Pour des médias libres et démocratiques (3/4): réinventer la loi de 1881

Réaffirmer l’indépendance des rédactions

 

La loi du 29 juillet 1881 est considérée comme le texte juridique fondateur de la liberté de la presse et de la liberté d’expression en France, inspirée par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. Elle fixe en effet à la fois la liberté de la presse mais aussi les limites à ne pas franchir notamment en matière de diffamation ou de provocation. C’est normalement sous la protection de ce texte fondateur que devraient évoluer les rédactions notre pays. Pourtant, comme nous l’avons vu plus haut, la double normalisation qu’ont subi les médias de notre pays a mis à mal l’indépendance des rédactions en même temps qu’elle a porté atteinte à des principes démocratiques sans lesquels notre système politique ne saurait fonctionner de manière idoine. Il me paraît donc fondamental de travailler à réinventer la loi de 1881. Réinventer ne signifie évidemment pas pratiquer la politique de la terre brulée ou de la table rase mais bien au contraire approfondir la loi en réaffirmant fermement l’indépendance des rédactions, de toutes les rédactions. Cette indépendance est à l’origine de tout. Sans elle, point de presse libre ou de médias qui occuperaient le rôle de vigie démocratique qui leur est dévolu historiquement. Aussi me paraît-il particulièrement important, pour ne pas dire essentiel, de porter une nouvelle grande loi faisant à nouveau avancer la liberté de la presse en même temps que d’inscrire le principe d’indépendance des rédactions dans la Constitution.

Au cours des années précédentes, un certain nombre de condamnations, prononcées par le juge de Strasbourg sur le fondement de l’article 10 de la Convention européenne, ont frappé notre pays, preuve éclatante qu’il nous faut urgemment réfléchir à une nouvelle loi garantissant une indépendance totale aux rédactions. Je crois profondément – nous y reviendrons plus tard avec plus d’attention – que tout projet politique se voulant porteur de changements systémiques et se présentant comme une alternative doit nécessairement – au sens philosophique du terme (« ce qui ne peut pas ne pas être ou être autrement ») – défendre une réforme radicale de la liberté de la presse dans notre pays sous peine de passer sous silence l’un des lourds problèmes qui frappe notre système politique vicié. Comment, en effet, parler de démocratie pleine et entière quand l’indépendance des rédactions n’est la réalité que d’une infime minorité de médias dans le pays ? Comment assurer aux citoyens une information de qualité, qui se soucie du bien commun et non pas des intérêts particuliers quand la quasi-totalité des médias sont détenus par des industriels et/ou des hommes politiques ? Réaffirmer l’indépendance des rédactions par une grande loi ambitieuse n’est pas simplement cosmétique. Au contraire, une telle loi est le préalable et la condition sine qua non au renouvellement de notre démocratie qui étouffe. Sans cela, nulle possibilité de changer de système politico-économique alors même que celui dans lequel nous vivons est complètement exténué et à bout de souffle.

 

Tendre vers des coopératives journalistiques

 

Après la longue grève qui a touché I-Télé à la fin de l’année 2016 – grève qui n’a reçu le soutien franc d’aucun responsable politique alors même que les grévistes luttaient pour la liberté de la presse – nombreux sont les journalistes d’I-Télé à avoir plié bagage. Récemment, ils ont annoncé le lancement d’un nouveau média collaboratif, Explicit. Si les journalistes, très lucides, ont d’emblée affirmé que ce nouveau média relevait pour le moment de l’essai, il me semble très pertinent de prendre l’exemple de conflit pour point de départ de cette sous partie. Je crois, en effet, que tendre vers le modèle des coopératives de journalistes est le moyen le plus sûr de garantir l’indépendance des rédactions : aucun risque d’ingérence extérieure si les médias appartiennent aux journalistes. Il ne s’agit bien évidemment pas d’imposer le modèle de la coopérative à tous les médias mais pour un grand nombre d’entre eux le passage à un tel modèle, loin d’être un suicide comme certains voudraient nous le faire croire, pourrait être salvateur à la fois au niveau de l’indépendance de la rédaction mais aussi d’un point de vue économique puisque les sujets traités seraient plus en phase avec les réalités des Français et que les journalistes auraient sans doute bien plus de temps pour mener à bien leurs enquêtes. Le modèle de la coopérative a, en effet, montré tous ses bienfaits dans bien des pans de l’économie.

