Les Toujours Charlie ou la bataille culturelle qui ne dit pas son nom

En début d’année, au prétexte de rendre hommage à Charlie Hebdo et de commémorer le troisième anniversaire du terrible attentat qui a décimé la rédaction du journal le 7 janvier 2015 était organisée une journée « Toujours Charlie ». Ladite journée était organisée par le Printemps Républicain, le Comité Laïcité République et la Licra et a rassemblé une multitude de personnes de cette sphère réactionnaire qui se prétend de gauche et dont Manuel Valls est la figure de proue. Aux Folies Bergères c’est donc à une litanie de définition de ce qu’était être Charlie à laquelle nous avons assisté.

Bien vite néanmoins, l’objet des discussions a dérivé et ce grand barnum a révélé sa réelle raison d’être. L’hommage à Charlie Hebdo n’était en effet qu’un prétexte pour faire avancer des idées. Cette constatation n’est, hélas, pas nouvelle puisque l’ensemble de cette sphère réactionnaire et laïcarde qui a vu le jour à la suite des attentats passe son temps, Valls en tête, à instrumentaliser tout et n’importe quoi pour faire avancer ses idées nauséabondes. Il serait plus que temps de démasquer et dénoncer une fois pour toute cette imposture qui se cache derrière les oripeaux d’une lutte pour la liberté d’expression alors même que son but est de réduire au silence tous ceux qui ne pensent pas comme elle.

« Soyez libres de penser comme nous »

Depuis trois ans, en effet, toute cette sphère n’a de cesse d’utiliser Charlie Hebdo et son symbole pour expliquer qu’elle est dans la vérité quand ceux qui contestent sa position sont dans l’erreur. Caroline Fourest n’a d’ailleurs pas dit autre chose très récemment en affirmant que ceux qui n’étaient pas Charlie – comprenez ceux qui ne pensent pas comme les organisateurs de Toujours Charlie – seraient les perdants de l’Histoire. Au-delà de l’injonction pathétique à être Charlie qui demeure et qu’Emmanuel Todd avait déjà très bien étudié dans Qui est Charlie ? lui qui parlait de flash totalitaire juste après les attentats lorsqu’il était alors impossible de questionner la formule « Je suis Charlie ». Ils affirment défendre la liberté d’expression et dans le même temps sacralisent certaines formules ou position. On pourrait y voir une incohérence fortuite, fruit d’un trouble du jugement. Je crois pourtant qu’il n’en est rien et qu’il s’agit d’un véritable projet politique.

Là est effectivement le nœud gordien, cette propension qu’a cette sphère à user et abuser du symbole. Les sociologues spécialisés dans les syndromes post traumatiques issus d’attentats sont pourtant formels, ce genre de slogans et de symboles ne résiste pas au passage du temps. Le « Je suis Charlie » a pu rassembler durant un laps de temps très court mais désormais quiconque l’utilise le fait à des fins politiciennes savamment conçues. Le décalage, on pourrait dire l’absurde camusien, qu’il y a entre la proclamation de la défense de la liberté d’expression d’une part et la volonté de faire taire les voix discordantes de l’autre fait bel et bien partie d’un projet politique autoritaire, pour ne pas dire plus, portée par cette frange qui à la violence des mots comme méthode.

Accepter la confrontation

Si mal nommer un objet c’est ajouter au malheur du monde selon la géniale phrase de Camus, il faut dire haut et fort en face de quoi nous nous trouvons : une bataille culturelle acharnée avec la volonté d’une révolution conservatrice instaurant un système autoritaire, sécuritaire et détruisant la laïcité de Jaurès et Briand. Il est toujours dramatique de constater que nos adversaires (qui nous considèrent d’ailleurs comme des ennemis) semblent avoir mieux incorporé les idées des penseurs de gauche que nous. Que tentent de construire ces tristes personnages sinon un bloc hégémonique au sens gramscien du terme ? Il est plus que temps de construire une alternative plutôt que de se contenter de répondre à leurs outrances qui, loin d’être des dérapages, sont les éléments d’une stratégie savamment mise en place.

