Charlie Hebdo, Mediapart et l’hystérie triomphante

Voilà quelques semaines que Mediapart est devenu une cible pour bien des personnes de ce pays. Après les révélations sur les présumées violences sexuelles de Tariq Ramadan – que bien des témoignages et une excellente enquête de Mediapart viennent corroborer – le journal en ligne a effectivement été accusé d’avoir couvert les agissements de l’intellectuel suisse. Pour avoir participé à un colloque avec Monsieur Ramadan, Edwy Plenel est devenu aux yeux d’un arc rance son allié, celui qui aurait couvert des agissements abjects. De la même manière, Mediapart a été attaqué par ce même arc rance pour avoir effectué une longue enquête sur Tariq Ramadan, il y a de ça quelques mois, sans avoir abordé cette question. Le média s’est donc retrouvé accusé de complaisance à l’égard des agressions sexuelles dudit monsieur.

La charge la plus violente est d’abord venu de Charlie Hebdo lorsque le journal dirigé par Riss a publié un numéro dont la une représentait Edwy Plenel. Sa moustache surdéveloppée dans le dessin esquissait l’image des trois singes – celui qui ne voit rien, celui qui ne dit rien et celui qui n’entend rien – surmonté d’un titre univoque : Mediapart révèle « On ne savait pas ». Cette attaque abjecte, puisqu’il faut nommer les choses, qui sous-entend que Mediapart savait et a couvert ces agissements a évidemment déclenché une réaction de la Société des Journalistes de Mediapart dans un post très mesuré, il me semble. Très rapidement pourtant l’affaire a pris des proportions monumentales, certains – Manuel Valls en tête – profitant d’un édito assassin de Riss à l’égard d’Edwy Plenel pour attaquer Mediapart de manière très violente. Tout cette affaire nous dit, je crois, bien des choses sur l’hystérie actuelle dans notre pays.

 

Mediapart et la cabale ourdie

 

Dans cet enchaînement d’accusations à l’égard de Mediapart, il ne me parait pas absurde de voir la trace d’une cabale ourdie et sciemment préparée par tout un pan du monde politique et médiatique à l’égard de l’un des grands médias indépendants de notre pays. Dès la révélation des présumées agressions sexuelles et viols de Tariq Ramadan, d’aucuns ont immédiatement utilisé lesdites révélations pour s’attaquer à Mediapart. Je crois qu’il n’est pas exagéré de dire qu’à travers Mediapart, les politiciens de bas étage et autres médias inféodés au capital attaquent le monde de la presse indépendante. Il ne s’agit pas, ici, de faire l’hagiographie de Mediapart, d’une part parce que ce n’est pas le sujet et d’autre part parce que j’ai, moi aussi, des choses à leur reprocher – à commencer par leur positionnement durant l’entre-deux tours de la dernière présidentielle – mais bien plus de voir qu’est-ce qui sous-tend cette cabale odieuse.

Mediapart, s’il peut faire des erreurs comme tout le monde, est un média qui dérange. Un média qui dérange les politiciens véreux qui ne respectent pas les lois qu’ils imposent aux citoyens – François Fillon et Jérôme Cahuzac peuvent en parler. Un média qui dérange toute la sphère réactionnaire et franchement nationaliste qui monte dans ce pays. Un média qui dérange finalement l’ordre établi. Dans les multiples appels à faire taire la rédaction de Mediapart, nous y reviendrons plus tard, il faut donc voir selon moi une volonté de faire taire toute voix alternative que ça soit sur les questions économiques et sociales ou sur les questions de société, l’Islam en tête. Il n’y a aucun hasard dans ce déchainement à l’égard de Mediapart, c’est cela qu’il ne faut pas oublier.

 

Charlie Hebdo ou le bal des Tartuffe

 

Pour être juste, les appels à faire taire Mediapart ne sont pas simplement fondés sur l’accusation d’avoir couvert les agressions de Tariq Ramadan ou de s’être acoquiné avec lui comme dirait certains mais sont bien plus assurément consécutifs aux propos d’Edwy Plenel qui, en rappelant le droit fondamental de Charlie Hebdo à la caricature, critiquait l’hebdomadaire en affirmant qu’il se plaçait dans la même mouvance que la droite réactionnaire, le Printemps Républicain et autres Manuel Valls, cette mouvance qui mène un véritable harcèlement à l’égard des musulmans. L’embrasement consécutif à ces quelques mots d’Edwy Plenel auront servi à éclairer le bal des Tartuffe qui tourne autour de Charlie Hebdo. Après les terribles attentats qui ont frappé sa rédaction, Charlie Hebdo a été transformé en saint national par bien des politiciens de ce pays, symbole de la sanctuarisation de la liberté d’expression.

