Travail versus activité

 

« Je ne veux plus entendre autre chose que ‘l’important c’est de travailler’ ». Cette phrase a été prononcée à Lyon le 4 février dernier par l’actuel locataire de l’Elysée, celui qui se dit antisystème alors même qu’il en est la plus pure émanation. Au-delà de sa petite personne, cette phrase en dit long, il me semble, sur la période que nous traversons actuellement, cette période où le travail devient le nouveau lieu d’épanouissement non pas désiré mais imposé. C’est finalement le triomphe de Marx lui qui expliquait qu’à terme tout allait devenir une marchandise et c’est précisément ce à quoi nous assistons. Pour être tout à fait juste il nous faut préciser ici la pensée : tout n’est pas encore devenu une marchandise mais le marché est en train d’arriver à diffuser sa pensée à un tel point que tout ce qui ne lui sert pas est relégué dans les limbes de l’inutilité. Seuls sont reconnus les actes ou activités qui apportent une valeur mercantile et la phrase de notre candidat antisystème autoproclamé épouse parfaitement cette logique puisque, en creux, elle signifie que tout ce qui n’est pas du travail n’a plus voix au chapitre. Je trouve personnellement une telle conception des choses à la fois simpliste et terriblement effrayante. N’en déplaise à tous ses grands pontes, le marché n’est pas l’alpha et l’oméga de nos vies. De nombreuses activités échappent, en effet, encore à son emprise – heureusement suis-je tenté d’ajouter.

Aujourd’hui les Français sont engagés par millions dans des associations ou en tant que bénévoles sur le terrain. Des bénévoles d’Emmaüs à ceux des Restos du cœur, des héros ordinaires qui vont faire des maraudes seuls dans les rues à ceux qui s’engagent dans l’ouverture culturelle et le soutien scolaire, des volontaires comme Cédric Herrou qui tentent de donner un peu de dignité aux migrants en les hébergeant à ceux qui vont passer leur nuit à Stalingrad pour les y aider, les Français sont engagés et cela ne constitue pas un élément tangible pour le marché qui lui ne voit que ce qui lui rapporte, qui ne raisonne qu’en termes de coûts et de bénéfices, qui refuse la potentialité même d’une action désintéressée. Il est totalement absurde de vouloir imposer le travail comme la norme et de vouloir supprimer l’activité. Non nous ne rêvons pas tous de passer notre vie à travailler comme des bêtes de somme. Au-delà du bénévolat, une même action peut être considérée comme du travail ou pas. Prenons l’exemple de Monsieur Dupont qui tond une pelouse. Selon qu’il le fasse pour son plaisir personnel, pour un employeur privé ou pour une collectivité territoriale, la même action ne sera pas considérée de la même manière. Opposer travail et activité et vouloir dire que l’un ou l’autre vaut plus est totalement absurde et contreproductif. Nous faisons tous en effet à la fois du travail et de l’activité selon les moments de notre vie. Une telle vision, simpliste et manichéenne, contribue à nous faire passer à côté de la réalité et à garder les yeux grands fermés.

 

La vie active rend-elle inactif ?

 

Le titre de cette sous-partie peut surprendre ou sembler être un oxymore. Je crois au contraire que l’oxymore réside bien plus dans le fait que nous appelions le travail la vie active. Progressivement, en effet, une telle dénomination est entrée dans le langage courant sans que personne n’y trouve finalement rien à redire. Pourtant, il y aurait bien lieu de s’interroger et de s’arrêter sur cette expression ainsi que sur tous les impensés que celle-ci traîne avec elle. Prendre l’expression de vie active pour désigner la vie en entreprise ou le marché du travail est en effet porteur de contradictions très profondes à mes yeux. Le premier des impensés, celui qui nous saute tout de suite à la figure, réside évidemment dans le fait qu’en utilisant cette expression, nous acceptons au moins implicitement de reconnaître que tout ce qui n’est pas du travail relève de l’inactivité. En ce sens, il serait tout à fait logique d’opposer le travail à l’activité et de vouloir que le premier supplante définitivement la deuxième. Si l’on refuse cette prééminence du travail sur l’activité il nous faut donc aller plus loin dans les implications mais aussi les remises en cause de l’expression « vie active ». Outre le fait de suggérer que ce qui n’est pas dans le marché du travail relève de l’inactivité, une telle expression postule le fait qu’on ne peut s’épanouir que professionnellement. Comment en effet penser un épanouissement qui serait totalement inactif sinon en donnant du crédit à François Fillon et ses propos sur les assistés ?

