L’esclavage en Libye, la fermeture des frontières et les Tartuffe

« L’esclavage est la plus grande des questions purement terrestres ; la moitié du monde disparaît sous cette nuit hideuse, une république s’y abîme : toutes les forces du progrès doivent se tourner de ce côté. Là est la honte, là est le crime, là sont les ténèbres. « L’homme possédé par l’homme ! » Ceci est la plus haute offense qui puisse être faite à Dieu, seul maître du genre humain. Un seul esclave sur la terre suffit pour déshonorer la liberté de tous les hommes ». Ces phrases, écrites par Victor Hugo, datent de 1862 et demeurent pourtant d’une cruelle actualité. Prévenus depuis un moment par les ONG du traitement inhumain subi par les migrants en Libye, cette réalité nous a explosés à la figure après la diffusion des images de CNN montrant un marché aux esclaves.

Cette révélation soudaine d’une réalité insoutenable qui était pourtant là sous nos yeux depuis un certain temps mais que nous refusions de voir a sans doute été l’un de ces seuils imperceptibles qui, une fois franchi, font que plus rien n’est jamais comme avant. L’esclavage, cette abomination, cette peste toujours prête à ressurgir du fond des vieux vêtements pour paraphraser Camus, le voilà qui est de retour et non loin de nous. La tentation est grande de voir dans cet odieux marché aux esclaves une situation fortuite, le dérapage de quelques esprits machiavéliques. Il faut pourtant, je crois, dire et répéter avec force que cette situation est aussi et avant tout la conséquence des politiques de fermeture des frontières qui sont menées en Europe. Hier, Emmanuel Macron a annoncé vouloir faire évacuer les esclaves de Libye mais cela ne saurait être la seule réponse. Si tel était le cas, le bal des Tartuffe auquel il participe régulièrement n’en serait que renforcé.

 

Esclavage, la grande boursoufflure

 

Il en est de l’esclavage comme de la faim dans le monde ou des génocides. Ces trois fléaux ont ceci de particulier qu’ils ne s’attaquent pas simplement à l’humanité de ceux qui commettent le pire mais rejaillissent sur notre humanité collective. « Si tu trembles d’indignation à chaque injustice, alors tu es un de mes camarades » disait le Che Guevara en son temps et il me semble que rares sont les situations qui se prêtent aussi bien à cette si belle phrase. L’esclavage qui a cours aux portes de l’Europe est une boursoufflure sur le visage de l’humanité, pas seulement sur celui de la Libye ou des dirigeants qui laissent faire.

Cette boursoufflure, si elle n’est pas rapidement traitée de manière forte et puissante, ne tardera pas à défigurer complètement notre humanité, à la transformer en inhumaine humanité comme lorsque nous laissions les civils d’Alep se faire massacrer par les forces armées en présence. Pareille à la statue de Glaucos, que le vent et la pluie avaient tellement battu qu’elle était complètement défigurée, le visage notre humanité est régulièrement battu par ces boursoufflures qui lui révèlent l’inhumanité des membres qui la composent. L’exploitation de l’humain par l’humain trouve assurément son climax dans ce qui se déroule actuellement en Libye et qui ne s’est pas produit de manière fortuite.

 

La fable de la fermeture des frontières

 

La semaine dernière, Edouard Philippe était invité sur Mediapart. Les journalistes présents sur le plateau lui ont demandé si la France allait arrêter de financer les gardes côtes européens qui renvoient en Libye les migrants. Il s’est offusqué d’une telle question, comme si celle-ci n’avait pas sa place dans le débat. Cette réaction du locataire de Matignon est symbolique de tout un courant de pensée dans notre pays qui tente à tout prix de dissocier la politique migratoire de l’UE en général, de la France en particulier, de cette abomination qui se produit en Libye. Selon eux, remettre en cause la fermeture forcenée des frontières fait de vous une belle âme – comprenez un gentil hippie un peu naïf et déconnecté des réalités.

Je crois au contraire que c’est demeurer dans cette posture martiale prônant la fermeture des frontières qui est hors de toute réalité. Toutes les études le montrent, fermer les frontières n’a aucune espèce d’effet sur les velléités de départ dans les pays du Sud. Notre pays,  plutôt ses dirigeants, sont en effet champions pour se raconter des fables et tenir pour vraies des affirmations qui ont tout de faux. Ainsi se plaisent-ils constamment à nier le fait que peu importe le mur que vous construisez à votre frontière les migrations ne diminuent pas. De la même manière, le mythe selon laquelle la France serait le pays privilégié des migrants – et son fameux corollaire « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » – est sans doute l’énormité la mieux partagée dans ce pays. Fermer les frontières ce n’est pas arrêter les migrations, c’est renvoyer les migrants dans l’enfer libyen ou au fin fond de la Méditerranée et c’est, osons le mot, criminel.

