Corruption, fraude fiscale et affairisme, l’ombre menaçante (1/4): la nuit sombre et menaçante

Il est des livres dont la lecture provoque en vous un haut-le-cœur de dégoût, une irrépressible rage et une profonde envie de révolte. Ainsi en est-il de Corruption, l’excellent livre d’Antoine Peillon dont je conseille la lecture à chacun. Faisant suite aux 600 milliards qui manquent à la France, l’ouvrage évoque pêle-mêle la corruption, la fraude fiscale, le népotisme ou encore l’affairisme pour dresser un constat glaçant de la situation de notre système à la fois économique et politique. Ce système est rongé par ces vices qui le font pourrir de l’intérieur depuis bien trop d’années. Loin de refluer, cette logique gagne en influence chaque jour. Pour paraphraser Marx et Engels, l’on pourrait dire qu’une ombre hante notre pays, celle de la corruption, de la fraude fiscale et de l’affairisme. Emmanuel Macron s’est d’ailleurs engagé à mettre en place une loi de la moralisation de la vie publique et les premiers éléments qui ont été présentés, bien qu’imparfaits et insuffisants, sont encourageants à mon sens – j’y reviendrai dans un prochain billet. Il faut dire que la campagne présidentielle qui s’est terminée il y a un peu plus d’un mois aura été l’occasion de montrer à quel point cette logique gangrène notre République. Deux candidats soupçonnés de détournement de fonds publics, un autre soutenu et financé par des lobbies en tous genre – lobbies qui ont depuis fait leur entrée dans les ministères et les cabinets – rarement une élection présidentielle avait rassemblé autant de symboles des problèmes qui minent notre pays et notre République, la Res Publica, la chose commune.

Face à ce sentiment d’urgence qui se fait chaque jour plus pressant que convient-il donc de faire pour nous, simples citoyens ? Nommer les choses me semble être un préalable plus que nécessaire si nous souhaitons réellement nous battre contre cette logique mortifère qui régit et gouverne notre pays. Nous sommes, je le crois, dans une époque orwellienne au cours de laquelle les mots sont utilisés à tort et à travers pour désigner tout et n’importe quoi si bien que le langage tend à devenir inopérant pour décrire les situations que nous vivons. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde » aurait dit Albert Camus. Il me semble qu’aujourd’hui plus que jamais cette phrase demeure vraie. Il nous faut faire comme Orwell le journaliste qui décrivait crument la réalité des choses sous peine de tomber dans une forme de totalitarisme doux au sein duquel la République n’aurait plus de république que le nom. Sans doute est-ce là une déformation liée à mes lectures et études mais je suis intimement convaincu que pour lutter contre un phénomène il faut d’abord l’avoir nommé puis analysé. C’est donc la modeste ambition de ce dossier que de parvenir à mettre un mot sur ces grandes tendances qui parcourent notre société depuis des décennies et participent à son délitement. Aussi me paraît-il fondamental de dresser avant tout un constat sans concession sur la situation dans notre pays. Cela doit nécessairement être le préalable qui permettra ensuite de penser les choses de manière systémique puis de tenter de dépasser la question morale à laquelle on tente de limiter les débats dès lors que l’on parle de corruption, de népotisme, d’affairisme ou encore de fraude fiscale. In fine cette démarche doit permettre d’aboutir à des actions franches et concrètes pour lutter contre ces logiques morbides. Lesdites actions ne sauraient se limiter à quelques élus mais concernent bien évidemment l’ensemble de la société. Dans le cas contraire, celles-ci ne seraient que des impasses et des apories.

 

Fraude fiscale, le grand vol

 

Chaque année, selon une estimation basse, au moins 60 Milliards d’euros échappent à notre pays en raison de la fraude fiscale. Certaines estimations placent le curseur maximal à 100 Milliards. En regard de cette fraude, ce que l’on appelle « fraude sociale » ne représente que quelques centaines de Millions d’euros. Et pourtant, du Point à Valeurs Actuelles, des JT télévisés aux éditos, des plateaux télés réunissant les « spécialistes » aux déclarations de la caste politicienne qui nous gouverne vous n’en entendrez jamais parler ou presque. En revanche, dès qu’il s’agira de taper à bras raccourcis sur les chômeurs ces prétendus fainéants qui se complaisent dans la farniente et profitent du système social français, les contempteurs sont nombreux. Il faut croire qu’il y a des sujets qui indignent plus les possédants et les dominants que d’autres et, à cet égard, la question de la fraude fiscale est rangée tout en bas des raisons d’indignations, la montagne de poussière est opportunément cachée sous le tapis par tous ceux qui détiennent le pouvoir politique, économique et médiatique. Il n’y a en réalité rien de surprenant à cela dans la mesure où ceux qui nous dirigent – et je ne parle pas que des responsables politiques – et devraient s’inquiéter de cette fraude fiscale au mieux y sont indifférents au pire la pratiquent eux-mêmes.