Je crois, en fait, qu’il faut retourner la perspective pour parvenir, de manière assez surprenante j’en conviens, à décrypter la totalité du sens de cette expression. Et si parler de « vie active » était le meilleur moyen pour cacher la réalité des faits c’est-à-dire le constat que la vie active que médias et politiciens nous louent à longueur de temps contribue en réalité à nous rendre inactif. Pour saisir une telle approche il nous faut passer par le détour de Hannah Arendt et de sa conception de la vita activa. En somme, il s’agit de mettre en évidence à quel point la « vie active » s’oppose à la vita activa et contribue donc à nous rendre inactif. Dans la conception de la philosophe allemande et notamment dans Condition de l’homme moderne, elle définit la vita activa en l’opposant à la vita contemplative, la vie des idées. Elle place donc dans cette notion trois concepts clés dans sa pensée : le travail, l’œuvre et l’action. Ce faisant, la philosophe redonne toute sa place à l’action politique. C’est par la vita activa que l’être humain peut agir sur sa condition et ainsi s’engager en politique. En réduisant la « vie active » au seul travail et en oubliant les deux autres composantes essentielles que sont l’œuvre et l’action, notre époque contribue à nous rendre totalement inactifs d’un point de vue politique en nous enjoignant à n’être actif que sur le seul front du travail. C’est précisément à ce niveau que se situe l’oxymore dans l’expression « vie active » puisqu’elle agit comme ces termes du novlangue imaginée par Orwell dans 1984 et qui visait à empêcher toute forme de pensée différente.

 

La technologie et ses bouleversements

 

Cela n’a échappé à personne, nous vivons une période de transition majeure avec l’apparition et la montée en puissance d’un certain nombre de technologies. Des voitures sans chauffeurs aux imprimantes 3D en passant par la robotisation croissante de l’économie, notre époque est celle d’une possible nouvelle révolution industrielle. Il ne s’agit pas de sombrer dans un catastrophisme pessimiste ou de s’émerveiller de manière naïve face à ce phénomène mais bien d’en saisir toute la complexité afin de réussir à adapter notre économie et notre société à ce bouleversement sans précédent ou presque. Il s’agit en effet d’un phénomène disruptif aussi soudain que violent et il va nous falloir rapidement adopter une réaction sous peine de demeurer dans une forme de zone grise assez inquiétante. Soyons clairs, la technologie n’est ni néfaste ni bénéfique en elle-même. Elle est pareille à un couteau qui peut ôter ou bien sauver la vie et tout dépend de la manière dont elle est reçue et utilisée. De nombreux rapports soulignent les changements profonds que ne manquera pas de faire advenir l’avènement de la technologie : augmentation de la productivité, baisse du nombre d’emplois, etc.

Evidemment, nombreux sont ceux à reprendre les principes de Schumpeter et à nous expliquer que les emplois détruits d’une part seront reconstruits ailleurs mais une telle révolution technologique ne saurait être regardée avec de telles théories. On ne regarde pas le monde de demain avec les yeux d’hier ou d’avant-hier. Le fait que les robots puissent à terme remplacer les humains dans bien des domaines peut être regarder de différentes manières. On peut y voir une lourde menace pour les emplois et craindre une explosion du chômage. On peut aussi penser qu’une telle avancée technologique nous libérera un peu plus du travail. Benoît Hamon, lors de la campagne, proposait par exemple de mettre en place une taxe robot. Cela peut être une manière d’envisager les choses de la même manière que les cotisations pourraient très bien demain ne plus être affectées aux travailleurs mais à la valeur ajoutée afin d’anticiper et de gérer le passage à la robotisation. Si l’on considère que la robotisation à venir est une formidable chance de se libérer un peu plus du travail, il nous faut dès à présent réfléchir à la manière dont nous devons aborder un tel virage. Il nous faut, je crois, réfléchir dès à présent à un changement radical de notre mode de consommer mais aussi et peut-être surtout de notre modèle de société.

 

Partie I: Le travail, nouveau centre du monde

Partie II: Travailler pour vivre ou vivre pour travailler ?

Partie III: Ouvrir les yeux sur l’avenir

PArtie IV: La nécessité d’un changement radical

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