Assez de mots et de faux semblants, attaquons ceux dévorés par leurs passions tristes sans concession tout en refusant de jouer leur jeu. Ils veulent faire taire ceux qui ne sont pas d’accord avec eux ? Parlons et laissons-leur la parole pour mieux prouver l’inanité de leurs propos. Ils veulent mettre en place un Etat encore plus autoritaire et sécuritaire que ce qu’il est aujourd’hui ? Montrons à quel point ce projet ne répond pas à la lutte contre le terrorisme mais bien plus à un flicage des luttes sociales. Ils veulent remettre en cause et détruire la laïcité tout en disant la défendre ? Démontrons que leur vision de la laïcité n’est pas une « laïcité offensive » ou « revancharde » comme on l’entend ci et là alors que la nôtre serait une « laïcité ouverte » ou « permissive ». Laissez imposer cette dichotomie, c’est déjà avoir perdu. Ce qu’ils défendent n’est pas, de près ou de loin, la laïcité. Cette chose est une autre chose, qu’ils ont totalement le droit de défendre mais qu’il convient d’appeler par son nom et non pas en dévoyant un beau principe de notre histoire politique. Assez de débats moraux qui dépossèdent la politique de sa substance. Ils veulent imposer une ligne de démarcation morale entre ceux qui pensent comme eux et les autres ? Insistons encore et encore sur la nécessité de demeurer dans le cadre de la politique, cadre qui est nécessairement conflictuel. Il n’y pas, comme il le voudrait, le Bien d’un côté et le Mal de l’autre, simplement des positions qui s’affrontent.

Voilà ce qu’est le véritable visage qui se cache derrière le Printemps Républicain et tous ses avatars. Il n’est pas question de commémorer Charlie Hebdo mais bien plus de salir la mémoire des journalistes à qui la vie a été brutalement ôtée un triste jour de janvier 2015. Ce groupe haineux au possible vomit la démocratie et le débat en souhaitant faire taire tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Pourtant, refusant de tomber dans leur jeu morbide, nous ne demandons pas la disparition de ce groupement. Mais il faut qu’il comprenne, qu’il nous laisse enfin après nous avoir tant lassés.

4 commentaires sur “Les Toujours Charlie ou la bataille culturelle qui ne dit pas son nom

  1. Personnellement, je n’ai jamais été « Charlie ».

    Même si je lisais Charlie Hebdo au temps de la grande époque, celle où il faillit être interdit, celle où il était vendu à la sauvette.

    Je rejoins tout à fait Julien Salingue, quand il écrivait peu de temps après « leurs guerres, nos morts ».

    Et j’avais écrit ça deux jours après l’attentat :

    https://cafemusique.wordpress.com/2015/01/09/je-ne-suis-pas-charlie/

    Aimé par 1 personne

  2. Les évènements à fort contenu émotionnel ont souvent été l’occasion d’une grande récupération : stupeur, sidération, puis colère et mobilisation massive où la réflexion n’a pas sa place. Suis l’imparable injonction républicaine, contrôles et surveillance renforcés, expéditions militaires justifiées. Pour un gain de sécurité ?
    Voir par exemple l’attentat de Nice le 14/07/16. Nous somment donc Nice aussi .
    Le 6 janvier dernier Le Printemps Républicain a organisé une grande commémoration du triste évènement de janvier 2015 . Après-midi de débats en Seine -Saint-Denis (au cas où les autochtones oublieraient d’être toujours Charlie ) puis soirée festive aux Folies Bergères (on ne lésine pas ! ). On peut lire ceux qui portent la bonne parole dans le programme ci-joint : https://www.helloasso.com/associations/printemps-republicain/evenements/-toujourscharlie-de-la-memoire-au-combat . Et la réponse des autochtones : en résumé : Foutez nous la paix avec Charlie ! http://www.meltingbook.com/toujourscharlie-seine-saint-denis-laissez-tranquilles/ .

    Aimé par 1 personne

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