Ces mêmes dirigeants que l’on entend à longueur de temps sur les plateaux télés ou bien dans leurs éditos au vitriol contre les « fraudeurs du RSA » sont pourtant ceux qui expliquent à perpétuellement que les Français doivent faire des efforts et critiquent la gestion financière de l’Etat et donc in fine le modèle social français – nous reviendrons sur les conséquences de ce vol en bande organisée dans une prochaine partie.  En ces temps de renouvellement auto-proclamé par le nouveau locataire de l’Elysée, celui-ci ne semble pas vouloir s’attaquer de front à ce problème qui gangrène notre société et appauvrit l’Etat c’est-à-dire l’ensemble des citoyens. Il n’y a, là encore, rien de bien surprenant à cela lorsque l’on sait qui a financé sa campagne. C’est donc seulement d’un point de vue systémique que cette question ne saurait être traitée – nous y reviendrons dans la deuxième partie de ce dossier. Lorsque l’on évoque la fraude fiscale, nombreux sont ceux à la lier instantanément à la fraude de personnes fortunées. Evidemment ce lien existe mais il ne saurait faire disparaitre toutes les autres formes de fraude fiscale qui concourent à vider les caisses de l’Etat. Les firmes transnationales sont à ce titre un exemple très révélateur puisque, lorsqu’il s’agit d’éviter de payer des impôts, celles-ci n’ont plus ni nation ni attache mais voguent là où les taux leur seront plus avantageux. Parler de fraude fiscale ce n’est cependant parler uniquement de la partie émergée de l’iceberg. L’optimisation fiscale est, en effet, le pendant direct quoique légal de cette pratique. Au sein de cette Union Européenne dans laquelle nous vivons et qui a décidé de ne rien faire pour l’uniformisation fiscale nous voyons se mettre en place depuis des décennies de véritables stratégies de dumping fiscal qu’exploitent à merveille les grandes entreprises du monde entier. L’exemple récent d’Apple et de l’Irlande est à ce titre univoque, de la même manière qu’il a été prouvé que le Luxembourg jouait pleinement le rôle de paradis fiscal au cœur de l’Union. Loin d’être sanctionné, le duché a quasiment été récompensé dans la mesure où celui qui était le Premier ministre lors de ce grand vol est désormais président de la commission européenne.

 

Corruption, la République en danger

 

Loin de n’être confronté qu’à la fraude fiscale, notre pays est également au beau milieu du tourbillon de la corruption. Dans son dernier classement sur la perception de la corruption, l’ONG Transparency International place la France en 23ème position ce qui n’est pas très glorieux d’autant plus que l’indice est moins bon que lors de l’année précédente – l’Estonie est par exemple devant notre pays. Il est de bon ton, sans doute pour se rassurer, de renvoyer la corruption à un phénomène qui ne toucherait que les pays très bureaucratiques notamment en Afrique, en bref des Républiques bananières. Pourtant, aussi douloureux et troublant que puisse être cet état de fait, notre pays est loin d’être épargné par cette logique mortifère. Il est vrai qu’historiquement la France est un pays au sein duquel la mafia (corso-marseillaise en particulier) a été puissante et possédé des ramifications nombreuses. Si celle-ci semble moins puissante aujourd’hui, cela ne veut pas pour autant dire que les logiques de prébendes, de corruption ou d’affairisme qui avaient lieu à l’époque de sa splendeur ont disparu, loin de là. Désormais, la corruption ou l’influence prennent de nouvelles formes notamment celles de rétrocommission (l’ancien Premier ministre Edouard Balladur a d’ailleurs de nouveau défrayé la chronique à propos de l’affaire Karachi et de ses rétrocommissions récemment).

