De la nécessité d’imposer un clivage capitalisme/écosocialisme

Il y a une dizaine de jours, à la tribune de l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon a prononcé un discours bref mais puissant sur la question de la dette. Exhortant ses collègues députés à sortir de la vision simpliste du « il faut réduire la dette » et remettant en perspective ladite dette par rapport à la date d’échéance des obligations émises par la France, le président du groupe La France Insoumise a assurément tenté de faire entendre une autre voix que celle, dominante à l’heure actuelle dans le marigot politicien, qui ne pense qu’à réduire la dette et le déficit en amputant les services publics de tout moyen ou presque et en tapant allègrement sur les plus dominés de notre société. Tout au long du week-end dernier, La France Insoumise a organisé sa première convention depuis les échéances électorales du printemps dernier.

En réunissant 1600 personnes à Clermont-Ferrand, le mouvement né il y a presque deux ans a montré qu’il commençait à se structurer et qu’il continuait ce travail réflexif entamé depuis sa création. Symboliquement, d’ailleurs, Jean-Luc Mélenchon ne s’est exprimé qu’au début de la convention, un peu comme s’il voulait signifier qu’il passait le relais aux militants. Avant la convention, les membres de la France Insoumise étaient invités à voter pour choisir les trois grandes campagnes nationales qui importaient le plus. Les 69 000 votants ont décidé de mettre en tête la lutte contre la pauvreté, suivie de la sortie du nucléaire et de la lutte contre la fraude fiscale. Ces trois thèmes symbolisent, à mes yeux, parfaitement les impasses dans lesquelles risquent de s’enfermer le mouvement s’il n’accepte pas d’aller au bout des choses et d’imposer un nouveau clivage politique dans notre pays.

 

Aller au bout des choses

 

« Il est aisé d’être logique. Il est presque impossible d’être logique jusqu’au bout » écrivait Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Il me semble que cette phrase du philosophe franco-algérien s’applique actuellement pleinement à Jean-Luc Mélenchon et à la France Insoumise. En relisant récemment le programme du mouvement – pour lequel j’ai voté lors du premier tour de la dernière présidentielle – et en écoutant ses députés qui, il faut bien le dire, abattent un boulot monstrueux puisque l’opposition toute entière ou presque repose sur leurs 17 épaules, je me suis rendu compte d’une chose. Ce projet, s’il est assurément une amélioration par rapport au modèle qui est actuellement en place, reste au milieu du gué. Il va soit trop loin soit pas assez. Il met, certes, en avant sa volonté de mettre en place un écosocialisme mais il se contente bien trop souvent de penser dans le cadre actuel, de penser différemment évidemment mais de penser dans le cadre actuel.

C’est précisément le plus grand des défis puisque cela signifie qu’il ne faut pas, comme l’explique brillamment Geoffroy de Lagasnerie, confondre les pensées critique et oppositionnelle. Une pensée critique, même juste et corroborée par des faits, peut paradoxalement conduire à une perpétuation du système en place dans la mesure où celle-ci se borne à penser dans le cadre sans le remettre en cause. C’est cela que nous devons éviter afin de parvenir à une pensée oppositionnelle qui en se cantonne pas à critiquer les évènements ayant lieu dans le cadre mais le cadre lui-même. Dans le cas de L’Avenir en commun, il va dans le bon sens mais ne constitue pas de rupture radicale avec l’ordre en place. Les fameux débats sur la sortie ou non des traités de l’UE ont d’ailleurs été un vrai révélateur. Pour pouvoir mettre réellement en place ce que propose son projet, la France Insoumise doit sortir du capitalisme et accepter la confrontation frontale avec un modèle qui ne lui fera aucun cadeau. Lutter contre la pauvreté de manière ambitieuse, sortir du nucléaire et lutter contre la fraude fiscale nécessitent en effet de sortir radicalement de ce modèle économique, pas de l’amender à la marge.

