Les tensions avec la Corée du Nord, révélateur de l’aveuglement occidental

Depuis quelques semaines, voire quelques mois, la tension est extrême entre la Corée du Nord et les Etats-Unis. Promesse de faire tomber le feu et la furie comme jamais de la part de Donald Jr. Trump contre provocations et tests nucléaires par Kim Jong-Un, rarement les relations auront été aussi tendues autour de la Corée du Nord. Cette tension dépasse, évidemment, allégrement ce simple duel puisque certains voisins – à commencer par le Japon – sont également entrés dans la danse. De la même manière, Russie et Chine ne se sont pas gênées pour tenter de renforcer leur place dans le jeu diplomatique en se servant de cette crise si bien que l’ONU, comme d’habitude, a été incapable de prendre une résolution ambitieuse sur la question.

Il n’est toutefois guère étonnant de voir la Chine s’élever contre la position belliciste du nouveau locataire de la Maison Blanche. Celui-ci aurait en effet affirmé en privé, à en croire certains conseillers, que si la situation devait empirer les morts seraient à dénombrer du côté asiatique et pas américain. La Chine étant voisine de la Corée du Nord, il est tout à fait normal qu’elle ne s’engage pas dans cette voie belliciste pour la simple et bonne raison qu’elle pourrait subir les conséquences d’un bombardement visant la Corée du Nord. En ce sens, il me semble que cette crise avec la Corée du Nord est un formidable révélateur de l’aveuglement occidental – chez les médias, chez les politiciens mais également au sein de la population – à l’œuvre depuis des décennies.

 

Sur la Corée du Nord, les yeux grands fermés

 

Si cette crise avec la Corée du Nord est selon moi un révélateur de l’aveuglement occidental, c’est avant tout parce que ledit aveuglement a concerné la situation nord-coréenne en tout premier lieu. Combien de fois, en effet, n’avons-nous pas entendu que les dirigeants nord-coréens, notamment Kim Jong-Un, n’étaient que des écervelés en manque d’attention ? Cette morgue et cette arrogance crasses de la part de l’Occident, couplées à la mise en place d’un quasi-embargo autour de ce pays le condamnait, nous disait-on, à finir par imploser en s’écroulant sur lui-même parce que l’économie ne pouvait fonctionner et que les famines finiraient par avoir raison de la dynastie au pouvoir.

Et pourtant, force est aujourd’hui de constater que tout ce que l’on nous a racontés n’était que des fadaises. De deux choses l’une, ou bien les histoires colportées sur ce pays étaient des mensonges et cela est grave ou bien ils n’en étaient pas et c’est sans doute encore plus grave tant cela démontrerait l’aveuglement complètement fou dans lequel sont plongés à la fois les dirigeants et les médias. Osons le dire, ce n’est pas un mince exploit qu’a réussi le régime de Pyongyang. Je suis un fervent défenseur de la dénucléarisation de notre monde – à ce titre un haut-fonctionnaire nord-coréen a renvoyé dans les cordes notre président en le mettant face à ses contradictions sur la question de l’arme atomique – mais la prouesse technique réalisée par la Corée du Nord force l’admiration : réussir à non seulement développer une bombe H mais en outre à l’armer sur un missile longue distance sans aucune aide extérieure et en étant isolé devrait relever de la gageure. Profitant de notre aveuglement, la Corée du Nord semble y être parvenue.

 

Le pragmatisme, cercueil de la morale et de l’intelligence

 

« C’est comme ça la vie, parfois pour tuer un monstre il faut coucher avec un autre monstre ».  Cette phrase n’est pas issue d’un discours politique mais de la narration faite par Javier Peña, agent de la DEA dans la série Narcos. Pourtant, cette phrase résume à merveille la politique internationale menée par notre pays et ses alliés occidentaux à l’échelle de la planète. Cette théorie vieille comme le monde – les ennemis de mes ennemis sont mes amis – a été théorisé en bonne et due forme par Kissinger et ce fut alors la naissance de la Realpolitik. L’avènement de ce que les parfumés appellent « pragmatisme » est cette géopolitique dénuée de toute morale et, selon moi, de toute intelligence. Le préfixe « real » est d’ailleurs là pour signifier à qui veut l’entendre que ses adeptes seraient ancrés dans la réalité quand ceux qui la fustigeraient ne serait que de gentils bisounours idéalistes voire « droitsdelhommiste » ainsi que l’a très bien écrit Abou Djaffar dans un récent billet de blog.

Je suis pourtant de ceux qui pensent que la Realpolitik n’est ni intelligente ni ancrée dans le réel tout comme je pense que le pragmatisme que l’on nous sert à longueur de temps et qui se présente comme non-idéologique est la plus dogmatique des idéologies qui existe. Je crois effectivement que ce qui est présentée comme une manière logique et rationnelle d’aborder la géopolitique est précisément ce qui alimente la spirale de la guerre sur la planète depuis des décennies. Coucher avec un monstre pour abattre un monstre encore plus monstrueux c’est tout de même coucher avec un monstre. Comme disait Arendt, choisir le moindre mal c’est toujours choisir le mal et ceux qui agissent de la sorte sont toujours prompts à l’oublier. Il n’y a pas meilleur moyen de générer des ressentiments très puissants que d’agir de la sorte, en oubliant le facteur humain, d’autant plus que la Realpolitik tant louée est presque toujours une vision à très court terme des choses alors même que la géopolitique ne saurait se passer du long terme.

