Après la bérézina

Il y a une dizaine de jours s’est donc achevée une très longue séquence électorale dans notre pays. De la primaire de Les Républicains aux élections législatives en passant par les primaires de la Belle Alliance Populaire (le Parti Socialiste et ses satellites), celle d’EELV ou encore la présidentielle, la France a connu près de dix mois de campagnes. On pourrait même dire que la campagne avait commencé dès février 2017 et la « proposition de candidature » de Jean-Luc Mélenchon. D’aucuns ont d’ailleurs analysé les taux d’abstention records lors des élections législatives – 51,30% au premier tour, 57,36% au second – comme une fatigue des électeurs après ce très long cycle électoral – nous reviendrons sur la question de l’abstention en fin de billet.

Pour la gauche, que faut-il retenir de ce marathon électoral ? Certains, Jean-Luc Mélenchon en tête, ont tendance à mettre l’accent sur le retour sonnant et trébuchant de la gauche radicale dans le paysage politique français. Il est vrai que le score de la France Insoumise et de son représentant au soir du premier tour de la présidentielle a été une formidable réussite malgré la déception légitime, je l’ai déjà écrit sur ce blog. Toutefois, une fois les législatives passées, il ne me paraît pas absurde de parler d’une franche bérézina pour la gauche. Parce que nous n’avons pas pu – ou plutôt su – faire fructifier la formidable campagne et le merveilleux élan de la présidentielle lors de la législative, voilà la gauche quasiment pulvérisée de l’Assemblée nationale. La France Insoumise et le Parti Communiste ne compte que 27 députés à eux deux au Palais Bourbon auxquels l’on pourrait ajouter certains des députés socialistes qui voteront contre la confiance au gouvernement Philippe. Il me parait absolument fondamental en même temps que nécessaire d’analyser froidement les raisons profondes de cet échec si nous voulons, à gauche, parvenir à le surmonter.

 

Un séisme nommé Macron

 

En 2007, après la victoire de Nicolas Sarkozy, Alain Badiou avait publié un pamphlet intitulé De quoi Sarkozy est-il le nom ? au fil duquel le philosophe expliquait que le nouveau président était l’émanation du pétainisme latent présent dans la société française articulé notamment autour de la valeur travail. Dix années plus tard, il me semble que l’on pourrait poser la même question à propos du fondateur d’En Marche – devenu entre-temps La République en Marche. En emportant 308 sièges et une majorité absolue à l’Assemblée Nationale, Emmanuel Macron a réussi son pari ou, comme le disent certains, son OPA sur la scène politique française. Dès le lancement de son mouvement, l’objectif d’Emmanuel Macron était clair : dynamiter la scène politique française en faisant exploser les deux grands partis qui se partageaient le pouvoir depuis des décennies.

Force est aujourd’hui de constater que le nouveau Président de la République a plus que réussi son pari puisque le PS est en état de mort clinique quand LR se déchire entre les « Constructifs », soutiens de la politique de Monsieur Macron, et les autres. Alors oui ceci est un véritable séisme politique dans notre pays mais cet état de fait n’est que la suite logique d’un large mouvement d’uniformisation économique entre PS et LR pendant des années. Finalement, Emmanuel Macron a réalisé l’apocalypse (la révélation) et réuni les deux bouts de l’omelette des néolibéraux autoproclamés seuls « raisonnables » qu’appelait de ses vœux Alain Juppé. Cela lui confère évidemment une place centrale dans ce pôle néolibéral mais cela a également pour conséquence de supprimer les alternances hypocrites. Quand les Français seront fatigués ou révoltés de la politique de Monsieur Macron, l’alternative sera une franche alternative pas un simple mouvement de balancier. Aussi est-il tout à fait juste de dire que l’arrivée au pouvoir de Macron et de LREM constitue un bouleversement fondamental de l’échiquier politique français.

 

La bataille culturelle réenclenchée

 

Comme je l’écrivais peu après le premier tour de la présidentielle, il me semble que nous avons vécu une campagne historique pour la gauche lors de cette longue séquence électorale, en particulier durant la campagne présidentielle. Durant de très, de trop nombreuses années nous avions oublié de lire ou de relire les grands penseurs de notre famille politique. Pendant ce temps, les dominants de notre monde ont très bien analysé et appliqué les préceptes de Marx (la conscience de classe notamment) et surtout de Gramsci. Considérant comme le penseur italien que la mère des batailles est celle des idées, la bataille culturelle en somme, je suis fondé à dire que cette campagne présidentielle a sans doute posé les jalons de victoires futures.