Mais chez ces Tartuffe, la liberté d’expression est à deux (voire plus) vitesses. Charlie Hebdo a bien le droit de balancer son dégueulis toutes les semaines mais si vous osez critiquer le message politique derrière ces caricatures – parce que oui, n’en déplaise à certains à commencer par la rédaction de Charlie Hebdo qui se pare d’une pudeur de gazelle, il y a des messages politiques derrière les dessins du journal – vous êtes au choix un allié des terroristes ou un hystérique appelant au meurtre. A cet égard, l’islamogauchisme et le soutien supposé au terroriste semblent être devenus les nouveaux point Godwin de notre époque tant certains les utilisent à tort et à travers, jactant comme des poulets sans tête. C’est au nom de la liberté d’expression que Manuel Valls a réclamé que Mediapart soit exclu du débat public, la contradiction évidente de son propos ne semblant pas le gêner plus que cela. Dans ce bal des Tartuffe, l’équipe de Charlie Hebdo n’est pas en reste. Tout d’abord dans leur pudeur de gazelle qui ne trompe personne mais surtout avec l’édito de Riss qui tronque une phrase de Plenel et affirme quasiment que le directeur de Mediapart a commis un appel au meurtre contre eux. On retiendra d’ailleurs que la rédaction de Charlie Hebdo qui avait publié en une « Tout est pardonné » après les attentats, affirme avec aplomb par la voix de son directeur de la rédaction « Nous ne pardonnerons jamais » à l’égard d’Edwy Plenel. Cette mise en relief laisse songeur.

 

L’offensive réactionnaire

 

Derrière la passe d’armes entre Charlie Hebdo et Mediapart – ou plutôt derrière les accusations grotesques de Charlie Hebdo à l’égard de Mediapart – se niche en réalité une offensive bien plus concrète et palpable à laquelle Charlie Hebdo appartient depuis maintenant un bout de temps : une véritable offensive réactionnaire de la droite extrême et de l’extrême-droite à l’égard d’un média étiqueté à gauche dans l’opinion. La personne la plus symptomatique de cette offensive réactionnaire est indubitablement le pompier pyromane qui a été Premier ministre de ce pays pendant trois longues années et qui a fait prospérer les idées d’extrême-droite au sommet de l’Etat, Manuel Valls bien évidemment. Ce triste sire, ce sinistre personnage, ce vautour abject s’est empressé de surfer sur cette polémique et de voler de plateau télé en studio de radio pour balancer son dégueulis verbal.

Au-delà du cas du petit caporal au bouc qui se croit toujours en guerre, c’est tout un arc réactionnaire qui s’est mis en mouvement et a profité tout à la fois du cas Tariq Ramadan (j’y reviendrai plus tard) et de cette polémique créée de toutes pièces par Charlie Hebdo pour fondre en même temps sur les musulmans de ce pays – au prétexte de les protéger bien entendu comme l’a dit Valls sans trembler du menton – et sur, je le disais plus haut, un média indépendant, l’un de ceux qui fonctionnent le mieux pour tenter de discréditer la cause globale des médias indépendants. Depuis quelques temps il est évident que les accusations de collusion avec le terrorisme sont l’arme la plus utilisée par cette frange hystérique pour « faire rendre gorge » à ces médias comme l’a dit leur petit chef.

 

Islam, cette hystérie française

 

Toute cette séquence médiatico-politique aura joué le rôle de révélateur pour la France. Elle a en effet servi à révéler que notre pays était devenu complètement hystérique dès qu’il s’agit de parler d’Islam. Plus précisément elle a permis de confirmer cette inclination. Ce pays usé et fourbu dans lequel nous vivons semble littéralement incapable de parler de ce sujet sans qu’une trainée d’hystérie l’accompagne. Il y a bien évidemment les pyromanes menés par Valls mais c’est bien au-delà de cette sphère rance que l’hystérie est visible. Manuel Valls a, par exemple, fait le tour des médias pendant une dizaine de jours pour dérouler son discours réactionnaire, xénophobe et abject sans qu’à aucun moment l’un des journalistes qui l’a reçu n’ait eu quelque chose à redire. Il y a définitivement quelque chose de pourri dans ce pays qui croit avoir écarté le racisme le 7 mai dernier.

