La loi sécuritaire, le bruit des bottes et le silence des pantoufles

Aujourd’hui, l’Etat de droit est mort. Ou peut-être hier je ne sais pas. J’ai reçu une notification sur mon portable : « Vote à l’Assemblée Nationale. 415 voix pour, 127 contre. Le projet de loi sécurité est adoptée ». Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. Beaucoup auront sans doute reconnu dans ces quelques mots introductifs un rappel de l’incipit de L’Etranger d’Albert Camus. Si j’ai souhaité débuter ce billet grave par une telle analogie c’est bien parce que je me sens complètement étranger à cette société de la suspicion qu’ils sont en train de construire, cette société où chacun surveille autrui, cette société où il y aura demain une présomption de culpabilité de fait.

Le philosophe franco-algérien met en scène, dans son roman, la thèse philosophique qu’il porte dans son essai sur l’absurde, Le Mythe de Sisyphe. Dans ledit essai, il affirme que la seule question philosophique vraiment sérieuse est celle du suicide. Il me semble qu’il est possible de paraphraser les dires de l’intellectuel et d’affirmer que dans un système qui se prétend être un Etat de droit il n’y a qu’une question véritablement sérieuse, celle des libertés publiques. Qu’est l’Etat de droit sinon un régime qui protège tous ses résidents de l’arbitraire étatique ? Un Etat où les pouvoirs sont clairement séparés et non inféodés les uns aux autres ainsi que l’expliquait déjà Montesquieu en son temps ? En regard de cette définition, il ne me parait malheureusement pas exagéré de dire que depuis mardi 3 octobre 2017 et le vote de ce projet de loi monstrueux, la France est sortie de l’Etat de droit.

 

Les législateurs criminels

 

Mardi lors du vote, il flottait comme un air de 1940 au-dessus du Palais Bourbon. Les 127 députés qui ont voté contre ce projet de loi qui dénature totalement notre régime en faisant de l’état d’exception la norme ressemblaient furieusement à ces 80 parlementaires qui ont refusé de donner les pleins pouvoirs au maréchal Pétain le 10 juillet 1940. Il ne s’agit bien évidemment pas de dire que nous sommes dans la même situation qu’en cette sombre époque ni même de jouer les Cassandre mais simplement de remarquer que, de la même manière que les 80 parlementaires représentaient en 1940 l’honneur d’une République souhaitant rester debout devant l’occupant nazi, les 127 députés ayant voté contre le projet de loi sécuritaire et liberticide, désormais adopté, sont la figure martyrisée d’une République qui ne veut pas se travestir au prétexte d’une lutte qui n’est pas la sienne.

Loin de ces considérations, les 415 députés ayant voté pour l’adoption de ce projet de loi sont à mes yeux des criminels. Criminels à l’égard de l’avenir, criminels à l’égard de tous ceux qui vont subir injustement les foudres d’un système disciplinaire et liberticide étant désormais la norme mais surtout criminels envers nos droits et donc leurs propres droits, les députés qui ont voté favorablement en laissant leur dignité et leur décence enfouies bien plus profondément que ne l’est la fosse des Mariannes sont l’autre face de la bête immonde qui frappe le monde et fauche des vies. « Djihadistes et hauts fonctionnaires / Sont les deux faces d’une même pièce » rappe Médine dans Allumettes. Il faudrait y ajouter ces députés qui parient et jouent sur les peurs et les plus viles passions de l’être humain. L’Histoire jugera leurs actes et j’ose espérer qu’elle le fera sévèrement, tant leur inconscience ou leur cynisme va avoir des conséquences gravissimes.

 

Le court-termisme mortifère

 

Que guide, en effet, le vote de cette loi sinon le court-termisme le plus absolu ? C’est effectivement pour de sombres raisons politiciennes que la gangrène a été enfoncée plus profondément dans notre système. Monsieur Macron avait promis de sortir de l’état d’urgence et en intégrant toutes les mesures ou presque de l’état d’exception dans la loi, il va pouvoir se targuer d’avoir tenu sa promesse de sortir de l’état d’urgence. A ceci près que ce sera une sortie pour mieux y entrer de manière perpétuelle puisque l’état d’urgence est appelé à devenir obsolète dans la mesure où le droit classique contiendra les principales mesures (perquisition administrative, interdiction de déplacement, assignation à résidence) arbitraires de l’état d’urgence. Parce que c’est bien cela qui s’est joué en ce triste 3 octobre 2017, la fin de l’Etat de droit, le crépuscule d’une société non-arbitraire, l’attentat le plus grand contre les libertés. Désormais, au prétexte de motifs aussi flous qu’évanescents, l’Etat pourra décider de persécuter et d’harceler des terroristes potentiels dont la définition pourra allègrement être modifiée selon les circonstances ou le pouvoir en place.

