Réorientation de l’UE, la grande tartufferie

Le week-end dernier, au Mans, Benoît Hamon a dévoilé le nouveau nom de son mouvement, Génération∙s. Au-delà de la simple présentation du nouveau nom, ce week-end a été l’occasion de mettre en débat la charte fondatrice du mouvement. Le candidat malheureux du PS à l’élection présidentielle a expliqué concevoir son mouvement non pas comme un parti – puisque le « mouvement politique » est la grande mode actuellement – comme l’une des composantes de la gauche française et a appelé à des débats qu’il espère fructueux notamment avec la France Insoumise. Au micro de France Inter lundi matin, Benoît Hamon a en effet expliqué qu’il ne voyait pas forcément de frontière imperméable entre son mouvement et celui dont le candidat a été Jean-Luc Mélenchon lors de la dernière présidentielle.

Nicolas Demorand, qui l’interrogeait sur France Inter, a soulevé cette question en abordant le sujet de l’Union Européenne. Selon l’animateur radio, l’UE est effectivement ce qui sépare définitivement Benoît Hamon de la France Insoumise. L’ancien candidat à la présidentielle, s’il a répondu qu’il ne voyait pas de frontière imperméable, a néanmoins réaffirmé la position qui était la sienne sur l’Union Européenne, position qui n’a pas varié d’un iota depuis la campagne électorale : il faut réorienter cette UE et stopper le néolibéralisme ambiant ainsi que les politiques austéritaires, si possible sans changer les traités. Je crois personnellement que cette position est au mieux incohérente au pire totalement cynique quand on connait le fonctionnement de l’Union Européenne.

 

Le constat accablant

 

Récemment, nous avons appris que le ministre de l’économie du Portugal, Mario Centeno allait devenir président de l’Eurogroupe et remplacer le hollandais Jeroen Dijsselbloem. D’aucuns se sont précipités pour nous expliquer que ce changement allait marquer une rupture pour la seule et unique raison que le Portugal est actuellement gouverné par une coalition de gauche qui a pratiqué une politique de relance, qui, si elle n’est pas non plus une révolution, est un changement certain par rapport à la politique qui était menée dans le pays depuis lors.

Pourtant, derrière cet écran de fumée savamment mis en avant se niche en une réalité bien moins glorieuse. Il est peu plausible, pour ne pas dire quasiment impossible, que l’arrivée de Centeno à la tête de l’Eurogroupe change quoi que ce soit à la politique européenne. Bien au contraire, lorsque l’on constate à quel point le monde politique allemand est au milieu de turbulences, il y a fort à parier que c’est même l’inverse qui risque de se produire. Emmanuel Macron a fondé tout son projet politique ou presque dans l’espoir d’une acceptation d’un budget de la zone euro de la part de l’Allemagne et celle-ci semble chaque jour plus loin. Aucune harmonisation sociale n’est à l’horizon ou la seule qui semble pouvoir voir le jour est une odieuse harmonisation vers le bas.

 

La fable d’une autre UE

 

En regard de ce constat plus qu’inquiétant pour qui se revendique de gauche, Benoît Hamon et bien d’autres (en France ou en Europe) se proposent de réorienter la politique de l’Union Européenne vers plus de justice sociale et plus de solidarité entre Etats. C’est effectivement le projet porté par Yannis Varoufakis, l’ancien ministre de l’Economie grec, et son mouvement DiEM 25 : refonder l’Union Européenne en commençant dès 2019 avec la formation d’une liste paneuropéenne pour les élections européennes. La refondation de l’UE – ou la réorientation comme vous voulez – est une chimère, un serpent de mer qui revient à intervalles réguliers pour mieux nous anesthésier. Pour paraphraser Marx et Engels, on pourrait dire qu’un spectre hante la gauche européenne, celui de la refondation de l’UE.

Nombreux sont ceux à nous avoir promis et à s’être engagés à réorienter la construction européenne vers quelque chose de plus juste et de plus solidaire. J’y ai personnellement cru pendant un moment mais j’en suis arrivé depuis longtemps à la conclusion que cette réorientation n’était qu’un mythe, une fable, une histoire que l’on raconte aux enfants pour les faire dormir le soir. La réorientation de l’UE est à Varoufakis et ses alliés ce que les objets transitionnels, ou pour parler plus vulgairement les doudous, sont aux enfants : une chose que l’on garde près de soi pour se rassurer mais qui n’a pas d’autre pouvoir que celui-ci. « Il ne peut y avoir de démocratie en dehors des traités européens » avait affirmé Jean-Claude Juncker lors de la crise grecque de 2015 pour mieux rabattre le caquet des laudateurs d’une réorientation. Parler de réorientation de l’UE, c’est faire perdre du temps à la gauche.

