Corruption, fraude fiscale et affairisme, l’ombre menaçante (4/4): agissons !

Audits indépendants et publicité des fraudeurs

 

Face à ce constat sombre – ne nous cachons pas derrière notre petit doigt – que convient-il de faire ? Attaquer frontalement le problème. Soyons clair, le capitalisme néolibéral financiarisé ne craint pas la violence physique, au contraire il s’en nourrit. La seule violence qui lui fait peur et peut le faire vaciller est assurément la violence symbolique. En cela il me semble que la publicité des fraudeurs est l’une des premières choses à mettre en place puisque cela a prouvé son efficacité. Par publicité il ne faut évidemment pas entendre la définition commune que l’on en a maintenant que le marketing a colonisé nos vies mais bien plus assurément son sens premier. Faire la publicité de quelque chose, dans le temps, c’était rendre public ladite chose. Aussi me paraît-il fondamental de recourir à ce procédé dans la mesure où celui-ci permet de porter atteinte à la réputation de telle ou telle personne ou de telle ou telle entreprise et que, dans le fond, c’est la seule chose qui les intéresse. A ce titre, nombreuses sont les grandes fortunes à se racheter une virginité en faisant du « mécénat » alors même qu’en parallèle elles détournent des milliards d’argent public qui manquent cruellement aux caisses de l’Etat pour mener une politique culturelle digne de ce nom. Finalement c’est la technique que les anglo-saxons placent sous le vocable de name and shame qui est ici décrite.

Néanmoins, pour faire la publicité des fraudeurs et corrompus il faut avant cela parvenir à pourchasser la fraude et la corruption partout où elles se nichent. En ce sens, il ne me paraît pas absurde de donner le pouvoir à des organismes chargés de réaliser des audits indépendants. Pourquoi l’indépendance est-elle si importante ? Nous l’avons vu dans la deuxième partie de ce dossier, il s’agit d’un problème systémique protégé voire encouragé par l’Etat lui-même par l’intermédiaire d’outils légaux et institutionnels. C’est pourquoi il me paraît nécessaire – au sens philosophique du terme à savoir ce qui ne peut pas ne pas être ou être autrement – de recourir à des audits indépendants afin que les structures étatiques n’aient aucune prise sur les conclusions desdits audits. A l’étranger cette manière de fonctionner a prouvé à quel point elle pouvait être pertinente et bien plus efficace que si l’on laissait ces audits être réalisés par l’Etat pour au moins deux raisons. La première, la plus évidente, c’est celle déjà évoquée, la collusion voire parfois la fusion entre les hautes sphères étatiques et tous les fraudeurs ou corrompus. La deuxième, qu’il ne faut pas négliger, c’est que reconnaître qu’un tel ou un tel a fraudé c’est aussi affirmer que l’on s’est fait avoir et que l’on a donc demander des efforts à ceux qui sont déjà victimes de la fraude. C’est mécanique, une forme de honte peut empêcher de mettre sur la table l’ensemble des faits de fraude et de corruption avérés afin de ne pas être brocardé pour ne pas avoir su prévenir lesdites cas de fraude ou de corruption. Le cocktail audits indépendants/publicité des fraudeurs me semble donc être le meilleur pour enclencher la dynamique de lutte contre ces logiques mortifères.

 

La nécessaire indépendance totale de la justice

 

« La République des juges ». Cette expression est régulièrement brandie par les suspects de fraude, de corruption, d’affairisme ou encore de népotisme. Pas plus tard que lors de la campagne présidentielle qui vient de s’achever François Fillon n’a eu de cesse de vouloir brocarder l’institution judiciaire. De la même manière Marine Le Pen a régulièrement attaqué la justice tout au fil de ses discours. Evidemment dans leurs bouches cette expression est péjorative. Pourtant, si on retourne la perspective, on pourrait dire que ladite expression est méliorative pour l’institution judiciaire en même temps qu’elle nous renseigne sur l’état de délabrement de notre République et de notre pseudo démocratie. Parler de République des juges c’est en effet aussi dire, d’une manière ou d’une autre, que les derniers dépositaires de cette belle idée sont les membres de l’institution judiciaire alors que les membres des deux autres pouvoirs (législatif et exécutif) n’ont plus de républicains que le nom tant ils foulent au pied les principes élémentaires de la Res Publica. « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » écrivait Montesquieu, le théoricien de la séparation des pouvoirs, dans L’Esprit des lois. Il semblerait que dans notre France contemporaine, les pouvoirs législatif et exécutif agissent de manière coalisée comme un coterie pour mettre au pas le dernier pouvoir rétif à jouer leur jeu de la corruption et de la fraude.

