La séquence de Claude El Khal, la Syrie et la complexité

Il y a quelques jours, le journaliste de Le Media Claude El Khal, dans une séquence disponible ici, a parlé de la guerre en Syrie et plus précisément de ce qu’il se passe dans la Ghouta orientale, enclave que le régime de Bachar Al-Assad souhaite reprendre à tout prix en ne respectant pas la trêve humanitaire décidée à l’ONU. Cette séquence de Monsieur El Khal, à contre-courant du traitement de la guerre en Syrie dans les médias dits mainstream, a énormément fait réagir. Rien de surprenant affirment ses défenseurs, puisque se plaçant en opposition à la doxa journalistique dominante, le journaliste libanais a engendré une véritable cabale à son égard. Il y a de cela dans ce que subit Claude El Khal depuis la publication de cette séquence, il serait malhonnête de le nier tout comme il y a assurément une volonté chez un nombre conséquent de personnes de se faire Le Média.

En allant déterrer des tweets du journaliste – ce qui semble être la nouvelle mode de ce pays – et en se contentant presque uniquement d’attaques ad hominem sans entrer dans le fond du sujet abordé par la séquence, nombreux sont ceux à avoir démontré leur mauvaise foi. Néanmoins, il serait réducteur d’affirmer que seules des personnes mal intentionnées à l’égard de Claude El Khal ou de Le Média ont trouvé cette séquence dérangeante voire choquante. Personnellement, celle-ci m’a dérangé tout comme la chasse à l’homme qui s’en est suivie. Je crois qu’il nous faut, sur ce sujet comme sur bien d’autres, parvenir à ne pas sombrer dans le manichéisme ambiant tout en refusant le simplisme. Voilà quel est notre chemin de crête.

 

Le malaise journalistique

 

La séquence à propos de la Ghouta orientale était, à mon sens, doublement porteuse d’un malaise journalistique. Tous ceux qui essayent de nous faire croire que l’ensemble de la chronique de Claude El Khal est à jeter sont des affabulateurs. Sa conclusion, j’y reviendrai, doit être fortement et implacablement rejetée mais toute une partie de son raisonnement est furieusement juste – c’est d’ailleurs sans doute pour cela que la meute des médias dominants est tombée avec tant de force sur le journaliste. Le premier malaise, le plus évident et mis en avant aussi, c’est celui consécutif à la conclusion de Monsieur El Khal après son raisonnement. La guerre est aussi une guerre d’images a-t-il dit et en ce sens Le Media ne diffuserait pas d’images du conflit. Là où réside le problème est précisément dans le fait de renvoyer dos à dos une armée soutenue par la Russie et l’Iran à des groupes rebelles hétérogènes (allant des djihadistes à l’Armée Syrienne Libre, nous y reviendrons) alors même que l’artillerie ne saurait être la même entre les multiples camps.

Le second malaise, moins évident et moins mis en avant mais tout aussi intéressant, c’est assurément toute la première partie de la démonstration de Claude El Khal qui est une charge violente mais juste à l’égard des médias dominants. Le journaliste libanais ne dit pas de mensonge quand il explique que lesdits médias ont un traitement partial de l’information, qu’ils parlent uniquement de rebelles sans entrer dans la complexité de la situation et des différentes factions qui composent la rébellion. C’est assurément pour cela qu’il a été lynché et pas simplement pour le fait d’avoir renvoyé dos à dos les forces en présence – et qui est selon moi la plus grave de ces erreurs. Cette séquence est donc doublement révélatrice et c’est à un double malaise journalistique que nous assistons en la visionnant, la première vague étant assurément la fustigation du traitement partiel et partial de la part des médias dominants et la deuxième vague, plus puissante assurément, est celle du renvoi dos à dos des forces en présence, un peu comme si le soufflé retombait ou que l’argumentation déraillait soudainement.