On se rappelle que l’état d’urgence avait été utilisé pour réprimer des contestations sociales ou écologistes. Rien ne nous dit que ce nouvel arsenal législatif liberticide ne sera pas utilisé à nouveau contre les opposants politiques et contre la rue ainsi que la caste appelle dédaigneusement les mobilisations sociales du haut de sa démophobie patente. Nombreux sont pourtant ceux à accepter ce totalitarisme doux qui s’annonce au prétexte qu’ils n’auraient rien à se reprocher. Les mêmes expliquent que si l’on n’a rien à se reprocher l’on n’a rien à craindre de ces lois liberticides mais défendre les libertés des gens qui nous ressemblent ça n’est pas défendre la liberté, simplement ses petits intérêts. Au-delà de ça, l’état d’urgence a montré à quel point ces pratiques se passant de l’autorisation judiciaire étaient bien plus présentes pour persécuter qu’autre chose. Sur les près de 6000 perquisitions administratives (qu’il faudra désormais appeler « visites domiciliaires », une pratique que n’aurait pas renié le novlangue orwellien), seulement 20 personnes ont été mises en examen pour un lien quelconque avec le terrorisme. 99,7% des perquisitions administratives étaient donc abusives et ont sans doute créé ou renforcé une défiance à l’égard de l’Etat. Parce que c’est là l’un des points les plus dramatiques de cette frénésie sécuritaire : elle ne fait que renforcer la défiance voire la haine que certains peuvent avoir envers l’Etat et elle peut même créer cette défiance chez des personnes qui étaient à mille lieues d’un tel ressentiment. Même d’un point de vue pratique, ces mesures sont absurdes.

 

La gangrène injectée

 

Au cours de la campagne présidentielle – et encore plus lors de l’entre-deux tours – les injonctions à ne pas laisser le pouvoir à Madame Le Pen et in fine au Front National ont été légion. L’un des principaux arguments matraqués comme une antienne a sans doute été de dire qu’au vu de nos institutions et de l’état d’urgence, l’arrivée du parti d’extrême-droite aurait vite fait de transformer la France en régime autoritaire. Il est assez délicieux de constater le cynisme de tous ces antifascistes d’opérettes qui s’offusquent tous les cinq ans au moment de l’élection puis retournent œuvrer pour construire la parfaite petite boite à outil du dirigeant fasciste le reste du temps. Il est, en effet, ironique de voir ces antifascistes d’un mois être épouvanté de l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite et de ce qu’elle pourrait faire avec les outils à sa disposition sans jamais remettre en question lesdits outils et même pire en les utilisant allègrement pour mater les opposants qu’ils soient politiques ou membre de la mobilisation sociale.

Leur postulat de base est sans doute de croire que lesdits outils sont axiologiquement neutres, qu’ils ne sont pas porteurs en eux-mêmes d’une vision de la société – il est d’ailleurs assez intéressant de constater que les mêmes ont une manière identique de voir les outils du néolibéralisme et le New Public Management notamment. Il va sans dire que je suis farouchement opposée à cette vision des choses. Je crois, en effet, que, tout comme le chemin est aussi sinon plus important que le point d’arrivée, les outils utilisés sont aussi sinon plus importants que la politique que l’on entend mener. Aussi ces mesures liberticides sont-elles, à mes yeux, pareilles à une gangrène qu’on enfonce toujours un peu plus profondément. L’Histoire même de l’état d’urgence nous l’a appris. Né en 1955 en pleine guerre d’Algérie, il a accouché d’une République tortionnaire où les pouvoirs spéciaux avaient été votés. 72 ans plus tard, loin d’avoir pris sa retraite, voilà l’état d’urgence qui aboutit à la construction d’un système monstrueux qui remet en cause comme jamais l’Etat de droit dans notre pays. Un jour ou l’autre, si rien n’est fait pour aller contre cette bête immonde que nous nourrissons, ce système tombera dans des mains qui feront ressurgir le fascisme dans sa version la plus dure. Celui-ci en effet, comme l’explique très poétiquement Camus dans La Peste, n’est jamais vaincu et son bacille peut se réveiller bien des décennies après que l’on croyait l’avoir vaincu.

