Pour le droit à un logement digne (2/3): les Misérables des temps modernes

Les invisibles de notre pays

 

Dans le si beau, parce que si triste, roman de Victor Hugo, que définit les Misérables ? Une caractéristique particulière qui les réunit tous. Alors certes, chacun des héros a son histoire propre, ses attributs singuliers, son parcours erratique mais un dénominateur commun réunit tous les Misérables de ce livre : celui de l’absence d’identité propre. La forme du roman ne fait que sublimer cette idée : tantôt omniscient, tantôt interne, tantôt externe, le narrateur oscille entre différentes approches littéraires si bien que nous finissons par nous perdre, et c’est l’effet voulu. Le narrateur est l’égal des personnages, à savoir une personne en mal d’identité. Les Misérables, ce sont Jean Valjean obligé de changer plusieurs fois de noms, Cosette brimée par les Thénardier et qui ne connaît que tardivement sa réelle identité, Gavroche qui est un enfant des rues que personne ne reconnaît, Javert qui finit sous les eaux de la Seine ou encore les Thénardier contraint de vivre sous un nom d’emprunt pour demander l’aumône et commettre leurs forfaits.

Qui sont ces femmes, ces hommes et ces enfants qui vivent – qui survivent plutôt – dans les rues ou dans des logements indécents sinon les figures contemporaines des Misérables ? Ces figures, à qui l’on nie toute humanité au vu du traitement qu’on leur impose, ne sont-elles pas toutes, d’une certaine manière, les avatars de Jean Valjean ? Un visage que l’on oublie c’est l’humanité que l’on offense comme le disait si justement Levinas et nous voilà en train de laisser dépérir ou d’expulser de leur abri miteux ces figures qui appellent à l’aide, ces personnes qui ne demandent qu’un peu de charité. Ils sont, comme Jean Valjean, marqués au fer rouge par une société qui les traitent comme des perdants, des bons à rien, des gens qui ne sont rien pour l’odieux président de la République. Et dans ces rues et ces logements, des milliers d’enfants se débattent pour ne pas mourir. Ne faut-il pas y voir des Gavroche ? A la différence près qu’eux ne mourront pas sur une barricade mais dans l’indifférence la plus totale. « N’oubliez pas que même les vaincus ont droit au respect » chantaient IAM dans leur morceau Habitude. Je crois qu’au vu du dédain qui est le nôtre face à leur atroce situation nous l’avons oublié et nous ne sommes pas dignes de notre humanité. A ce titre, peut-être que les associations humanitaires agissent comme une forme d’opium pour l’opinion publique. En effet, au prétexte que des associations humanitaires se chargent d’assister les victimes de la misère, on se dit que cette dernière est moins présente, plus tolérable. Imaginons que chaque matin de l’hiver nous apprenions qu’un SDF est mort de froid. Peut-être alors que l’opinion publique se sentirait bien plus concernée par le sort des milliers de SDF qui vivent l’horreur dans notre pays. Je n’appelle évidemment pas à laisser les SDF mourir dans nos rues (ce qui serait absolument intolérable) mais on peut se demander si l’action des associations n’agit pas comme une forme d’anesthésiant ou d’opium sur notre propension à nous révolter contre l’injustice.

 

L’appel ignoré

 

Ces Misérables contemporains, si forts symboliquement parce que si faibles, nous adressent un appel à l’aide, un appel au secours que nos dirigeants ignorent de manière dédaigneuse. Certaines des personnes qui fustigeaient Nicolas Sarkozy pour avoir laissé la situation pourrir sur la question du mal logement ont été ou sont aujourd’hui au pouvoir et se sont appliqués méthodiquement à ne rien faire ou presque pour améliorer les conditions de vie des plus démunis. Nous sommes au cœur d’un mouvement absurde au sens camusien du terme avec ce qu’il se passe dans ce camp. « L’absurde, écrit le philosophe dans Le Mythe de Sisyphe, naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Voilà la situation que nous vivons actuellement, un pouvoir qui répond par un silence déraisonnable à l’appel de l’humanité, supposément présente en chacun de nous. De là à voir dans ce qui est en train de se produire une forme de déshumanisation il n’y a qu’un pas.