 

Refuser le manichéisme

 

Depuis la publication de cette séquence, et comme d’habitude en pareil cas, une atmosphère nauséabonde s’est mise en place notamment sur les réseaux sociaux. La réflexion laisse la place à l’invective, la complexité au simplisme, et la pluralité au manichéisme. Cloué au pilori pour sa séquence, Claude El Khal semble être devenu une ligne de démarcation. Dans la logique très ancienne du choix binaire, médias dominants et éditorialistes en vue de Paris ne cessent d’hurler « avec nous ou contre nous ». Si j’en veux personnellement plus à Claude El Khal qu’à ces folliculaires c’est parce qu’il est membre d’un média alternatif qui dit être attaché aux faits et que sa séquence marque au mieux une forme de médiocrité dans l’analyse qu’il aurait été de bon ton de compenser par au moins une autre séquence voire un débat avec un des spécialistes de la question syrienne.

Mais là n’est pas le sujet. Ce qu’il y a de très dérangeant dans les réactions suscitées par cette séquence de part et d’autre, c’est cette injonction à choisir un camp, cet ordre autoritaire à dire de quel côté on est et finalement cette impossibilité à se faire réellement entendre dès lors que l’on rejette l’une et l’autre des visions. Je crois pourtant qu’une analyse fine de la situation doit nous pousser à rejeter en bloc les deux positions. Non il n’y a pas d’un côté le tyran sanguinaire et de l’autre une rébellion homogène mais non les forces en présence ne doivent pas être renvoyées dos à dos non plus. Dans cette mâchoire d’airain constituée d’une part par la position des médias mainstream et d’autre part par celle de Claude El Khal, il est de notre devoir de faire vivre une troisième position, très inconfortable certes mais qui tente tant bien que mal de mettre un terme à la grande confusion entretenue en France au sujet de ce conflit sanglant.

 

La grande confusion

 

Parce que c’est sans doute l’un des plus grands fléaux qui touchent le traitement de ce conflit en France, celui de la confusion. « La première victime d’une guerre, c’est la vérité » disait Rudyard Kipling. Déjà au moment de la bataille d’Alep nous avions assisté à cette grande confusion et, pour être honnête, je ne sais pas s’il s’agit d’une volonté consciente de désinformer ou simplement d’une incompétence notoire et d’une méconnaissance crasse du monde arabo-musulman de la part de ceux qui écrivent, dissertent et adoptent des tons péremptoires sur la question syrienne. Dans un très bon article issu du Monde diplomatique, Bachir El-Khoury évoquait, fin 2016 déjà, la classification et l’hétérogénéité des rebelles syriens. Cette complexité, ou plutôt ce refus de la complexité, c’est ce qui relie malgré eux Claude El Khal et les médias mainstream.

D’un côté, le journaliste de Le Média sans nuance n’a parlé que des « terroristes » présents dans la Ghouta orientale ce qui, vous en conviendrez, est bien flou, de l’autre, les médias mainstream parlent indéfiniment de rebelles syriens sans entrer dans leur diversité. Dans les deux cas l’analyse est sommaire pour ne pas dire simpliste. Parmi les rebelles syriens, une large part relève de l’islam politique et donc de l’islamisme. Malheureusement, des années de simplifications outrancières dans notre pays ont abouti au fait que nous soyons incapables de penser les différences entre islamisme, salafisme, djihadisme. Il n’est en effet guère surprenant qu’une large part des rebelles syriens soit lié à l’islamisme quand l’on connait la prégnance de l’Islam en Syrie. « Dans un pays musulman où le référent religieux demeure prégnant, ce lien à l’islam ne doit pas être surinterprété » écrit le journaliste du Monde diplomatique. Il ne s’agit pas ici de dire que les tenants de l’islamisme parmi la rébellion sont de doux agneaux. Une guerre par définition est toujours sale et celle-ci n’échappe évidemment pas à la règle. Il s’agit simplement de dire qu’amalgamer djihadistes, salafistes et islamistes est une aberration sans nom et confine, osons le mot, à la médiocrité d’analyse voire à la manipulation éhontée. Il est plus que temps de mettre en place une information de qualité sur cette question.

 

Voilà les quelques mots que m’ont inspirées la séquence de Claude El Khal et les réactions suscitées. Je crois que de notre côté nous devons nous tenir à ce chemin de crête qui est celui du refus du manichéisme et de la confusion. Il est évidemment plus facile et confortable de balancer des inepties et des simplifications plutôt que de tenter de rentrer dans une analyse fine et précise de ce conflit éminemment complexe mais le courage de la vérité comme disait Jaurès est à ce prix. Dans son discours de Suède, Albert Camus définit le rôle de l’écrivain en ces mots : « Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. […] Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression ». Je crois personnellement que ces mots s’appliquent pleinement au journaliste – Camus l’était. Il est plus que temps de les faire nôtres.