Nous vivons tout de même dans un pays où l’on a pu accoler un prénom à connotation musulmane à un homme politique pour le discréditer sans que cela ne fasse de grandes vagues. De la même manière, une grande partie de ceux qui se sont saisis de l’affaire Ramadan étaient bien silencieux voire carrément insultants à l’égard du hashtag #balancetonporc. D’aucuns ont tout de suite fait le lien entre les agressions sexuelles et viols présumés de Tariq Ramadan et l’islamisme un peu comme si cette affaire était une aubaine pour critiquer l’Islam et dire que le viol est consubstantiel de cette religion. Il va sans dire que cette manière de procéder est totalement abjecte. Reproche-t-on à tous les Juifs du monde les actes de Netanyahu ? Non bien évidemment. Reproche-t-on à tous les Catholiques la pédophilie des prêtres ? Non assurément. Et c’est totalement normal. Alors pourquoi faudrait-il reprocher à tous les Musulmans les crimes et délits présumés commis par Monsieur Ramadan ?

 

La grande diversion

 

Le plus abject dans toutes ces histoires n’est pourtant pas ici à mes yeux. Le plus abject en effet est que les femmes qui ont dénoncé des agissements honteux et répréhensibles pendant des semaines (harcèlements et agressions sexuels, viols) commis par Tariq Ramadan et bien d’autres, bien trop d’autres, se soient faits dépossédés de leur combat par des politiciens irresponsables et des médias complices. Alors que le sujet initial était la question des droits des femmes ainsi que du comportement et des agissements abjects d’une part considérable des hommes, nous revoilà parti dans des débats rances et identitaires. Cette confiscation de la parole est absolument insupportable, cette instrumentalisation de la parole de femmes dénonçant des agressions sexuelles et des viols l’est tout autant.

Les réactionnaires et identitaires ont accueilli comme du pain béni cette affaire Ramadan en cela qu’elle leur permet de faire diversion, leur grande spécialité. Alain Finkiekraut, à qui on peut reconnaitre le mérite de la franchise, n’a pas dit autre chose il y a quelques jours en expliquant que le but de « la campagne #Balancetonporc était de noyer le poisson de l’Islam » et que ledit poisson est désormais de retour grâce à Tariq Ramadan. Cet arc réactionnaire et identitaire se sert de l’Islam pour noyer la question des agressions sexuelles et viols aujourd’hui comme il se servait hier de l’Islam pour ne pas parler des questions économiques et sociales. Dans cette grande diversion dont ils sont les experts, bien aidés par des médias complices, les grands perdants sont toujours les plus dominés de notre société. Il est plus que temps de se lever contre cette dynamique morbide.

 

Refuser le silence

 

Face à cette atmosphère tendue, certains diront volcanique, et lourde, que convient-il de faire ? Je crois qu’il faut nous lever avec force contre cet arc identitaire abject qui tente, lui réellement, de noyer le poisson. Il est tentant de se dire qu’il ne faut pas répondre – j’ai d’ailleurs longuement hésité à consacrer un si long billet à toute cette histoire – pour ne pas leur faire de publicité. Je crois toutefois, avec Gramsci, que la principale des luttes est la bataille culturelle, celle des idées, cette bataille qu’à gauche nous avons abandonné il y a bien longtemps. En regard de cet abandon, de cette désertion même, le courant réactionnaire et identitaire s’est, lui, armé et a mené cette bataille culturelle. C’est assurément pour cela que ses idées sont aujourd’hui si bien implantées jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, parfois même jusqu’à certains renfoncements de la gauche insoupçonnés.

Aussi est-il plus qu’urgent de se réarmer intellectuellement, de ne plus se contenter de lutte défensive mais au contraire de repartir à l’offensive. Il nous importe je crois, de nous battre pour ces belles idées que constituent l’humanisme, la fraternité et la solidarité. Si la seule chose qui permet au mal de triompher est bel et bien l’inaction des Hommes de bien selon la phrase de Burke, il est urgent que nous agissions. Sans doute par moments nous nous sentirons pareils à Sisyphe qui voit son rocher dévaler sempiternellement la pente qu’il vient de lui faire franchir mais tâchons de nous souvenir dans ces moments-là de la recommandation de Camus, celle qui nous dit d’imaginer Sisyphe heureux. Dans son magnifique Discours à la jeunesse, Jean Jaurès passe un long moment à définir ce qu’est le courage à ses yeux. « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques » disait le philosophe et homme politique. Mes amis, faisons preuve de courage, nous en avons besoin.

5 commentaires sur “Charlie Hebdo, Mediapart et l’hystérie triomphante

  1. Vous avez bien fait de surmonter vos hésitations et d’écrire cet article. Une analyse pertinente qui aura malheureusement du mal à franchir le cercle restreint de celles et ceux qui la partagent. Mais il faut quand même le faire.

    Aimé par 1 personne

  2. Très bien,tout est dit et bien.
    Il y a un grand danger effectivement face au bidouillage de la réalité,des faits.Une simplification caricaturale ou une punchline bien provo aura souvent plus d’impact face à l’aculturation politique.

    Aimé par 1 personne

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