 

Le silence terrifiant

 

Par-delà l’inconscience et le caractère totalement cynique du comportement des députés ayant voté pour ce projet de loi, il est un état de fait que je trouve particulièrement effrayant : le silence presque total qui accompagne cet enterrement de l’Etat de droit. Les grands médias, supposés être les chiens de garde de la démocratie et de l’Etat de droit, sont bien silencieux sur ce qu’il se passe actuellement alors même que c’est une véritable catastrophe au sens grec du terme (le renversement) auquel nous sommes en train d’assister. Nous basculons de l’Etat de droit, certes déjà fortement amoché, à un totalitarisme mou et personne ne trouve rien à redire. C’est sans doute cela le plus effrayant et comme le disait si bien Benjamin Franklin, « un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux ». Bien plus que le bruit des bottes qui se fait entendre c’est le silence des pantoufles qui est à la fois glaçant et effrayant.

Il serait facile de concentrer ses critiques sur les médias qui ne joueraient pas le rôle qui est censé leur être dévolu. Toutefois, adopter une telle position serait à la fois facile et partial. Le silence des pantoufles ça n’est pas seulement le silence des médias mais aussi notre silence à nous tous autant que nous sommes. Pourquoi sommes-nous des centaines de milliers dans la rue pour protester contre la casse sociale et ne manifestons-nous pas pour protéger nos libertés publiques ? La question sociale serait-elle plus importante que celle des libertés publiques ? Je crois au contraire que sans libertés publiques il n’y aura plus de moyens de lutter pour de meilleures conditions sociales. Sans doute cette indifférence à cette question – aussi scandaleuse que l’indifférence au sort des migrants – est-elle liée aux termes théoriques associés au débat. Comme l’explique très bien Fréderic Lordon dans Les Affects de la politique, pour qu’un argument pénètre et infuse les masses politiques, il faut rendre le problème concret aux yeux des citoyens. En prenant l’exemple de la surveillance généralisée aux Etats-Unis, le sociologue et économiste montre bien cette dynamique : aussi longtemps que l’on parle de manière abstraite de surveillance globale le sujet n’intéresse pas mais dès lors que l’on explique par exemple que l’état pourrait voir vos parties intimes alors les oreilles s’ouvrent et la révolte naît. Voilà quel est l’enjeu afin de pouvoir s’époumoner comme l’écrivait Camus dans L’Homme révolté, « je me révolte donc nous sommes ». Il est grand temps de transformer ces idées en force en suivant le précepte de Marx : « une idée devient une force lorsqu’elle s’empare des masses ».

 

Nous le voyons donc, c’est un véritable monstre sécuritaire et liberticide qui vient d’être libéré. D’aucuns expliqueront que l’attentat de Marseille montre que de telles mesures sont nécessaires. Je crois au contraire que rendre hommage à toutes les victimes du terrorisme est précisément de ne pas renier nos valeurs ou notre Etat de droit. A tous ceux qui répètent telle une litanie l’argument du « si on n’a rien à se reprocher on n’a rien à craindre », j’aimerais rappeler les mots du pasteur Martin Niemöller : « Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. / Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. / Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. / Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester ». Puissent ces phrases résonner dans leurs têtes creuses. Dans cette longue nuit qui s’annonce, nous devons nous atteler, je crois, à tenter de rallumer les étoiles.

4 commentaires sur “La loi sécuritaire, le bruit des bottes et le silence des pantoufles

  1. « Les grands médias, supposés être les chiens de garde de la démocratie et de l’Etat de droit, sont bien silencieux  » vous confondez les grands médias sont les chiens de garde du grand capital, puisqu’ils sont dirigés par eux pour la plupart, mais il y a d’autres voix qui s’élèvent dans une presse disons plus alternative ou dans le monde diplomatique

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