« Il arrive que les décors s’écroulent, rajoute plus loin le philosophe dans le même livre. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif ». Il me semble que c’est précisément ce qui est en train de se passer dans notre pays, les décors sont précisément en train de s’écrouler. En attendant, de cet appel ignoré ne peut que naître un vent de révolte que n’aurait pas renié le prix Nobel de littérature. « Je me révolte donc nous sommes » écrit-il dans L’Homme révolté en pastichant Descartes. Telle est la chose que nous enseigne sa philosophie, que nous avons tous à agir quotidiennement pour lutter contre la peste que « chacun porte en soi ». Dans la droite lignée de Hannah Arendt, il nous exhorte à nous engager pour combattre la banalité du mal, mal qui peut se réveiller à tout moment comme le bacille de la peste dans son œuvre la plus connue. Face au désespoir de ces Misérables soyons tous des Rieux ou des Tarrou et battons-nous contre l’injustice, quitte à n’obtenir que des victoires éphémères. Refusons d’être Cottard et de prospérer sur la misère des autres. La préservation de notre humanité est à ce prix afin de ne pas voir les restes de celle-ci s’enfouir au fin fond du béton froid et dur.

 

L’humanité enfouie

 

La jungle de la rue, voilà comment les médias appellent parfois l’enfer sur Terre que vivent les SDF. La jungle, revenons un instant sur ce mot. Dans la jungle, ce n’est plus la civilisation qui règne mais la loi du plus fort. En acceptant d’appeler ainsi cet endroit, ne participons-nous donc pas, chacun à notre échelle, au processus de déshumanisation qui est enclenché ? Dire que ces damnés vivent dans une jungle, n’est-ce pas déjà dire qu’ils ne sont plus des Hommes mais de sombres barbares ? Mais dans ce cas, si « le barbare c’est d’abord l’Homme qui croit à la barbarie » selon la phrase géniale de Lévi-Strauss, en leur niant leur humanité, ne prouvons-nous pas par la même occasion notre inhumanité à nous ? De tous temps l’Homme a eu à se battre contre l’inhumain présent en lui-même tel un virus tapi dans l’ombre prêt à profiter de la moindre inadvertance. Il y eut la Terreur au moment de la Révolution, il y eut l’ensauvagement au moment de la Première guerre mondiale puis l’avènement de l’industrie de la mort sous le régime nazi et aujourd’hui, une nouvelle menace guette notre humanité : notre froide indifférence.

En nous détournant de ces misérables visages qui réclament le minimum de décence qu’un Homme peut demander, nous refroidissons et durcissons un peu plus nos cœurs et les transformons petit à petit en caillou. La vérité est terrible mais il nous faut la dire, il nous faut avertir et rester pensif comme nous y invitait déjà Hugo dans Les Châtiments. En nous détournant de ces pauvres diables, nous acceptons pleinement la fin de la transcendance et de l’idéalisme pour nous consacrer au matérialisme à outrance et au consumérisme abêtissant. C’est l’altérité qui nous ouvre à la transcendance ainsi que l’a défendu avec brio Levinas dans Altérité et transcendance. C’est le visage de l’autre qui nous permet de nous découvrir nous-mêmes et d’atteindre une quelconque transcendance. En refusant non seulement de regarder mais aussi de voir ces visages tristes et désespérés, nous enterrons notre humanité. Ces rues et logements indécents devenus jungle de nos esprits sont en réalité une boursoufflure horrible sur le visage de l’humanité, boursoufflure qui prend chaque jour plus de place et qui finit par dénaturer, telle la statue de Glaucos, notre humanité même. Dans Les Misérables, Hugo évoque les barbares dans un passage très beau mais aussi très triste :

« En 1793, selon que l’idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que c’était le jour du fanatisme ou de l’enthousiasme, il partait du faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.

Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d’autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen-âge, du droit divin, du fanatisme, de l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l’option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares ».

Voilà la position dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Entre les civilisés de la barbarie, cette jeune génération issue l’ENA actuellement au pouvoir et qui n’a que faire de la souffrance de ces individus, et les barbares de la civilisation je choisis les barbares et j’essaye de ne pas ignorer leur appel.

 

Partie I: Le constat accablant

Partie II: Les Misérables des temps modernes

Partie III: Refuser la fatalité

2 commentaires sur “Pour le droit à un logement digne (2/3): les Misérables des temps modernes

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