 

Faire de la Méditerranée un République

 

La Méditerranée est en effet devenue le symbole du renoncement à une politique ambitieuse et de l’acceptation honteuse du rôle de bourreau par l’Union Européenne. Chaque année des milliers de personnes périssent noyées pour avoir tenté de rejoindre l’Europe depuis les côtes nord-africaines. Chaque année des milliers d’autres personnes sont sauvées de la noyade par les associations qui sillonnent la Méditerranée. Chaque année des milliers d’autres s’échouent à Lampedusa, cette petite île italienne devenue à la fois forteresse et cimetière. Et pourtant je suis intimement persuadé que tous ces migrants qui abandonnent tout et risquent leur vie pour arriver en Europe ne le font pas de gaieté de cœur. C’est toujours ou presque un déchirement de quitter son chez soi.

Loin du cliché de nos dirigeants qui, eux, ont une calculette à la place de la tête et un tableau Excel en guise de cœur, ce qui les amène à penser que les migrants font une analyse économique précise pour savoir dans quel pays ils veulent se rendre, je crois que le déracinement constitué par un départ souvent précipité et définitif est un pis-aller pour ces personnes. Il est grand temps de faire de la Méditerranée une République, une Res Publica, notre chose commune et de permettre aux pays africains en général et du bassin méditerranéen en particulier de se développer sainement sans être constamment spoliés par les pays occidentaux. Le pendant de l’exploitation de l’humain par l’humain dont je parlais plus haut est assurément l’exploitation de l’Afrique, le continent le plus riche, par le reste du monde.

 

Notre responsabilité

 

Face à ce constat accablant, il est confortable et tentant de se dire que l’on n’y peut rien et que c’est de la faute des dirigeants européens si la situation est si catastrophique. Evidemment ceux-ci ont une responsabilité prépondérante mais je crois que chacun de nous, à son échelle, peut agir pour faire changer les choses. Les plus grands changements sont toujours ou presque ceux qui viennent du bas. Après le discours de Macron à Ouagadougou, salués par les médias mais qui ne change assurément pas grand-chose à la politique française en Afrique, il nous faut nous lever contre l’exploitation de l’Afrique que notre pays perpétue. Il est en effet proprement scandaleux qu’aucun débat sur le franc CFA n’ait vu le jour alors même que cette monnaie grève le développement du continent.

De la même manière, dans nos achats nous pouvons agir. Plutôt que de soutenir cette agriculture intensive qui a tué la filière vivrière dans bien des pays d’Afrique et qui est sans doute la cause principale de l’exode massif que connaît le continent, il est possible de se nourrir avec des produits qui se soucient plus du développement durable au sens large (économique, écologique et social). N’oublions jamais, selon la belle phrase de La Boétie, que les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Ils sont pareils à un colosse au pied d’argile qu’il urge de faire tomber. Pendant longtemps nous avons été Sisyphe, il est temps de se transformer en David et de faire chuter le Goliath capitaliste néolibéral. Dans Le Premier Homme, son roman inachevé, Albert Camus fait dire au personnage qui représente son père « un Homme ça s’empêche » au moment où celui-ci voit un homme émasculé. Je crois qu’il faut rajouter à cette phrase une autre : un Homme ça empêche. A nous de stopper l’abomination en cours en Libye qui trouve ses racines dans nos pays.

11 commentaires sur “L’esclavage en Libye, la fermeture des frontières et les Tartuffe

  1. Faut manger des carottes bios de l’amap du coin et se sera fini de l’esclavage en Lybie ?
    Quand même, faut se relire parfois … (La Boétie et Camus ne dédouanent pas de tout).

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    • Ha! Tu m’étonnes 😀 Et puis bon, c’est pas le franc CFA qui est parti massacrer tout le monde là-bas en 2013. L’antienne anticolonialiste le petit doigt en l’air c’est bien gentil (et puis c’est pas cher) mais déjà la fermer, ce serait ça de gagné pour les lybiens en particulier, et l’Afrique en général : on est allé détruire *le* pays qui voulait être la locomotive de l’Afrique, qui menaçait l’hégémonie du dollar mourant, qui avait instauré la gratuité des transports, de l’électricité et de l’eau civiles. Le continent entier nous *déteste*, et pas juste parce qu’on raconte n’importe quoi. La république, sérieusement, c’est tout ce qu’on aurait à proposer à la mère du monde?

      On ferait mieux de se couvrir la tète de cendres, et pas s’imaginer que quiconque attend de nous une solution au problème incandescent que nous avons été mandaté pour créer.