Aussi me semble-t-il primordial de lutter non seulement pour préserver l’indépendance actuelle de la justice mais, plus encore, de ne pas se contenter du bouclier et de montrer le glaive pour obtenir une plus grande indépendance de la justice. Nous l’avons déjà vu le verrou de Bercy doit disparaître puisqu’il permet de protéger les fraudeurs en même temps qu’il est une mise au pas de la justice. Je suis conscient que la dynamique actuellement à l’œuvre n’est pas à un renforcement de l’institution judiciaire bien au contraire – le gouvernement envisage de faire entrer des mesures de l’état d’urgence dans le droit commun – mais il nous faut nous lever et protester contre cette logique macabre. Après avoir fait tomber les pouvoirs législatif et exécutif, l’empire de l’argent veut s’attaquer au pouvoir judiciaire. Si rien n’est fait pour empêcher cela alors le dernier garde-fou tombera et, n’ayons pas peur des mots, nous vivrons définitivement dans une forme de totalitarisme (ou au moins d’autoritarisme) doux et souriant mais qui n’en demeurera pas moins un autoritarisme pour autant. L’indépendance du parquet est un préalable absolument fondamental sans quoi il ne saurait y avoir de réelle indépendance de la justice. Mes amis il va nous falloir mener ce combat qui pourrait bien être le dernier si jamais nous les laissons faire et gagner définitivement.

 

Eriger la parrêsia en code de vie

 

Après avoir évoqué quelques mesures à mettre en place d’un point de vue systémique j’aimerais finir en mettant en avant ce que je crois être une nécessité fondamentale pour que nous agissions chacun à notre échelle contre ces logiques morbides : la parrêsia. Dans la Grèce antique cette notion désignait le « courage de la vérité » et appelait à briser la loi du silence. C’est, je crois, ce qui nous incombe à chacun de faire afin de n’être ni bourreau ni victime. Dans son dernier cours au Collège de France, Michel Foucault a traité la notion de parrêsia et voilà ce qu’il en disait : « La parrêsia a pour fonction justement de pouvoir limiter le pouvoir des maîtres. Quand il y a de la parrêsia, et que le maître est là – le maître qui est fou et qui veut imposer sa folie –, que fait le parrèsiaste, que fait celui qui pratique la parrêsia ? Eh bien justement, il se lève, il se dresse, il prend la parole, il dit la vérité. Et contre la sottise, contre la folie, contre l’aveuglement du maître, il va dire le vrai, et par conséquent limiter par-là la folie du maître. A partir du moment où il n’y a pas de parrêsia, alors les Hommes, les citoyens, tout le monde est voué à cette folie du maître ». Voilà quel est l’enjeu, celui de se libérer de la folie des possédants et des dominants qui gouvernent sans se préoccuper nullement de la question sociale ou écologique. Il ne s’agit pas de se gargariser dans la vérité mais bien de s’en servir comme d’un fer brûlant capable de faire déguerpir la folie qui nous dirige. En somme il s’agit de s’opposer au Caligula ou au Néron avant que leur folie n’ait entrainé des catastrophes irrémédiables.

Le parrèsiaste, finalement, n’est pas si éloigné de la figure défendue par Etienne de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire au sein duquel il explique que les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Plus loin il ajoute « Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres ». C’est précisément ce qui leur fait peur à ceux qui, dans la caste et l’oligarchie, gouvernent du haut de leur Olympe d’or. Ils n’ont pas peur de ce qui se contentent de s’opposer tant l’autorité se nourrit de ceux qui se contentent de la critiquer. Ce n’est pas le Goldstein de 1984 qui leur fait peur mais bien plus John le Sauvage du Meilleur des mondes. Ne nous trompons pas d’avatar et nous pourrons réellement leur faire peur et faire vaciller leur système complètement exténué et à bout de souffle. Soyons résolus à ne plus servir, soyons résolus à être des millions de parrèsiastes, des millions de David qui feront vaciller Goliath à force de petits cailloux. Ne soyons pas naïfs, adopter l’attitude du parrèsiaste, faire de la parrêsia un code de vie n’ira pas sans conséquence mais c’est bien parce que celle-ci leur fait peur qu’ils la pourchasseront. Ils ont peur parce qu’ils savent que la caverne dans laquelle ils ont fait sombrer le peuple commence à se fissurer. En somme, la parrêsia, c’est faire nôtre les célèbres mots de Jaurès dans son Discours à la jeunesse : « Le courage c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Mes amis, faisons preuve de courage. Il est temps. Il est grand temps. Il est plus que temps. Peut-être un tel engagement massif est-il une utopie. Mais si nous ne le tentons pas, alors nous serons réellement perdus. Et nous mériterons notre sort.

 

Partie I: La nuit sombre et menaçante

Partie II: Penser de manière systémique

Partie III: Au-delà de la morale

Partie IV: Agissons !

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