Les leçons des élections catalanes

Dans un contexte très particulier, les Catalans étaient appelés aux urnes tout au fil de la journée d’hier. Après le référendum du 1er octobre, organisé par les indépendantistes au pouvoir en Catalogne et jugé illégal par Madrid, qui avait vu plus de deux millions de personnes se déplacer pour voter en dépit de la répression de la Guardia Civil et la mise sous tutelle de la région catalane par Madrid avec l’utilisation de l’article 155 de la Constitution espagnole, l’un des enjeux de ce scrutin était de savoir quelle serait la participation. Dans une campagne qui s’est uniquement polarisée sur la question de l’indépendantisme ou de l’unionisme, ces élections étaient quasiment une sorte de référendum sur l’indépendance.

L’autre des grands enjeux de ces élections était également de savoir quel parti arriverait en tête et surtout qui parmi le bloc indépendantiste recueillerait le plus de suffrages entre les partis de Carles Puigdemont, ancien président de la région et actuellement en exil à Bruxelles, et d’Oriol Junqueras, actuellement en prison près de Madrid. Face à ces multiples enjeux, les Catalans ont répondu en masse et la participation a bondi de 7% par rapport aux élections de 2015 en s’établissant à près de 82%. Le camp indépendantiste, en réussissant à conserver sa majorité absolue au Parlement catalan, a remporté une grande victoire en même temps que Mariano Rajoy – dont le parti s’est écroulé – a connu une véritable bérézina. Toutefois, il me semble que les leçons à tirer de ce scrutin dépasse allègrement le cadre espagnol et a fortiori catalan.

 

Catalogne, la grande fracture

 

Je le disais plus haut, la polarisation de la campagne sur la question de l’indépendance de la Catalogne a transformé ces élections en une forme de référendum sur la question. Ines Arrimadas, la tête de file de Ciudadanos qui est arrivé en tête hier, le disait sans ambages, son projet était de mettre fin au processus d’indépendance engagé par les indépendantistes et qui secoue la Catalogne et l’Espagne depuis des mois. De l’autre côté, les partis indépendantistes affirmaient qu’une victoire de leur part annihilerait les velléités de Mariano Rajoy par rapport à la mise sous tutelle puisque les Catalans, en s’exprimant librement, auraient redonné le pouvoir à leur bloc. La répression du 1er octobre dernier, la mise sous tutelle de la région et, bien évidemment, la campagne très violente verbalement qui a précédé les élections ont contribué à polariser l’opinion dans une recrudescence de la tension entre les deux camps.

Aussi, au vu des résultats du scrutin d’hier, n’est-il pas exagéré de dire que la Catalogne est complètement fracturée en deux entre indépendantistes et unionistes. En récoltant 47,49% des suffrages (sur 99,9% des bulletins dépouillés) et 70 sièges – soit deux de plus que la majorité absolue fixée à 68 sièges mais deux de moins qu’en 2015 – le bloc indépendantiste a certes remporté une victoire importante mais sans avoir la majorité absolue en termes de suffrages. Cette victoire est d’ailleurs entachée par le très bon résultat de Ciudadanos qui termine en tête du scrutin avec 25,37% des suffrages et 37 sièges. Le parti de droite libérale, s’il est bien arrivé en tête, est incapable de gouverner puisque la faiblesse des autres partis unionistes (PSOE et PP) ne permet pas à son bloc d’être majoritaire. Ce que nous voyons présent en Catalogne n’est rien d’autre que la mise en place de deux blocs, l’un qui pèse 47,49% et l’autre 43,49%. Aucun des deux ne disposent d’une majorité absolue en termes de suffrages exprimés et, si référendum il devait y avoir, les juges de paix seront sans doute les électeurs de CatComu-Podem le mouvement soutenu par Podemos et Ada Colau dont le positionnement hors de la dualité indépendantiste/unioniste n’a pas payé puisqu’il n’a récolté que 7,45% des suffrages et 8 sièges.

 

Les élections, moment le moins démocratique

 

Dans cette politique de blocs qui a lieu en Catalogne, nous voyons se répéter un phénomène assez régulier et finalement assez peu étudié : le fait que les élections sont bien souvent le moment le moins démocratique. Cette assertion peut sembler paradoxale voire même absurde d’un point de vue camusien mais je suis intimement persuadé que les élections – telles que nous les vivons dans nos systèmes politiques et non pas en elles-mêmes – sont le moment où une grande minorité ou une toute petite majorité est en mesure d’imposer ses vues à une très grande minorité voire à une majorité. Je le disais plus haut, les indépendantistes catalans, s’ils ont obtenu la majorité absolue en nombre de sièges ne l’ont pas obtenu en termes de suffrages exprimés.