 

Clivage contre clivage

 

Aussi est-il, à mes yeux, absolument nécessaire – au sens philosophique du terme, à savoir ce qui ne peut pas ne pas être ou être autrement – d’imposer un nouveau clivage si nous voulons réellement changer les choses et la vie des plus dominés de notre société. En ces temps de recomposition du spectre politique français, Emmanuel Macron fait tout pour imposer de son côté un nouveau clivage. Après avoir fait campagne sur le fameux et fumeux « en même temps » de droite et de gauche (surtout de droite en fait) le nouveau président de la République a pour ambition affichée de substituer au clivage gauche-droite, un clivage progressiste-conservateur. Dans sa vision des choses, toute personne opposée au néolibéralisme qu’il promeut à tout crin serait un conservateur – alors même que c’est lui qui approfondit la politique menée depuis des décennies.

En regard de cette volonté d’Emmanuel Macron, la France Insoumise par la voix de son candidat Jean-Luc Mélenchon a tenté d’imposer une autre grille de lecture et un autre clivage au cours de la campagne présidentielle. Refusant de se revendiquer de gauche, le désormais député de Marseille a en effet constamment appeler à réinventer les clivages selon une grille de lecture élites/peuple. Influencé notamment par les écrits de Chantal Mouffe, la théoricienne du populisme de gauche, et par la méthode employée par Podemos en Espagne, Jean-Luc Mélenchon est persuadé que c’est dans la création de ce nouveau clivage que réside les germes de victoires futures. Je ne suis personnellement pas d’accord avec cette position qui suppose que le peuple est un et unique alors que je le crois hétéroclite et varié. Et d’ailleurs, où commence-t-il ce peuple ? Où commence les élites ? Je suis bien plus enclin à croire que la mise en place d’un clivage capitalisme/écosocialisme permettra d’aboutir à des victoires à l’avenir.

 

Bon timing et bataille culturelle

 

Si l’imposition d’un tel clivage dans le débat public me parait si importante aujourd’hui, c’est que je crois fermement que nous sommes dans un temps où il est possible de le faire. Il y a quelques années voire quelques mois, il était encore bien compliqué ne serait-ce que de penser à l’embryon d’un tel clivage. Désormais, toutefois, le macronisme pédant et arrogant éclate à la figure de tout le monde, aucune opposition digne de ce nom hormis la France Insoumise n’est présente et les résultats désastreux socialement et en termes d’inégalités de la politique menée par Macron ne tarderont pas à se faire sentir. La politique est souvent affaire de bon ou de mauvais timing si bien qu’une bonne idée énoncée avec de l’avance sera sans doute considérée comme une mauvaise idée. Je crois qu’il est aujourd’hui temps de bouleverser radicalement les clivages politiques de ce pays si nous voulons, à gauche, continuer la bataille culturelle réenclenchée par les candidatures de Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon.

L’enjeu est effectivement de faire perdurer dans le temps cette bataille culturelle et de refaire notre les idées de Gramsci que nous avons oublié à gauche quand nos adversaires les incorporaient à leur corpus idéologique pour mieux les utiliser contre nous. Toute sa pensée sur la guerre de position et la guerre de mouvement est à réutiliser. Après avoir été sur la défensive pendant des décennies, il nous faut repartir à l’offensive comme le défend Bernard Friot. Imposer un tel clivage me parait être un préalable nécessaire. Alors oui, sans doute la pusillanimité ou la volonté de ne pas perdre l’électorat déjà acquis peut faire peur à certains en se disant qu’imposer un tel clivage fera peur mais je crois que sur le long terme les gains seront bien plus grands que les pertes et que, stratégiquement, c’est la meilleure des choses à faire. La bataille culturelle a été réenclenchée, il faut désormais la mener à une autre échelle, bien plus macro. Dans un entretien à Regards, Monique Pinçon-Charlot, expliquait que la seule ligne de fracture qui était pertinente était l’acceptation ou pas du capitalisme. Il est grand temps de faire rejaillir cette ligne de fracture.

