La crise catalane, hallali de l’Etat de droit en Europe ?

Bien que d’aucuns tentent de faire croire l’inverse, voilà plusieurs mois que la crise catalane est au centre des débats politiques en Espagne. Elle a même été l’un des sujets les plus importants au cours de la dernière campagne électorale (pour les élections générales) et est l’une des raisons pour laquelle le PSOE et Podemos n’ont pas réussi à s’allier pour prendre le pouvoir, laissant les manettes à Mariano Rajoy. Le PSOE (parti socialiste ouvrier espagnol, l’équivalent du PS français, leur logo est d’ailleurs très proche) est effectivement un farouche partisan de l’unité espagnol tandis que Podemos, sans être pro-indépendantiste, défend le droit à l’autodétermination et donc de facto au referendum en Catalogne, position que symbolise parfaitement Ada Colau, la maire rebelle de Barcelone dont la liste Barcelona en Comú est soutenue par Podemos.

Pour quiconque n’était pas au courant de l’importance de cette crise catalane dans la vie politique espagnole, l’organisation du referendum le 1er octobre dernier aura véritablement joué le rôle de révélateur. Face aux coups de menton martiaux de Mariano Rajoy et de son gouvernement, les indépendantistes catalans ont maintenu et organisé leur referendum sous les coups et la brutalité de la guardia civil bien connue pour sa violence (je ne reviendrai pas ici sur les réactions effarouchées de ce côté-ci des Pyrénées venant des mêmes personnes qui ne trouvent rien à redire des agissements de notre police mais il y aurait tout un papier à faire sur cette indignation sélective). Depuis ce referendum, c’est un véritable bras de fer qui s’est mis en place entre Rajoy d’un côté et les indépendantistes de l’autre sans que cela n’émeuve grand monde. Chose qui me paraît hautement inquiétante.

 

L’araignée Rajoy

 

Après la tenue du referendum et le brandissement de la menace de l’article 155 de la Constitution espagnole – permettant de mettre sous tutelle la Catalogne et de destituer le gouvernement catalan – Carles Puigdemont, ex-président de l’exécutif catalan, a fait voter et déclaré l’indépendance de la Catalogne. Quelques minutes plus tard, le Sénat espagnol (largement acquis au Parti Populaire de Mariano Rajoy) approuvait l’utilisation du fameux article 155, présenté comme la « bombe atomique » législative. A ce moment-là, beaucoup, moi le premier, pensaient que Mariano Rajoy était alors embourbé dans un piège politique et dans une situation inextricable dont il aurait du mal à se sortir. Mais telle une araignée qui tisse patiemment sa toile autour de sa victime, le chef du gouvernement espagnol a, semble-t-il, repris la main en destituant le gouvernement (nous y reviendrons) et en convoquant des élections le 21 décembre prochain, plaçant les indépendantistes dans une position bien inconfortable.

Si le chef du PP a réussi à se sortir provisoirement de l’ornière, ce n’est pas sans prix à payer. Une araignée peut certes tisser sa toile autour de sa victime mais elle est également capable de faire des piqures provoquant des réactions pouvant être dramatiques. Ainsi en est-il de Mariano Rajoy à l’égard du système démocratique espagnol. En agissant de la sorte il a prodigué une piqure dont les conséquences sont très vives sur l’Etat de droit espagnol. Ce lent pourrissement de la situation, stratégie qu’il semble avoir adopté depuis le début de la crise, a connu l’un de ses points d’orgue lors de la répression policière avant le referendum. Avec Camus, « je crois que la violence est inévitable. Les années d’occupation me l’ont appris. Je ne dirais donc point qu’il faut supprimer toute violence, ce qui serait souhaitable, mais utopique en effet. Je dis seulement qu’il faut refuser toute légitimation de la violence. Elle est à la fois nécessaire et injustifiable. Alors, je crois qu’il faut lui garder son caractère exceptionnel, précisément, et la resserrer dans les limites qu’on peut. Cela revient à dire qu’on ne doit pas lui donner de significations légales ou philosophiques ». En réprimant sévèrement le camp indépendantiste, Rajoy a donné une justification à la fois légale et philosophique à sa violence. Chose dramatique.