 

La barbarie, quelle barbarie ?

 

A chaque fois qu’un attentat frappe une ville d’Occident nous entendons les mêmes poncifs être prononcés : « ils attaquent notre mode de vie » ; « la barbarie a de nouveau frappé » ; « les tueurs sont des êtres perdus et un peu fous ». Pour la question du mode de vie, je ne reviendrai pas sur ce sujet j’en ai déjà assez longuement parlé sur ce blog. Traiter de fous les terroristes – ou tout du moins les cerveaux des attentats – est à mes yeux une nouvelle preuve de l’aveuglement qui est le nôtre. Aussi difficile que puisse être ce constat, il faut accepter que les attentats ne sont pas des actes gratuits ni même la finalité de ceux qui les pensent. Les vies arrachées lors de ces si noirs moments ne sont qu’un moyen, celui de fracturer les sociétés qu’ils frappent. Il n’y a qu’à lire l’enquête passionnante de Matthieu Suc sur Mediapart à propos des services de renseignement de Daech pour comprendre qu’il n’y a aucune folie dans ces actes mais bien un plan minutieusement mis en place, un plan sans doute plus rationnel que les actes de notre pays là-bas. Quant à la question de la barbarie supposée des terroristes, c’est l’un des points centraux de notre aveuglement collectif selon moi. Sans aller jusqu’à dire, comme Levi-Strauss, que le barbare est avant tout celui qui croit à la barbarie, il me semble qu’il est possible d’interroger cette notion de barbarie que nous accolons volontiers aux terroristes mais qui nous parait très éloignée de nous.

Pourtant, pour les populations de Moyen-Orient la barbarie n’est pas forcément du côté qu’on croit. Nous trouvons barbares que des terroristes viennent ôter des dizaines de vie dans des salles de concerts ou en écrasant avec un camion des personnes rassemblées mais pour beaucoup au Moyen-Orient, le barbare c’est l’occidental. Lorsque l’on sait que pour tuer une cible par drone il faut souvent tuer de nombreux civils comment s’en étonner ? De la même manière notre mémoire si sélective semble oublier l’envahissement de l’Irak – et le chaos qui s’en est suivi – pour d’absconses raisons pétrolières de même que les meurtres de civils par la coalition internationale sont prestement passés sous silence par les médias. Finalement, entre un terroriste qui entre armé dans une salle de concert et finira sans doute par mourir et un militaire qui tue à distance par drone des civils pour atteindre sa cible, qui est le plus barbare ? Il est aisé de porter un jugement sur les terroristes qui viennent frapper de manière odieuse dans nos pays, il est plus compliqué mais aussi plus courageux d’essayer d’être lucide sur nos actes non moins barbares au Moyen-Orient.

 

L’abject deux poids deux mesures

 

Récemment Charlie Hebdo a une nouvelle fois démontré à quel point il pouvait être abject. Je veux bien entendu parler de sa une à la suite de l’attentat à Barcelone qui titrait « Islam une religion de paix éternelle » avec en image une fourgonnette et deux personnes mortes au sol. Je précise tout de suite que l’hebdomadaire a absolument le droit de faire une telle une et que c’est également mon droit de la trouver immonde et grotesque. Au-delà de l’amalgame fait par le journal entre terroristes et musulmans, l’élément que je trouve le plus abject et à la fois révélateur dans cette une est le fait que les deux personnes au sol soient blanches. Cela pourrait sembler n’être qu’un détail mais celui-ci révèle une certaine manière d’appréhender les victimes du terrorisme dans notre pays : le tropisme occidental dans le traitement des attentats.

En cela la une de Charlie Hebdo est un merveilleux symbole de l’inconscient collectif qui semble croire que les seules victimes du terrorisme sont des occidentaux alors même que les premières victimes (en nombre) du terrorisme sont des moyen-orientaux, donc des arabes (musulmans pour la plupart). Ce nombrilisme odieux qui est le nôtre est assurément l’une des raisons du ressentiment grandissant qui frappe l’occident. Nul besoin de jouer des pudeurs de gazelle ou de brandir la carte de la loi du mort-kilomètre puisque les victimes de l’attentat d’Orlando ont reçu un traitement tout aussi important que ceux plus proches de nous. Il faut croire que les morts occidentaux ont plus de valeur que les autres. A ce titre l’indifférence quasi-totale à l’égard de l’épuration ethnique voire du génocide actuellement à l’œuvre en Birmanie contre les Rohingyas est là encore pour témoigner de ce deux poids deux mesures. Dans son Discours à la jeunesse, le grand Jaurès disait déjà en son temps que « le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Il est plus que temps de faire preuve de courage et de déchirer le voile qui nous aveugle. Peut-être un tel engagement massif est-il une utopie. Mais si nous ne le tentons pas, alors nous serons réellement perdus. Et nous mériterons notre sort.

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