Manifeste pour un football populaire et socialiste (2/3): déconstruire les clichés

Démasquer les Tartuffe

 

Comme je l’ai expliqué au cours de la partie précédente, toute la cohorte qui se rêve en bourreau du football populaire a décidé de s’attaquer aux Ultras et plus largement aux supporters pour mettre à bien son funeste et macabre projet. Pour mieux justifier le fait qu’il faille « rééduquer » les supporters – ces mots odieux ont bel et bien été prononcés par une ministre de ce qui se dit être une République – et pourquoi pas les envoyer en camp de rééducation comme dans certains pays, l’accent est mis sur la supposée barbarie de ces supporters. Dans le business qu’est devenu le football il faut dire que les Ultras prennent la forme de dangereux révolutionnaires ne se laissant pas mater par les petits caporaux du foot bourgeois qui en retour jubileraient à l’idée de les faire monter à l’échafaud en place de Grève pour faire tomber la lame de la guillotine. Ce faisant, ces petits caporaux bourgeois s’accommodent bien du masque de chevalier de la sécurité des familles pour attaquer les Ultras. Dans la Grèce antique, plus précisément dans le théâtre grec – constitué quasiment uniquement de tragédie – le masque avait une double utilité que l’on retrouvait chez notre chère caste. La première, celle que tout le monde connaît était une utilité qu’on pourrait appeler esthétique. Il s’agissait évidemment de prendre les traits du personnage joué. Le masque avait donc la dissimulation comme premier objectif. Il est assez aisé de voir à quel point la question de la soi-disant défense des familles se rendant au stade est un prétexte utilisé par ces cuistres pour attaquer le football populaire. Ceux-ci semblent effectivement ignorer que des familles et des jeunes enfants sont massivement présents dans les tribunes populaires, que c’est dans celles-ci que la transmission se fait.

En revanche, le masque avait aussi une autre utilité, plus méconnue, une utilité beaucoup plus pratique. Celui-ci jouait, en effet, le rôle de porte-voix de telle sorte que le masque était nécessaire à l’acteur pour se faire entendre par le public. Là encore ces odieux personnages, symbolisés à merveille par Pascal Praud, Pierre Menès ou Laura Flessel, utilisent allègrement le masque de la défense des familles se rendant au stade pour s’inviter sur les plateaux télé et se faire entendre. Surfer sur la vague sécuritaire que médias et politiques ne cessent d’alimenter pour s’attaquer au foot populaire est leur fonds de commerce. Il est évident que ces vils personnages tout acquis à leurs tristes passions n’ont jamais le courage de dire clairement contre quoi ils se battent pour l’unique et bonne raison que leur mépris de classe dégoulinant serait tout à coup jeté en pleine lumière. Le roi serait nu et la vérité est qu’il n’est pas beau à voir. Il convient donc rapidement d’arracher leur masque et de montrer leur vrai visage, en somme de réaliser leur apocalypse, leur révélation.

 

Sortir du simplisme

 

Après les évènements qui se sont produits au stade Pierre Mauroy, bien rares étaient ceux qui ont tenté de sortir de l’hystérie ambiante pour réfléchir aux raisons de la colère. Dans l’océan de mépris et de simplisme qui nous a entourés, Daniel Riolo a fait preuve d’un peu de hauteur. Pour autant, je n’adhère pas à la conclusion qui a été la sienne lors de son avis tranché. En substance, celle-ci affirmait que les supporters devaient trouver une place mais que celle-ci ne saurait être dans le rôle de gestionnaire de club. Je crois, au contraire, que si nous souhaitons mettre en place un football populaire et socialiste, celui-ci ne saurait faire l’économie des supporters à la tête des clubs. L’un des principaux arguments avancés pour refuser aux supporters la gestion d’un club serait leur prétendue incapacité à le faire. Il faut ici doublement congédier cet argument de facilité qui repose, là encore, sur un très grand simplisme selon moi. Les tribunes populaires peuplées par les Ultras sont diverses et je ne crois pas me tromper en disant qu’un certain nombre de personnes qui y sont présentes ont des compétences de gestion avérées. L’excellente exposition « Nous sommes foot » qui s’est tenue au MUCEM dans les derniers mois présentait un travail sociologique sur les Virages du Vélodrome. A rebours des clichés, cette étude démontrait qu’il y avait également une proportion non négligeable de cadres dans ces tribunes, soit autant de personnes qui au quotidien font l’expérience de la gestion.