17 commentaires sur “La séquence de Claude El Khal, la Syrie et la complexité

  1. Bonjour.
    Je vous renvoie au décryptage de la propagande atlantiste paru ce jour sur le site LesCrises de l’excellent Berruyer. Vous verrez comment Le Quotidien De Référence (entre autres) se contredit, biaise, ment par omission, et finalement noie le poisson lorsqu’il s’agit d’appeler un intégriste islamiste, un intégriste islamiste, pour le déguiser en « rebelle modéré »…En ce qui concerne le renvoi dos à dos de 2 adversaires « alors même que l’artillerie ne saurait être la même entre les multiples camps (cit) », je vous renvoie au traitement que fait cette même presse des horreurs qu’endure la population palestinienne. Quand au traitement de la situation en Syrie fait par El Khal, je n’y ai pas trouvé le manichéisme dont vous l’affublez pour pouvoir le descendre. J’ai d’autre part un gros pb à vous voir convoquer les morts à tout bout de champ au travers de citations qui, selon vous, pourrait donner une valeur « universelle » à votre propos, totalement subjectif lui…Méthode largement utilisé par les BHL, Finkelkraut etc.

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    • Bonjour,
      On m’a déjà renvoyé vers le sites LesCrises et je trouve que lui aussi est dans l’amalgame. Pas le même que celui des médias dominants c’est vrai mais dans un autre. Amalgamer djihadistes, salafistes et islamistes est indigne d’une analyse géopolitique sérieuse. C’est précisément ce qu’à fait Claude El Khal. Le but de mon propos n’est en rien de dire que les médias dominants sont pertinents (ils ne le sont pas et manipulent allègrement) mais bien plus de dire que ce qu’a fait Monsieur El Khal est de la même veine. Quant à dire que je convoque les morts pour donner une valeur universelle à mon propos tu es en plein procès d’intention. Je t’invite à lire mon A Propos tu verras que je ne crois pas à l’objectivité. Mais bon c’est pas grave hein

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  2. Il y a des morts, beaucoup, beaucoup trop d’innocents et sans doute n’est ce pas fini. Alors dans cette affaire bien compliquée et sujette à des interprétations et réactions épidermiques, invoquer et s’inspirer de Camus est plus que jamais nécessaire.

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  3. Lien extrait d’un tweet de Claude El Khal, infographie du monde.

    Il semblerait que ce soit surtout la partie salafiste qui est attaqué, salafistes qui utilisent les civils pour se protéger et qui les empêchent de fuir, comme à Alep. Salafiste qui envoient régulièrement des bombes artisanales hors de la Gouhta.
    Difficile de trouver la ligne de crête dans un tel environnement de désinformation.

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    • Le propos n’est pas de dire que les salafistes sont des gentils, juste que les amalgamer au djihadiste et malhonnête intellectuellement et fait la preuve d’une bien médiocre analyse

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      • Je viens de revisionner l’intervention de Claude El Khal, et je ne suis pas d’accord avec votre point de vue.
        Déjà il ne parle pas de terroriste. il n’emploie pas le mot.
        Et sont refus de choisir entre deux propagandes (l’occidental et la syrienne/russe) me semble plutôt une bonne chose. Il indique qu’il y a des salauds des deux cotés, et que par manque d’informations fiables sur ce qui se passe actuellement dans la Ghouta, il préfère ne pas diffuser d’images.
        Je trouve aussi un peu curieux de comparé une information de 5 min en télévision à un article du monde diplomatique. Il est évident qu’on ne peut pas faire passer la même chose dans les deux cas, et qu’on ne peut pas évoquer la complexification de la Syrie en 5 min de télé. Alors oui on trouve de meilleurs réflexion, plus profonde, plus fouillé et mieux documenté dans le monde diplomatique. Mais si on compare à toutes les autres informations télévisuel sur la Ghouta, l’intervention de Claude El Khal est ce que j’ai vu de mieux.
        Pourtant il n’y a que sur lui que l’on tape.