 

Ce n’est pas rien des ministres en prison

 

En dégainant l’article 155 de la Constitution, Mariano Rajoy a pris le contrôle sur la Catalogne, destitué le gouvernement et convoqué de nouvelles élections comme je le disais plus haut. Mais s’arrêter à cette photographie serait à la fois partiel et partial. Carles Puigdemont et d’autres membres de son gouvernement ont dû fuir à Bruxelles car menacés d’emprisonnement par le gouvernement espagnol tandis que certains ex-ministres catalans sont, eux, en prison en Espagne. Autant le dire tout de suite sans louvoyer, je trouve proprement et absolument scandaleux et effrayant d’enfermer des opposants politiques sous des motifs aussi évanescents que ridicules tels que la sédition. Toutefois, ce que je trouve encore plus effrayant est le silence lourd des autorités mais aussi d’un nombre important de citoyens partout en Europe, ce silence assourdissant. Ceux qui pourtant ne se gênent pas pour convoquer les « heures les plus sombres de notre histoire » à tout bout de champ pour servir un agenda politicien et porter des accusations d’antisémitisme aussi fallacieuses qu’absurdes sont étonnamment bien silencieux face à l’enfermement d’opposants politiques.

Est-ce donc ça le modèle politique qu’ils souhaitent ? L’état d’urgence permanent couplé à l’emprisonnement de ceux qui ne pensent pas comme eux et pourraient les déranger ? Je crois qu’il est éminemment important de se lever contre ces pratiques qui ont lieu tout près de nous et qui ont déjà pu avoir lieu chez nous par le passé. Je suis de ceux qui croient farouchement que sur la question de l’Etat policier et arbitraire il suffit de descendre une marche pour dévaler tout l’escalier en moins de temps qu’il ne faut pour s’en rendre compte. D’aucuns vont même plus loin et justifient cet emprisonnement au motif que lesdits ministres auraient agi illégalement en soutenant et organisant le referendum. Il va sans dire que je m’étrangle à la lecture de tels arguments. Jamais ou presque dans l’histoire (l’Ecosse par exemple récemment fait partie de ces exceptions), un referendum d’indépendance ne se fait sans une lutte acharnée. Faire croire qu’un referendum d’indépendance est toujours le fruit d’un processus de dialogue est une fable que l’on raconte aux enfants pour les tenir éveillé. Je n’ai personnellement pas d’avis tranché sur la question de l’indépendance de la Catalogne pour la simple et bonne raison que je n’ai pas assez d’éléments pour avoir un avis pertinent mais je crois qu’il est fondamental que les Catalans aient le droit de se prononcer de manière sereine sur cette question-là.

 

Finalement, la crise catalane en est une à tous les sens du terme et nous concerne tous. L’étymologie du terme crise est en effet double. Découlant du latin crisis, elle désigne la manifestation d’une affliction grave et, à n’en pas douter, la crise catalane est le révélateur d’une affliction grave à la fois au sein de l’Etat espagnol mais également de toute l’Europe tant on laisse faire des pratiques absolument contraires à l’Etat de droit. Le deuxième sens du mot crise nous provient de son étymologie grecque, krisis, qui signifiait le jugement. La crise est donc le moment du choix par excellence et là encore ce choix s’applique non seulement aux Catalans mais également à tous les Européens. Si nous ne faisons pas le choix de nous opposer à ces pratiques autoritaires qui ont actuellement cours en Espagne, il ne faudra pas être surpris de se réveiller un matin dans une Europe totalement autoritaire et policière. Peut-être un tel engagement massif est-il une utopie. Mais si nous ne le tentons pas, alors nous serons réellement perdus. Et nous mériterons notre sort.

2 commentaires sur “La crise catalane, hallali de l’Etat de droit en Europe ?

  1. et pour confirmer la tendance, Rajoy vient de décreter « secret d’Etat » toutes les violences policières commises le 1er Octobre par la Guardia Civil et la police nationale, après avoir longtemps déclaré que les médecins catalans avaient exagéré le nombre de blessés et même la réalité des blessures, mais pour ne pas avoir à répondre aux nombreuses plaintes déposées par les agressés et hop ! « secret d’Etat’

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