La formidable campagne de la France Insoumise a évidemment permis de replacer au cœur des débats de notre pays la question de l’urgence écologique, démocratique et sociale qui frappe de plein fouet la France. Alors que nous nous attendions à une campagne centrée une nouvelle fois sur les questions identitaires ou d’immigration, nous avons pu parler de nos institutions mais aussi et surtout du désastre écologique et social déjà présent et qui n’ira qu’en s’accentuant si nous ne faisons rien pour l’empêcher. Qui, il y a un an, aurait imaginé que la question de la rénovation de nos institutions politiques occuperait une place si importante durant la campagne électorale ? Il faut, je crois, aussi sur cette question de la bataille culturelle rendre hommage à Benoit Hamon qui, s’il n’avait pas gagné la primaire de la Belle Alliance Populaire, n’aurait assurément pas permis que ces sujets émergent réellement. Imagine-t-on franchement ces questions posées avec la même force et vigueur si Manuel Valls avait été le candidat du Parti Socialiste ? Bien sûr que non. La bataille culturelle ne peut être que collective.

 

Travailler au rassemblement

 

Comment expliquer que le formidable élan de la présidentielle n’ait pas abouti à un nombre de députés plus conséquent une fois les législatives passées ? Il y a évidemment, il ne s’agit pas de le nier, le poids des structures institutionnelles dans notre pays (à savoir la corrélation des législatives au résultat de la présidentielle) qui a joué. Toutefois, ce qui m’intéresse ici est avant tout les raisons internes de cet échec, osons dire les choses, cinglant. Certes la France Insoumise a obtenu 17 députés alors qu’elle ne partait de rien mais quelle personne sensée peut décemment parler de franche réussite sans trembler du menton ? Il me paraît évident que la principale raison interne à ce résultat plus que décevant au vu des plus de sept millions de suffrages réunis le 23 avril dernier a été la division.

Il n’est pas ici question de revenir sur les responsabilités des uns ou des autres lors de cette séquence catastrophique pour la gauche mais bien plus de dire que sans rassemblement il ne pourra y avoir aucun salut pour notre famille de pensée. Que cela nous plaise ou non, qu’on le veuille ou non, dans le système politico-institutionnel français actuel, il ne peut y avoir de victoire sans rassemblement préalable. Le mode de scrutin (uninominal majoritaire à deux tours) nécessite cette union préalable là où la proportionnelle permet de faire des alliances après le scrutin. Cela veut-il pour autant dire qu’il faille marier la carpe et le lapin ? Assurément pas. Il me semble toutefois qu’il existe un certain nombre de points sur lesquels il est possible de s’accorder entre les différentes composantes de la gauche (VIème République ou transition écologique pour ne citer qu’eux). L’unité ou le rassemblement ne se décrètent pas du haut d’une tribune, ne s’imposent pas. Au contraire, le rassemblement ne peut être que le fruit d’un travail de fond et long de convergence progressive.

 

Le nécessaire ancrage citoyen

 

Au soir du deuxième tour des législatives, Jean-Luc Mélenchon s’est réjoui du taux record d’abstention. En y voyant « une grève générale civique », le leader de la France Insoumise a appelé les Français à transformer cette abstention en force offensive. Contrairement à beaucoup d’analystes qui ont expliqué l’abstention monumentale par une lassitude des électeurs, je crois qu’un nombre non négligeable de ceux qui ont refusé de se déplacer le 18 juin dernier l’ont fait par conviction profonde. Cette abstention qui a battu tous les records est, selon moi, venue souligner la force et la vigueur non seulement de la défiance à l’égard d’un système politique et institutionnel complètement exténué et à bout de souffle mais aussi et peut-être surtout l’aspiration de nos concitoyens à faire de la politique au sens noble du terme, à savoir s’occuper de la vie de la Cité.

Aussi suis-je intimement persuadé qu’aucun mouvement de refondation de la société ne pourra faire l’économie d’un fort ancrage citoyen. La France Insoumise a sans doute permis de catalyser le mouvement mais il me semble qu’il faut aller encore plus loin et que le mouvement accentue cette logique. Le risque est grand, en effet, que celui-ci finisse par se transformer en parti politique et c’est aux citoyens d’empêcher que cela n’advienne. En Espagne, les plateformes citoyennes qui ont réussi à prendre des mairies – dont celle de Madrid et Barcelone – étaient constituées à la fois de partis politiques mais également de mouvements sociaux ou associatifs tout comme de simples citoyens. Il est grand temps de reprendre le contrôle de la politique et de ne plus la laisser aux mains de soi-disant experts. Nous sommes, chacun d’entre nous, des experts, bien plus que les députés qui ne représentent personne sinon leurs propres intérêts et ceux des personnes qui leur ressemblent. Face au quinquennat qui s’annonce et aux luttes qui ne manqueront pas de se produire il est plus que temps de se souvenir des mots si justes d’Aimé Césaire dans sa lettre à Maurice Thorez : « Le résultat est qu’à l’heure actuelle le monde est dans l’impasse. Cela ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes. Celles qui ont mené à l’imposture, à la tyrannie, au crime. C’est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous contenter d’assister à la politique des autres. Au piétinement des autres. Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de consciences ou à la casuistique des autres. L’heure de nous-mêmes a sonné ». Mes amis, rallumons les étoiles, il est plus que temps.

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