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      • Dire qu’on trouve pire ailleurs pour défendre sa séquence résume toute ta position je crois.
        Et puis dire qu’on peut pas faire qqch de fouillé parce que c’est une séquence de 5 min alors ça… Il est censé l’avoir préparé quand même.
        « Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal ». Hannah Arendt, citée par Melenchon durant la campagne

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      • Par vraiment non
        1) On est obligé de faire des simplifications quand on a 5 minutes pour parler de la goutha.
        2) Je trouve pas qu’il ait fait tant d’amalgame que cela. Ou j’ai du louper quelque chose. Je ne trouve pas son interview peu fouillé. Et j’ai aimé qu’il renvoie dos à dos les deux propagandes.
        3) les autres journaux qui ont parlé de la goutha me semble être beaucoup moins fouillé et pourtant on leur tombe beaucoup moins dessus.
        Je ne choisit pas le moindre mal. Pas du tout. J’essaye de relativiser. Distinguer les différences entres les mals, ne veut pas dire que j’en choisi un. Je sait les limites d’un journal télévisé ou tu as 5 minutes pour aborder un sujet aussi complexe que la Syrie. C’est nécessairement limité surtout quand tu dispose de peu de moyen et que tu ne dispose pas de journaliste fiable sur place.

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      • Désolé mais je suis pas d’accord avec toi, même en 5 minutes tu peux dire islamistes n’est pas salafistes qui n’est pas terroristes ça prend 30 secondes faut arrêter avec ça.
        Moi je trouve qu’il fait un amalgame bien malheureux
        Et oui les autres journaux font de la merde souvent (pas tous) c’est pas pour autant qu’il faut accepter une autre analyse médiocre, pas ma vision en tous cas.
        Et si tu choisis un moindre mal en me disant que la séquence de Claude El Khal n’est pas si mauvaise que ça

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      • J’avais déjà lu. Il critique (à juste titre) les méthodes inquisitrices de certains qui l’ont attaqué (déterrage de tweet, etc) mais il répond pas vraiment sur le fond

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  4. Libye, Irak, Afghanistan, Syrie, Yémen …Depuis 7 ans au moins, les médias dominants ( et leurs 9 milliardaires ) parlent des dictateurs qui écrasent les populations de ces pays et font de belles analyses sur les différentes mouvances islamistes avec des noms imprononçables (parce que on s’en fout en fait ) .
    Le chaos en Libye et en Irak qui a résulté de l’intervention des occidentaux (le camp du Bien) avec leur bras armé Otanesque, commence à éveiller les doutes des plus indifférents à la géostratégie. Marre des journalistes à gages et des éditocrates au discours convenu : ce sont eux les diffuseurs des fausses nouvelles qu’ils prétendent combattre : L’OSDH est une coquille vide, les casques blancs sont déguisés.
    En Syrie, il n’y a pas  » un régime » mais un président légalement élu, dans un pays souverain occupé aujourd’hui illégalement par des armées étrangères dont l’ingérence aurait pour unique but d’apporter la démocratie. Mais pas du tout de contrôler les richesses du sous sol ! On y croit .
    Avec mesure, prudemment, El Khal a tenté de faire un résumé peu engagé sur la situation. Les réactions montrent que c’est encore beaucoup trop parler : Le Média risque d’être accusé de troll russe !

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    • Oui les médias dominants racontent des fadaises et font du deux poids deux mesures. Je ne le nie pas.
      Par contre je ne te rejoins pas sur ta position sur Monsieur El Khal. Non il n’a pas été mesuré pour le coup et s’il te plait, à d’autres l’accusation de traiter Le Media de troll russe. Je parle d’une seule séquence là

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    • Et non on s’en fout pas des différences. Un groupe djihadiste n’est pas un groupe salafiste qui n’est lui-même pas un groupe islamiste. Les amalgamer est indigne de toute analyse géopolitique sérieuse

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  5. Je n’avais pas envie d’aller lire des articles sur cette chronique. La mauvaise foi d’un coté comme de l’autre me fatiguait d’avance.
    Merci pour une analyse qui met les choses au clair avec un peu de mesure.

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  6. pfff quand même un seul gars contre toute une meute,il faudrait peut être recouper d’autres analyses parce que sinon Mr El Khal serait le seul connaisseur d’une situation complexe….allons allons quel naïveté.

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