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      • Hé machin, arrête de te chier dessus en relisant mon commentaire, et supprime-le carrément 🙂 pauvre demi-intello qui sait même pas comment marche une pompe à vélo, l’horreur en Lybie c’est de *ta* faute, ferme-là sur l’Afrique, sérieux, t’as tellement pas le niveau. Camus, déjà. Mais c’est quoi Camus, c’est toi? On dirait une chambre d’ado avec des posters, tsais? Pff sans déconner les gauchistes, mais quel désert, quelle misère, quel superette en ruines. J’ai honte.

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  2. Sur le franc CFA un point de vue plus mitigé:
    https://hadyba.wordpress.com/2017/08/27/sortir-du-franc-cfa/
    Après tout malgré toutes ses qualités Camus n’a jamais obtenu un Nobel d’économie.
    et pour l’agriculture intensive on peut penser que si les Africains décident *librement* (extrémement important, totalement essentiel) que faire ça est le meilleur choix pour eux pourquoi serait il bien de boycotter ces produits ? Pour moi la seule interférence acceptable est de boycotter les pays qui ne respectent pas des élections libres et régulières, qui ne respectent pas les droits humains etc. ça oui.
    Ce que vous suggérez part de bonnes intentions mais revient encore à savoir ce qui est bon pour les Africains à leur place. Si les Africains font des erreurs ce sont au moins leurs erreurs. On a le droit de leur dire et un personnage aussi peu suspect de complaisance avec l’impérialisme que R. Dumont ne s’en était pas privé par contre utiliser la force (le boycott) n’est pas très respectueux.
    Pour info, le Bénin un des rares (avec le Sénégal c’est le seul je crois) pays d’Afrique noire à avoir une vraie alternance politique ne se porte pas si mal économiquement et bien qu’il appartienne au franc CFA a largement réorienté son économie vers la Chine ce qui est son intérêt évident et montre que l’indépendance vis à vis de la France ne passe pas forcément par des hommes forts et providentiels et condamnant l’impérialisme en faisant des moulinets avec des fusils d’assaut.
    Tenez quelques chiffres:
    Bénin en 1992 (source: bilan économique et social du Monde année 1993)
    PIB 2,06 Milliards de dollars
    Bénin en 2016 (source: CIA World Factbook)
    PIB 8,5 milliards de dollars
    multiplié par plus de 4 fois en 24 ans. Ce n’est pas si mal pour un pays pratiquement dépourvu de ressources énergétiques et minières classiques, un climat partiellement désertique, un tourisme très faible et un débouché maritime très limité. Compte tenu du doublement de la population (!) pendant ce temps le revenu par habitant a doublé. La France ne peut pas en dire autant même si l’écart absolu reste énorme. D’après le CIA World Factbook en parité de pouvoir d’achat le PIB est bien supérieur en fait, mais pour la comparaison avec 1992 le chiffre que je donne est le bon je pense.
    La liberté ça marche aussi pour les Africains, donc intervenir uniquement pour soutenir la démocratie et la liberté (aussi de choisir d’autres fournisseurs que les Français bien entendu) en s’abstenant de toute ingérence économique et de je sais mieux que vous ce qui est bon pour vous peut parfaitement être une stratégie valable à terme.

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    • Non Camus n’a jamais eu de Nobel d’économie (prix qui n’existe pas d’ailleurs, il s’agit du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel) mais ce n’est pas le sujet je crois.
      Les erreurs des Africains ? Les plans d’ajustement structurel menés à tous crins par le FMI au 20eme siècle c’est les choix des Africains ? Nier qu’il y a encore un néocolonialisme économique est soit d’une naïveté sans nom soit d’un cynisme odieux. Le remplacement de l’agriculture vivrière par l’agriculture intensive a été imposée à l’Afrique et aux Africains ne nous racontons pas d’histoire.
      L’exemple du Bénin que tu cites je ne le maitrise pas et je me renseignerai mais quand bien même cela est juste, pour un pays pour qui cela a relativement réussi combien de famine et d’exploitation ? On dirait la stratégie du jeton très appréciée dans le monde anglo saxon: regardez un tel a réussi donc vous pouvez tous le faire. Tout ça pour mieux nier le caractère systémique du problème

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  3. Wow, t’as publié mon commentaire, t’es fou. Bon, respect. Still, tes conneries m’ont mis hors de moi. Désolé si je t’ai choqué et apparemment c’est même pas le cas. Discutons, si tu veux, quoique je préfère pas, vu l’ambiance générale ; j’ai pas dit ici, j’ai dit en général. Hum. Apparemment je me suis trompé sur toi. Ça m’arrive jamais pourtant 😉

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