 

Submerger le FN

 

L’autre principal bienfait – lié en réalité à cette bataille culturelle – qu’aurait l’imposition de ce nouveau clivage, serait assurément la submersion assurée du Front National. Je l’ai dit à de nombreuses reprises, le FN est un leurre, sans doute le leurre le plus puissant du capitalisme néolibéral financiarisé dans notre pays. En promouvant un discours social de façade qui s’adresserait aux petits, aux humiliés de la mondialisation, le parti d’extrême-droite capte une colère, une peur et un désespoir qui existe mais qui se dirige bien trop souvent sur les mauvaises personnes. Je l’ai également dit à de nombreuses reprises, je crois que la clé fondamentale pour réussir à imposer un autre modèle est de réussir à réunir personnes issues des quartiers populaires et personnes rurales ou semi-rurales qui ont les mêmes intérêts mais qui sont aujourd’hui divisés selon la célèbre maxime disant qu’il faut diviser pour mieux régner.

Nous le savons tous, le discours social du FN est un mirage, mirage qui s’estompe très rapidement aussitôt que ses représentants sont mis en difficulté. Il y a d’ailleurs fort à parier que ce discours social disparaisse progressivement avec le départ de Florian Philippot qui était le promoteur le plus haut placé de cette position et que le parti d’extrême-droite se tourne vers une position libérale-nationaliste avec l’espoir de faire alliance avec Les Républicains désormais réduits à peau de chagrin. Imposer un clivage capitalisme/écosocialisme c’est aussi et avant tout placer le débat public sur des questions économiques et sociales. C’est donc sortir du débat rance autour de l’identité et de l’Islam, débat sans lequel le Front National ne saurait réellement exister. Nous l’avons en effet vu au cours des mobilisations sociales contre la loi El Khomri ou les ordonnances de Monsieur Macron, le FN disparait subitement dès qu’il s’agit de parler de questions sociales, précisément parce que son discours de façade lui permet des gains électoraux mais que dans le fond il est du côté des patrons. Imposer ce nouveau clivage c’est donc pulvériser le discours de façade du FN et montrer qu’il est bel et bien du côté des grands patrons.

 

Imposer ce nouveau clivage n’est donc pas une question de cosmétique ou d’apparat. Au contraire, l’imposition de ce clivage est la condition sine qua non à la victoire future. Les évènements politiques récents nous sont favorables et il faut savoir saisir sa chance en sortant de sa zone de confort. Depuis six mois et la fin des législatives, Jean-Luc Mélenchon avait tout le loisir de l’imposer mais il ne l’a pas fait. Son discours sur la dette était d’ailleurs parfait pour imposer cette grille de lecture mais en refusant d’aller au bout des choses il l’a rendu quelque peu bancal. Il convient donc à chacun de militer pour que cette bataille culturelle dont j’ai parlé passe un nouveau cap et qu’un tel clivage s’impose. La victoire est à ce prix. D’aucuns diront sans doute que c’est une idée folle mais tâchons de nous rappeler qu’une personne avec une idée neuve est considérée comme folle jusqu’à ce que cette idée triomphe selon la phrase de Marcelo Bielsa.

6 commentaires sur “De la nécessité d’imposer un clivage capitalisme/écosocialisme

  1. Faire sienne la proposition de M. Friot (et plus largement du Réseau salariat) d’instaurer un salaire à vie serait en effet un excellent moyen de repasser à l’offensive et de désigner le profit pour ce qu’il est : une captation indue de la richesse créée par celles et ceux qui travaillent. L’idée du salaire à vie a en outre un avantage de taille : elle est déjà largement appliquée (sécurité sociale, fonction publique, retraites) et a donc prouvé sa pertinence et son efficacité. Les utopistes sont ceux qui pensent que le système capitaliste fait partie de la solution.

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  2. Le clivage néocapitalisme prédateur vs démocratie mobilisée me parait plus porteur que la pseudo-dialectique du locataire de l’Elysée.

    Néo-capitalisme du fait de la mondialisation du grand capital financier et industriel et de la révolution technologique
    Prédateur car notamment le principe affiché , le premier prend tout, conduit à la prédation. Les différentes luttes peuvent se référer à cette réalité du néocapitalisme: prédation contre les « 99% », contre le social, l’environnement etc.