On pourrait y voir une incongruité mais si on s’intéresse aux dernières élections on constate assez rapidement qu’il s’agit d’une forme de fil d’Ariane du processus politique dans nos pays. Emmanuel Macron a par exemple été élu avec une base de seulement 24% en France et au soir du premier tour on notait la présence de quatre blocs au poids quasiment égal. De la même manière La République en Marche n’a jamais obtenu la majorité absolue des suffrages exprimés lors des élections législatives et se retrouve avec une très large majorité absolue à l’Assemblée Nationale. Toujours dans la même logique, sous l’effet du mode de scrutin américain, Donald Trump a été élu en recueillant moins de suffrages que son adversaire. Au-delà de ces cas les élections posent finalement une question assez lourde : est-ce bien démocratique que 50% + 1 voix de la population aient le droit d’imposer ses vues à 50% – 1 voix ?

 

De l’importance d’une démocratie continue

 

Comme je l’expliquais, si je considère que les élections sont le moment le moins démocratique ce ne sont pas parce qu’elles sont néfastes en elles-mêmes. Au contraire un système qui tenterait de tendre le plus possible vers la démocratie ne pourrait se passer d’élections. C’est plus précisément dans nos systèmes actuels représentatifs que les élections me paraissent être un simple moment où l’une des vues écrase les autres. Pour sortir de cette impasse et aporie, il me parait très important d’évoluer vers un autre système institutionnel qui permettrait la mise en place d’une démocratie plus continue.

A l’heure actuelle, en effet, la plupart des systèmes politiques et électoraux se contentent de demander aux électeurs de se rendre aux urnes à intervalles réguliers pour désigner leurs représentants. Il s’agit bien moins de voter pour décider ce qui sera fait que de voter pour décider de ceux qui décideront pour nous. En cela, les réels moments démocratiques se trouvent selon moi bien plus entre les élections que pendant celles-ci, dans la lutte pour obtenir de nouveaux droits ou conserver ceux déjà présents puisque n’en déplaise à certains, la démocratie c’est aussi et peut-être avant tout la rue. Si nous souhaitons arrêter de nous complaire dans un système qui n’a de démocratique que le nom et dont le climax constitué par les élections est assurément le moment le moins démocratique possible, il est urgent de créer les conditions d’une démocratie continue où les citoyens prendraient toute leur part dans les processus de construction des politiques publiques.

 

Nous le voyons donc, les élections en Catalogne sont riches de leçons non seulement pour l’Espagne mais également pour nous en cela qu’elles viennent confirmer une dynamique quelque peu mortifère qui fait que les élections semblent être devenues le moment le moins démocratique. Passer progressivement à une démocratie continue ne sera pas évident et il me semble que l’échelle de la ville est particulièrement pertinente pour y parvenir eu égard à la proximité avec le citoyen. L’Espagne expérimente d’ailleurs cela depuis les dernières municipales et les mairies rebelles qui sont gouvernées par des plateformes citoyennes notamment à Barcelone et Madrid. Il est grand temps de mettre en place une République des villes et de tordre le cou à ce système institutionnel qui profite toujours aux mêmes. Peut-être un tel engagement massif est-il une utopie. Mais si nous ne le tentons pas, alors nous serons réellement perdus. Et nous mériterons notre sort.

2 commentaires sur “Les leçons des élections catalanes

  1. Le démocratie parlementaire n’est pas une démocratie. c’est ce qui s’en rapprochait le plus avant l’invention d’internet. Dans une véritable démocratie, c’est le peuple qui vote les lois (comme à Athènes).
    Oui les élections sont de plus en plus une mascarades. Ce qui fait que même les rares moments démocratique d’une démocratie parlementaire ne le sont plus. Mais on continue d’appeler cela démocratie et pire que tout, on continue d’ignorer ce qu’est une démocratie. Cela fait 20 ans qu’on a inventé le moyen technique (internet) qui permet enfin une démocratie tel que rêvé par les lumières, et personne pour demander la démocratie. Pauvre lumière, pauvre démocratie.

    Comme le disait rousseau, en parlant de la démocratie parlementaire :
    Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien.

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