Toutefois, il faut passer à un niveau encore supérieur pour congédier définitivement un tel postulat. Pour mieux la déconstruire, je suis rentré dans le jeu qui est celui des bourgeois, celui de la prétendue expertise mais c’est cette logique là qu’il faut mettre à la porte. Dire que pour que les clubs de foot appartiennent aux supporters il faut que ça soit les personnes cadres qui soient aux manettes revient à adopter une vision purement néolibérale et bourgeoise des choses. C’est en effet ce courant de pensée qui a fait de l’expertise l’alpha et l’oméga de la vie. Dans La Société malade de la gestion, Vincent de Gauléjac déconstruit merveilleusement cette théorie loufoque qui voudrait que tout, même nos propres vies et nos passions, doive être géré. Je crois pour ma part que les supporters sont les personnes les plus adéquates pour diriger leur club. Véritables amoureux de leur club, n’ayant pas une calculette à la place du cœur et un compte de résultat à la place du cerveau, les supporters sont selon moi les plus à même de concilier exigence et refus d’une gestion court-termiste. Là où les investisseurs intègrent massivement le monde du football avec une logique de rentabilité – soit dans l’optique de revendre le club soit dans celle de s’ouvrir à de nouveau marché via le football – les supporters ne se préoccupe que de la santé à long terme de leur club, objet de toute leur passion et pour lequel ils dépensent temps, argent et énergie.

 

L’inspiration allemande

 

Il existe pourtant un pays régulièrement cité en exemple par la caste au pouvoir pour mener des politiques de casse du modèle social français qui a articulé depuis longtemps une relative importance des supporters dans la chaine décisionnelle et des résultats de haut niveau. Je veux bien entendu parler de l’Allemagne. Il ne s’agit bien évidemment pas de dire que le modèle allemand est une panacée, loin de là, tout juste de signaler que d’autres modèles existent non loin de chez nous et peuvent être une inspiration pour mettre en place ce football populaire et qui dit inspiration dit évidemment dépassement de ce modèle. Aujourd’hui en Allemagne à quelques exceptions près, les clubs sont détenus à au moins 51% par des associations de supporters. La loi allemande impose cette architecture. Les supporters allemands sont d’ailleurs très attachés à cette spécificité comme le montrent régulièrement les marques de défiance à l’égard du RB Leipzig, club sous perfusion de l’argent de Red Bull, qui a pu échapper à la loi parce que la firme au taureau a investi dans le club alors qu’il était encore dans les divisions inférieures.

Il y a pourtant actuellement des débats en Allemagne à propos de ce modèle. D’aucuns estiment qu’il faudrait en sortir pour donner une puissance de frappe supérieure aux clubs allemands sur la scène européenne, où seul le Bayern parvient à briller régulièrement dans la plus prestigieuse des compétitions. C’est à une véritable bataille idéologique que nous assistons de l’autre côté du Rhin entre deux conceptions du football et de la société en général. D’une part ceux pour qui la fin justifie allègrement les moyens et d’autre part ceux pour qui les valeurs ne se vendent à aucun prix. Vous imaginez bien que je me place du côté des seconds puisque je pense comme Camus le disait très brillamment que « la fin justifie les moyens ? Cela est possible. Mais qui justifie la fin ? À cette question, que la pensée historique laisse pendante, la révolte répond : les moyens ». Je le disais plus haut, le modèle allemand est loin d’être un paradis mais je crois qu’il nous faut défendre ce modèle des 51% qui fait que l’Allemagne reste une zone de tampon pour ensuite construire une alternative, un autre modèle plus conforme au football populaire et socialiste.

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