 

La nécessaire et préalable sortie des traités

 

Si je parle de perte de temps c’est parce que je crois fermement qu’il est nécessaire, au sens philosophique du terme, de sortir des traités actuels qui sont un véritable carcan de fer et empêchent toute velléité de politique ambitieuse et progressiste au sein de l’Union Européenne. La fameuse règle des 3% de déficit pour ne citer qu’elle porte en elle-même une vision politique. Ceci est évident malgré toutes les dénégations des tenants de l’ordo libéralisme le plus total. Quelle personne sensée peut décemment nier que cette règle porte en elle-même l’impératif des politiques de rigueur sinon d’austérité ? Qui osera affirmer que l’Union Européenne est une construction d’essence démocratique alors même qu’elle est régie par des traités qui empêchent toute confrontation d’idées ?

Vouloir mettre en place une véritable et authentique politique de gauche nécessite donc comme préalable absolu de sortir des traités actuels qui ont été pensés pour empêcher une telle politique de voir le jour. Il ne s’agit pas de s’écharper pour des queues de cerises et obtenir des concessions minimes qui n’en seront pas pour ensuite les présenter comme des victoires absolues. Négocier de nouveaux traités est donc une impérieuse nécessité si nous voulons réellement mettre en place une autre politique sur le continent que la politique mortifère qui a cours depuis des décennies. Et dans le cas où les forces coalisées du capitalisme néolibéral financiarisé s’opposeraient frontalement à cela, ce qui ne manquera sans doute pas d’arriver, assumer une sortie concertée avec d’autres pays de l’UE est une solution à très sérieusement envisager.

 

Pour une autre construction européenne

 

La sortie de l’UE, ça y est le terme a été prononcé. De quoi, sans doute, ranger la pensée qui irrigue ce billet dans la case nationaliste pour les tenants de l’ordre établi. Voilà des décennies en effet, que la question d’une possible sortie de l’UE et de l’Euro a été préemptée par le Front National et totalement désertée par la gauche. Le poison nationaliste toucherait effectivement quiconque oserait émettre le début de l’embryon d’une idée de sortie de l’UE si l’on en croit les médias dominants et la classe politicienne au pouvoir depuis des décennies dans ce pays. Au gré des vents et de la peur d’une véritable défiance à l’égard de l’Union Européenne, le spectre du nationalisme, du fascisme ou de l’extrémisme a effectivement été brandi pour quiconque abordait la question. Ce si confortable épouvantail qu’est le FN a fonctionné à plein régime pour discréditer toute critique de cette Union Européenne entièrement dévolue à l’argent.

Pourtant, et c’est la position qui est la mienne, on peut non seulement critiquer cette UE et même appeler à en sortir en dernier recours, sans sombrer dans le nationalisme. C’est, au contraire, mon internationalisme qui me fait défendre cette sortie en dernier recours. Sortir non pas pour casser mais pour commencer à construire. Commencer à construire une Europe des peuples, débarrassée des chaines de cette finance et bien décidée à se préoccuper non plus du bonheur des grands actionnaires mais des travailleurs. Faire croire que toute personne appelant à une autre construction européenne – et non pas simplement une réorientation fantasmagorique – est du côté de l’extrême-droite est non seulement une aberration mais surtout un mensonge éhonté de la part de l’odieuse coterie qui dirige et se gave sur le dos des peuples depuis bien trop longtemps. Pour cette raison et pour ces mensonges, le travail de construction d’une Europe fraternelle et solidaire s’est longtemps rapproché de la peine de Sisyphe, condamné à rouler son rocher en haut d’une montagne puis à le voir dévaler sans cesse. Il est plus que temps de muer et de laisser Sisyphe derrière nous pour revêtir le costume de David afin de triompher du Goliath capitaliste néolibéral en place depuis des décennies. De Sisyphe à David, il n’y a qu’un pas. Franchissons-le.

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