Loin de n’être qu’un problème éthique ou moral – nous traiterons cette question plus en profondeur dans la troisième partie de ce dossier – cette corruption, ces conflits d’intérêts sont un mal qui ronge la République au plus profond d’elle-même. Qu’est donc la République sinon la Res Publica, cette chose commune ? A partir du moment où une personne peut acheter les dirigeants politiques, les membres de l’administration ou ceux qui vont voter les lois, il n’y a plus de chose commune puisque ceux qui sont censés veiller au bien commun ou représenter l’intérêt général supérieur de la nation et de ses habitants ne sont plus que de vulgaires marionnettes aux mains d’individus peu scrupuleux. La corruption, l’affairisme, le conflit d’intérêt sont les têtes d’une même hydre, celle de l’appropriation de l’intérêt commun, de la Res Publica, par des forces d’argents afin de poursuivre des buts privés. Nous le voyons donc, au-delà de la question de l’enrichissement personnel, toutes ces faces de la même hydre concourent de manière tout aussi dramatique que volontaire à faire pourrir la République. La corruption n’est pas une chose à prendre à la légère, de manière un peu dédaigneuse comme on le fait trop souvent en se disant « après tout est-ce bien grave » ? Au contraire, celle-ci est comme un fruit pourri déposé dans la corbeille de la République. Il faut urgemment amputer cette excroissance monstrueuse au risque de ne plus pouvoir s’en départir et de voir la République sombrer en raison de sa présence. Il est d’ailleurs assez significatif de s’intéresser à l’étymologie même du mot corruption. Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie d’André Lalande l’explique très clairement, le terme corruption est une traduction latine (corruption) du grec ancien phtora : « Ce terme s’emploie en philosophie pour désigner le concept grec de phtora, opposée à la genesis (génération, production) : évènement pour lequel une chose cesse d’être telle qu’on puisse encore la désigner par le même nom ». Plus tard il ajoute : « Une traduction plus exacte serait destruction ». La corruption nous le voyons bien est le processus qui emmène à la destruction et comme, pour reprendre la magnifique phrase de Paul Valéry, les civilisations sont mortelles, il nous faut très rapidement lutter contre ce phénomène morbide.

 

L’empire de l’argent

 

François Mitterrand, dans un discours prononcé à Epinay et resté célèbre, eût à l’égard de l’agent des mots d’une extrême dureté. « Le véritable ennemi, j’allai dire le seul, parce que tout passe par chez lui, le véritable ennemi si l’on est bien sur le terrain de la rupture initiale, des structures économiques, c’est celui qui tient les clefs… c’est celui qui est installé sur ce terrain-là, c’est celui qu’il faut déloger… c’est le Monopole ! terme extensif… pour signifier toutes les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ! ». Voilà comment l’ancien Président attaqua l’argent ou plus précisément le pouvoir de l’argent. Il ne me paraît pas exagéré de dire qu’aujourd’hui il serait bien plus pertinent de parler de l’empire de l’argent – comme l’a fait François Hollande avant d’être Président – plutôt que de pouvoir de l’argent tant l’argent est désormais devenu comme un nouveau Dieu avec son clergé (toutes les grandes richesses de ce monde) et ses temples (toutes les places financières).

Aujourd’hui plus que jamais avec l’avènement de la globalisation néolibérale financiarisée, le capitalisme a muté pour devenir ce Béhémoth capable de tout acheter ou presque et les Hommes sont devenus de simples variables d’ajustement sur lesquels on investit ou pas. A cet égard, les politiciens de tous bords sont assurément l’investissement le plus rentable pour tous ceux qui souhaitent profiter de marchés publics ou obtenir des lois plus commodes à l’égard de leur entreprise. C’est ainsi par exemple que l’ensemble des grands médias de notre pays sont désormais des agences de communication déguisées aux mains d’une poignée de grands industriels et milliardaires (Drahi, Bolloré, Pinault, Arnault, Niel, Dassault, etc). Il y a d’un côté la corruption pleine et entière qui existe et qu’il faut combattre de la manière la plus implacable qui soit mais il y a de l’autre, peut-être est-ce un phénomène encore plus dangereux, cet empire de l’argent qui s’étend et ne semble avoir aucune limite si bien qu’il arrive à repousser son étendue jusqu’à des contrées insoupçonnées. Il est, en effet, bien des avatars contemporains de Saint-Just, de Saint-Antoine ou de Job qui, malheureusement, incarnaient la résistance à la tentation en même temps que la rigueur intellectuelle et morale qui ont fini par succomber aux charmes de ce Béhémoth des temps modernes. Cela ne veut bien entendu pas dire que tout le monde cède mais qu’il est bien difficile de résister aux sirènes parfois si attirantes du Dieu Argent. A cet égard, l’excellent article de Bernard Guibert intitulé « Comment nous guérir de l’argent » analyse en profondeur cette véritable vénération de l’argent dans lequel il explique que « ‘l’argent fou’ est un puissant hallucinogène. Il suscite en particulier le délire de toute-puissance de l’oligarchie financière mondialisée ». Nous le voyons donc s’attaquer à la corruption sans s’occuper de l’empire de l’argent c’est comme couper l’hydre sans cautériser la plaie par la chaleur : elle repoussera sous une forme ou sous une autre. Aussi est-il, à mes yeux, fondamental de ne pas avoir une vision étriquée des choses et de tenter de penser les problèmes mortifères qui touchent notre pays sur cette question de manière systémique.

 

Partie I: La nuit sombre et menaçante

Partie II: Penser de manière systémique

Partie III: Au-delà de la morale

Partie IV: Agissons !

 

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