    La démocratie citoyenne par ses mobilisations, par les mouvements d’en haut et d’en bas, permet de lutter contre la prédation néocapitaliste.
    Peut-on encore parler principalement de néolibéralisme alors que les libertés publiques et individuelles reculent dans la plupart des pays et que le principal pays dit « néolibéral » combat de plus en plus ouvertement le libre échange?

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  3. Je laisse de côté votre adhésion à LFI que je ne partage pas pour me concentrer sur ce qui permettrait de proposer une vraie rupture avec le capitalisme.

    Si choquant que cela puisse paraître, je ne pense pas que la bataille pour « la sécurisation de l’emploi » soit la voie efficace. Non que je méprise ces questions de l’emploi mais parce qu’elles posent mal la question de la domination. Les rapports de domination sont efficaces – non parce qu’ils seraient invisibles mais – parce qu’il semble naturel que s’applique le principe « qui paie les violons choisit la musique ».

    Pour le dire autrement : aujourd’hui, l’esclavage nous apparaît comme une abomination et le salariat comme un progrès de l’humanité. Un jour pourtant, « un jour couleur d’orange », des femmes et des hommes diront : « Quoi ? nos semblables travaillaient sans pouvoir décider de ce qu’ils produisaient et comment ils le faisaient ! On les empêchait de se mettre en tas avec leurs collègues pour en parler ! Celui qui détenait les capitaux décidait, et les femmes et les hommes qui produisaient trouvaient naturelle la division entre ceux qui conçoivent et ceux qui exécutent ! ». C’est de cela que je parle et pas seulement de l’emploi ou des conditions de travail.

    Un autre angle d’attaque pour tenter de me faire comprendre : qui peut croire que des salarié.e.s se pendent ou se défenestrent à cause de leurs conditions de travail ou d’emploi ? Leur geste prend source dans quelque chose de plus vital. C’est que la condition à laquelle ils sont réduits, l’obligation de se renier, de tricher, de se mentir à soi-même, « ce n’est pas une vie » comme on dit. Et de « pas une vie » à « pas de vie », il n’y a qu’un pas qu’ils décident de franchir. Leur geste dit : « Pas ça, pas en mon nom, pas un jour de plus ».
    Ou encore ceci : le capitalisme s’est fort bien accommodé du compromis fordiste qui prévalait quand le chômage était réduit et le CDI la règle.

    Le salariat est une « condition » au sens que l’entend Le Guillant quand il écrit « la condition de « bonne à tout faire » ». On l’ignore mais, dans la vie de tous les jours, des femmes et des hommes remettent en question cette « condition salariale », tentent de relever la tête et inventent des résistances avec d’autres ; ces dernières n’ont pas, à ce jour, de prolongement politique. Notre regretté Jack Ralite en avait eu l’intuition il y a plus de 30 ans ; il faut lire sa préface au livre de Bruno Trentin intitulé «Le travail et la liberté» (ES, 2016). On connaît un peu ce qu’il a produit sur le travail des artistes, moins ce qu’il a tenté en tant que ministre de la Santé en 1982. Or, prendre en compte de la totalité du travail et considérer un service hospitalier comme un collectif en perpétuelle construction, je l’ai vu fonctionner 25 ans plus tard comme mode de lutte contre la sous-traitance du ménage dans un service hospitalier de chirurgie. La cuisinière n’y dirigeait pas l’État mais j’y ai entendu une femme de ménage expliquer à une nouvelle combien leur travail participait des soins.

    Le rapport de domination qu’est le salariat ne s’attaque pas par ricochet. Difficile question que celle du travail ; question qui ne se confond pas avec celle de l’emploi. Je suis disponible pour poursuivre cet échange.

    Gilles Boitte

    Aimé par 1 personne

    • Totalement d’accord avec vous ! C’est le salariat directement qu’il faut attaquer et en cela les coopératives semblent être un bon début.

      Le salaire à vie défendu par Bernard Friot me semble d’ailleurs être une bonne manière d’aborder cette question de l’attaque du salariat. D’autant plus qu’on a déjà la preuve que cela fonctionne avec la Sécurité sociale. Tout comme toi je pense que se concentrer sur le « maintien de l’emploi » est une erreur mortelle

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