Raquel Garrido, sa petite phrase et tous ses impensés

« Si vous considérez que je suis payée par Bolloré, c’est considérer que vous, vous êtes payés par Macron ». En une petite phrase, en dix-huit petits mots, en une comparaison plus que douteuse faite sur le plateau de C à vous cette semaine, Raquel Garrido a fait montre du malaise voire de la maladresse qu’elle ressentait à propos des questions répétitives sur son rôle de chroniqueuse dans l’émission de Thierry Ardisson sur C8. Depuis l’annonce de son intégration à l’émission, Madame Garrido est, en effet, l’objet de critiques ou de quolibets de la part de personnes de toutes convictions politiques. On lui reproche, au choix, d’être chroniqueuse en même temps que femme politique ou bien d’être présente sur une chaine détenue par Bolloré, que la France Insoumise critique vertement.

Il ne s’agit bien évidemment pas, ici, de tomber dans ce genre de critique superficielle et de mauvaise foi par moments mais il me paraît plus qu’intéressant de se pencher sur les réponses fournies par Raquel Garrido à ces critiques en cela que ce qu’elle dit – et peut-être surtout ce qu’elle ne dit pas – est révélateur de bien des écueils dans lesquels nous pourrions tomber à gauche. Nulle pudeur de gazelle, je trouve la phrase qu’elle a prononcée sur le plateau de C à vous absolument ridicule – je m’en expliquerai tout au fil de ce papier – en cela qu’elle est le révélateur à la fois d’une manière de voir les choses que je trouve plus que dérangeante mais aussi qu’elle démontre la gêne de la chroniqueuse à aborder la question de l’utilisation du système médiatique contre lui-même.

 

Penser de manière systémique

 

Evacuons d’emblée l’un des points que je trouve le plus ridicule dans la phrase de Raquel Garrido et que je n’aborderai pas en profondeur ici : la comparaison entre une chaîne privée et l’Etat. Avec son analogie en effet, Madame Garrido met sur un même plan un média détenu par une personne physique et l’Etat, un peu comme si Emmanuel Macron était celui qui finançait l’Etat français. Outre cette analogie plus que malheureuse, ce qui me semble très intéressant, c’est le refus de Madame Garrido de penser de manière systémique les choses dès lors qu’on lui reproche d’être payée par Vincent Bolloré. Evidemment celle-ci n’est pas payée directement par lui, mais, par boite de production interposée, elle est bien évidemment payée par la chaîne qui appartient à l’industriel breton. Dès lors, refuser en bloc le lien indirect existant entre Bolloré et elle est à la fois absurde et dangereux selon moi.

La France Insoumise n’a eu de cesse, en effet, durant la campagne présidentielle et depuis la fin de celle-ci de fustiger la situation des médias dans notre pays. Je suis personnellement totalement en phase avec ce constat dramatique puisque l’ensemble ou presque des médias de notre pays sont tombés dans les mains d’une dizaine de grands industriels qui les utilisent comme des agences de communication ou de lobbying déguisé. Aussi refuser de faire un lien entre C8 et Bolloré comme le fait Raquel Garrido revient-il finalement à court-circuiter totalement le discours qui est le nôtre à gauche et qui est de fustiger cet état de fait. Je suis effectivement de ceux que l’on ne peut appréhender les choses de manière pertinente qu’en les étudiant d’un point de vue systémique. Dire que tel ou tel média appartient à un industriel ne revient pas à dire que l’ensemble des journalistes y travaillant lui sont inféodés quand bien même ceux-ci sont indirectement payés par ledit industriel. Raquel Garrido ferait bien de s’en souvenir plutôt que de mettre à mal in fine une analyse sur les médias qui me parait pertinente.

 

Pirater le système

 

« Il est aisé d’être logique. Il est presque impossible d’être logique jusqu’à bout ». Cette phrase, écrite par Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe, s’applique, je crois, parfaitement à Raquel Garrido lorsque l’on voit la gêne qui peut être la sienne dès lors qu’on lui reproche de faire désormais partie d’un système qu’elle critique par ailleurs. Si elle monte en effet sur ses grands chevaux à chaque fois qu’un contradicteur – presque toujours mal intentionné soyons clair – lui reproche d’être payée par Bolloré c’est avant tout parce qu’elle n’a pas l’air d’assumer cet état de fait. Plutôt que de se débattre vainement et de tenter de s’en sortir avec des analogies ridicules, je préférerais personnellement qu’elle assume le fait de désormais faire partie de ce système médiatique et d’ajouter que, si elle en fait partie, c’est pour retourner ses propres outils contre lui-même. Il n’y aurait rien d’infâmant ou de honteux à dire cela selon moi.