En permettant d’atteindre une plus grande démocratie économique puisque chacun des employés est propriétaire à part égale, ce système de fonctionnement garantit à la fois une adhésion plus grande aux décisions prises ainsi qu’il procure une responsabilité aux travailleurs. D’aucuns nous expliqueront qu’il est absolument impossible de faire fonctionner les médias de cette manière et pourtant je crois que c’est la méthode la plus rationnelle. Aujourd’hui les aides de l’Etat (par l’intermédiaire de subventions) à la presse vont remplir les poches d’actionnaires déjà multimilliardaires qui utilisent les médias comme des agences de communication. Pourquoi l’Etat ne pourrait-il pas fournir le même effort pour aider des médias gérés sur le modèle coopératif ? Cela demande évidemment un fort volontarisme étatique mais nous voyons depuis le début de cette réflexion que la question de la liberté de la presse est éminemment politique. Comme je l’évoquais plus haut imposer le modèle de la coopérative de manière forcenée n’aurait pas grand sens. D’ailleurs d’autres médias (Le Monde diplomatique ou Mediapart pour ne citer qu’eux) montrent qu’il est possible de conserver une indépendance de rédaction en même temps qu’un contenu de qualité sans être une coopérative de journalistes – je reviendrai plus tard sur le cas de ces deux journaux.

 

 

Regarder le virage du numérique en face

 

Il y a quelques mois, la loi Egalité et citoyenneté s’est attaquée à la question de la presse numérique. La présentation de cette loi a provoqué une véritable levée de boucliers de la part des journalistes puisque celle-ci se proposait d’attaquer le délai de prescription des articles sur internet. Pour résumer, jusqu’à très récemment, le délai de prescription (si une personne voulait porter plainte pour diffamation par exemple) était porté à trois mois. Le projet de loi présenté par le gouvernement d’alors visait à faire tomber ce délai de prescription en donnant la capacité à la personne prétendument diffamée de le faire tant que le texte serait en ligne sur le site du journal. En somme, pour certains journaux qui sont en tout numérique et qui conservent leurs archives Ad vitam æternam, cela signifiait qu’il n’y aurait plus eu de délai de prescription. En parallèle, nous entendons souvent dire que la crise de la presse est causée par Internet et par le numérique sans jamais que de telles affirmations soient étayées d’arguments concrets. Comme je l’écrivais déjà en mars 2016, je doute fortement qu’Internet soit réellement responsable de la crise actuelle traversée par la presse. C’est bien plus la baisse croissante du nombre d’articles de qualité qui plombe la presse classique qu’Internet. Lorsque, en effet, les journaux payants se contentent du strict minimum et deviennent l’équivalent des journaux gratuits, il n’est pas étonnant de constater une baisse drastique de leurs ventes.

Il est vrai que les grands médias traditionnels ont très mal négocié le virage du numérique mais ce n’est pas simplement parce qu’ils n’étaient pas préparés à ces nouvelles pratiques. C’est bien plus parce qu’ils ont entraîné eux-mêmes un nivellement par le bas qui fait que les contenus accessibles sur le Net sont les mêmes ou presque en version abonnés qu’en version gratuite. Nombreux sont en effet les médias totalement numériques (les fameux pure players) à avoir un trafic dense en dépit du fait qu’il faille absolument s’abonner pour accéder à leurs informations. Bien plus que la question technique, c’est celle du business model et donc des choix rédactionnels qu’a posé le surgissement d’Internet. Loin d’être la cause de la chute dramatique des titres de presse, Internet aura surtout joué le rôle de révélateur de la vacuité des grands médias traditionnels. Finalement, c’est à une forme d’apocalypse suivie d’une catastrophe que nous avons assisté au cours des dernières années si tant est que l’on prenne l’étymologie grecque de ces deux mots. Internet aura été la révélation (l’apocalypse) du vide parfois sidéral présent dans les médias dits dominants et cette révélation a entraîné un renversement (la catastrophe) en profitant aux médias (anciens ou nouveaux) qui avaient une stratégie éditoriale claire et qui ne se sont pas jetés dans le piège tendu par les chaînes d’information en continu à savoir le caractère fugace des informations, le fait de s’arrêter à l’écume des choses sans rentrer dans le fond, en bref la mercantilisation de l’information.  Malgré le virage du numérique, certains médias parviennent à augmenter leur vente en adoptant d’autres manières de faire, en s’attachant à aller au fond des choses et non pas à traiter le maximum de sujets possibles sans les analyser vraiment. Ces différents médias nous donnent l’une des clés de compréhension de la manière dont la chèvre de Monsieur Seguin peut finalement parvenir à triompher du loup.

 

Partie I: Le champ de ruines actuel

Partie II: La double normalisation

Partie III: Réinventer la loi de 1881

Partie IV: Faire triompher la chèvre de Monsieur Seguin

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