aussi le livre prend-il des accents orwelliens en montrant cette crue réalité. Cet Orwell-là, celui qui s’est échiné à montrer l’affreuse réalité du quotidien ouvrier, est savamment mis de côté par tous les grands pontes (qui se contentent de résumer son oeuvre à sa critique des totalitarismes) alors que cette partie de son œuvre est de loin la plus importante.

 

La mise en abîme salvatrice

 

A la lecture des premières pages du livre on pourrait croire à un paradoxe entre le nom donné à l’ouvrage et son contenu. En effet, alors que le titre parle d’un « nous », dès les premières pages Marwan Muhammad explique que sa démarche est une réappropriation du « je » par lui-même. Nous le verrons plus tard, ce paradoxe n’en est pas un. Toutefois, cette réappropriation du « je » par l’auteur me semble être l’un des plus forts messages portés par le livre en cela qu’il constitue une formidable mise en abîme de tout le propos. Finalement Marwan Muhammad est une forme de symbole dans la mesure où un symbole renvoie nécessairement à autre chose qu’à lui-même. Loin d’être une démarche purement individuelle, cette réappropriation du « je » qu’il opère tout au fil du livre en racontant notamment son cheminement personnel fait écho à la réappropriation d’eux-mêmes que souhaitent les musulmans.

Plutôt qu’un pronom que l’on utilise pour les convoquer sans qu’ils soient présents, bien des musulmans de notre pays veulent prendre part au débat. L’acmé de cette exclusion paradoxalement omniprésente des musulmans dans l’espace politique et public est, comme le dit très justement l’auteur, assurément la question du voile. Alors que des chercheurs, éditorialistes, polémistes, politiques, etc. passent leur temps à parler au nom des femmes voilées pour dire qu’elles seraient au choix asservies ou militantes de l’islam politique, jamais ou presque une femme voilée n’est invitée pour parler en son nom propre. Le paradoxe évoqué plus tôt entre le « je » du livre et le « nous » du titre disparaît sitôt que l’on comprend que le cheminement du directeur du CCIF est raconté pour montrer que chacun peut agir pour l’égalité. En ce sens, il ne me paraît pas exagéré de voir dans ce livre une forte portée camusienne. Albert Camus n’écrivait-il pas, en effet, que ce qui était important était de n’être « ni bourreau ni victime » ? Le passage du « je » au « nous » était d’ailleurs déjà présent dans l’œuvre du philosophe franco-algérien puisque, pastichant Descartes, il affirma dans L’Homme révolté : « Je me révolte donc nous sommes ». Le livre de Marwan Muhammad, au-delà du processus de déconstruction auquel il se livre, est finalement une formidable adresse à tous les citoyens en expliquant que c’est à chacun d’entre nous de faire société, de faire de la politique au sens noble du terme à savoir s’occuper de la Vie de la Cité.

 

Dans Huis-clos, Jean-Paul Sartre écrit cette phrase demeurée à la fois célèbre et très souvent incomprise : « L’enfer, c’est les autres ». Pour beaucoup, ladite phrase signifie que le mal vient d’autrui et surtout pas de soi. En ce sens, aux yeux des identitaires et autres laïcards zélés, les musulmans constituent assurément cet enfer tant ils leur servent de bouc émissaire servant à cacher tous les problèmes économiques et sociaux. Pourtant, si l’on s’intéresse de plus près à la phrase de Sartre on se rend rapidement compte qu’elle n’aboutit pas à accuser autrui d’être le mal. S’insérant dans toute la philosophie sartrienne, la phrase « l’enfer, c’est les autres » signifie bien plus que c’est le regard d’autrui qui crée l’enfer de telle sorte que la même action exécutée devant une personne devient honteuse alors même qu’elle ne nous dérange aucunement si personne n’est au courant. Dès lors, « l’enfer, c’est les autres » explicite le fait que c’est par la médiation d’autrui que l’on se rend compte de nos fautes. Si l’on accepte cette définition, alors je suis fondé à dire que Marwan Muhammad, le CCIF et l’ensemble des citoyens engagés dans la lutte contre l’islamophobie constituent bel et bien ces autres qui sont l’enfer tant ils mettent en évidence les problèmes lourds et systémiques rencontrés par notre pays sur cette question.

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