Néanmoins, cette forme de gêne que l’on peut ressentir dépasse allègrement le cas de Raquel Garrido. Ce malaise face à cette question est, en effet, historique au sein de la gauche radicale il me semble. C’est la question décennale voire séculaire de l’implication dans le système ou de son rejet absolu. Faut-il demeurer en dehors du système pour en créer un autre ou faut-il au contraire l’intégrer pour le changer ? Ce débat a agité la gauche radicale pendant de longs moments et ne semble pas près de s’arrêter. Y a -t-il d’ailleurs une réponse plus pertinente que l’autre ? Personnellement je ne le crois pas. J’ai longtemps réfléchi sur cette question et j’en suis arrivé à la conclusion que l’on ne se la posait pas de la bonne manière. La poser ainsi, en effet, c’est raisonner d’un point de vue purement individuel alors qu’il faut au contraire élargir la réflexion à un collectif, une globalité. Je ne crois donc pas que ces deux positions s’opposent mais au contraire qu’elles se complètent. Je suis intimement persuadé qu’il faut construire en parallèle du système en place tout en l’intégrant pour le faire évoluer et préparer les consciences. Trop longtemps nous avons été pareils à Sisyphe qui pousse son rocher avant de le voir dévaler. Même si Camus nous dit qu’il faut l’imaginer heureux dans la descente pour aller chercher son rocher, il est temps de passer de Sisyphe à David, qui utilise son caillou pour triompher de Goliath. De Sisyphe à David, il n’y a qu’un pas. Franchissons-le.

4 commentaires sur “Raquel Garrido, sa petite phrase et tous ses impensés

  1. J’aime beaucoup votre analyse,il est vrai que cette comparaison est des plus maladroite,néanmoins que voulait lui faire dire instamment les chroniqueurs de ladite émission? Qu’elle est salariée de Bolloré et que dès lors sa parole et son opposition à l’oligarchie n’a plus de valeurs,bien que,avant cette sortie médiatique R.Garrido a dit qu’elle voulait combattre le système de l’intérieur et par là même donner voix aux insoumis φ,où leur vision de la société est présentée de la manière la plus caricaturale qui soit,quand la manipulation et la désinformation sont à bien des égards monnaie courante! En attendant un pluralisme vrai,elle fait le job!

    Aimé par 1 personne

    • Oui évidemment, il ne s’agit pas de blanchir les chroniqueurs qui étaient visiblement mal intentionnés. Je trouve juste dommage qu’elle ne se soit pas préparée outre mesure à répondre à ces attaques incessantes. Après l’idée du billet était de partir de cette comparaison pour aborder un sujet bien plus large 🙂

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  2. La phrase « maladroite » de Raquel Garrido invite à voir le contexte médiatique plus large :
    – d’une part, il y a le passage piégé de Mélenchon à l’émission C à vous 13/03/17, alors dirigée par A.Sophie Lapix, émission où JLM était attendu au coin du bois par A.E.Lemoine, qui a fait un portrait à charge de celui qui était alors candidat à la présidentielle (portrait extrêmement partial, merci la chaine « publique  » à ce moment de la campagne présidentielle) .
    https://www.france.tv/france-5/c-a-vous/22729-melenchon-indigne-c-a-vous-13-03-2017.html
    – ensuite il y a la nomination d’A.S.Lapix au 20 h de France 2 après la présidentielle, par Delphine Ernotte ( https://www.valeursactuelles.com/politique/delphine-ernotte-la-tata-flingueuse-de-france-televisions-85659 ). Geste là aussi « maladroit » de la patronne de FT, qui a claqué la bise à Brigitte Macron avant le débat du 2ème tour de la présidentielle. Notez : pas de bise à M.Le Pen….
    – enfin le vedettariat de la nouvelle présentatrice de F2 aiguise normalement la curiosité sur son parcours personnel, notamment son mari Arthur Sadoun, patron de Publicis, que l’on dit (des mauvaises langues sans doute) très proche d’E.Macron ….
    En résumé, il y a bien aujourd’hui confusion totale entre médias publics et privés, quand on sait ce que doit Emmanuel Macron à Patrick Drahi, propriétaire de BFM …

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