Le Pen à L’Emission politique, révélateur du naufrage du service public télévisuel

Il y a quelques jours, le ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, était l’invité de L’Emission politique sur France 2. Venu défendre la vision du gouvernement à quelques jours d’une mobilisation importante des cheminots et de la fonction publique, l’ancien maire de Tourcoing a, comme de coutume, été opposé à des contradicteurs au cours de l’émission. Si le débat avec Olivier Besancenot a permis de mettre en exergue deux visions à la fois des services publics et de la société, ce n’est pas cela qui a le plus marqué lors de cette émission.

Chacun des invités de L’Emission politique est effectivement invité à débattre avec une personne mystère. Dans le cas de la dernière émission, le mystère n’est pas demeuré bien longtemps tant un nombre important de médias avaient révélé le matin de l’émission qui serait l’invité mystère. Il s’agissait, comme tout le monde le sait, de Jean-Marie Le Pen. L’ancien dirigeant du Front National, qui publie ses mémoires et jouit d’une grande couverture médiatique de ce fait, a donc été invité à débattre avec Monsieur Darmanin. De débat en réalité, il n’y en eut point tant Monsieur Le Pen était là pour dérouler son discours classique et sa rhétorique sur l’excès d’immigrés que connaîtrait notre pays ou la menace que représente l’Islam. Ce qui est réellement révélateur, à mes yeux, dans cette séquence n’est pas tant les propos tenus par Jean-Marie Le Pen mais bien plus assurément  le simple fait qu’il ait été invité. Cette invitation est selon moi révélatrice du naufrage du service public télévisuel de ce pays.

 

Le public dans les pas du privé

 

A quoi répond cette invitation sinon à une stratégie de buzz savamment définie ? Quel était l’intérêt de la présence de Jean-Marie Le Pen sur le plateau ce soir-là pour le téléspectateur ? A mes yeux il était nul. Les divagations d’un ancien dirigeant d’extrême-droite n’ont aucun intérêt réel pour le citoyen qui regarde cette émission. Ledit ancien dirigeant d’extrême-droite avait d’ailleurs eu l’occasion de faire le tour des radios pour présenter les mémoires qu’il publie, L’Emission politique constituant le parachèvement de cette tournée de promotion. En réalité, l’invitation de Jean-Marie Le Pen ne répondait qu’à un objectif d’audimat. Il est certain que la présence d’une telle personne, du Mal personnifié si l’on en croit certains, était à même de générer de l’audimat pour France 2.

Il n’est d’ailleurs, selon moi, pas innocent que l’information sur l’invité mystère ait fuité – une grande première pour ce programme – dans la presse le matin de l’émission. Ne s’agissait-il pas de faire de Le Pen une sorte de produit d’appel ? Il est assez désolant et dramatique de voir le service public audiovisuel sombrer de la sorte dans les affres du buzz et de la marchandisation de l’information. Ce naufrage du service public télévisuel est magnifiquement symbolisé par la présence de Jean-Marie Le Pen sur le plateau de L’Emission politique. Alors même que l’invité principal était celui qui gère le budget à Bercy et qu’il est au cœur d’accusations gravissimes, les dirigeants de l’émission ont décidé d’inviter une personne qui ne viendrait pas lui porter la contradiction sur ces points et se contenterait de faire son autopromotion en racontant les mêmes antiennes qu’ils racontent depuis des décennies.

 

La fable du barrage

 

Cette invitation de Jean-Marie Le Pen soulève également un autre problème : celui de la banalisation des idées d’extrême-droite effectuée par le service public télévisuel. De la même manière que BFM TV, ITélé et tous leurs avatars invitent régulièrement des dirigeants du Front National et les laissent débiter leurs absurdités sans pointer les contradictions manifestes dans les propos qui sont tenus, France 2 s’est abaissée lors de cette émission à donner une tribune à Jean-Marie Le Pen. Au nom de la sacro-sainte neutralité journalistique – qui est une jolie histoire que l’on raconte aux enfants pour les endormir – voilà l’extrême-droite et ses idées qui se retrouvent régulièrement mises en avant par le service public audiovisuel. Alors même que son rôle devrait être de participer à la construction d’un esprit critique, le voilà qui sombre dans le simplisme et le mutisme face aux idées d’extrême-droite.

L’on se souvient en effet du passage de Jean-Luc Mélenchon dans L’Emission politique lors de la campagne présidentielle de 2017. Au cours de l’émission, François Lenglet avait brandi une infographie affirmant que les programmes économiques du Front National et de la France Insoumise étaient similaires. Dans cette tentative de faire perdre toute crédibilité au programme de la France Insoumise de la part des chiens de garde du service public audiovisuel, c’est l’extrême-droite et ses idées qui en sortent renforcées. Ces personnes, toutes acquises au modèle prôné par Emmanuel Macron, font tout pour faire croire qu’il existerait une convergence d’idées entre l’extrême-droite et la gauche de gauche. Le but inavoué de la démarche est assurément de renforcer l’extrême-droite pour se retrouver face à elle au deuxième tour et emporter la mise. De la même manière, inviter Jean-Marie Le Pen à débattre face à Gérald Darmanin participe de cette volonté de minimiser les actions de ce gouvernement sur la question des migrants. Alors que le projet de loi immigration présenté par Gérard Collomb au gouvernement est félicité par l’extrême-droite qui y voit une victoire intellectuelle, ressortir la figure de Jean-Marie Le Pen et sa propension à être monomaniaque en ne parlant que des étrangers permet de faire passer le gouvernement actuel pour des modérés. Ce faisant, ce sont bel et bien les idées d’extrême-droite que participe à légitimer une partie du service public télévisuel. Il est plus que temps de reprendre le contrôle de celui-ci et d’en faire un outil véritablement au service du bien commun et non pas une institution dont la direction est désignée de la manière la plus opaque qui soit. Il en est de notre devoir pour que le service public audiovisuel ressemble toujours plus à Cash Investigation qu’à L’Emission politique.

6 commentaires sur “Le Pen à L’Emission politique, révélateur du naufrage du service public télévisuel

  1. Je n’ai pa regardé cette émission. J’en ai vue cependant des images et apparemment Mme Saint Criq avait l’air ravi. Je suppose que le phénomène Lenglet devait être lui aussi au top. Donc tout va pour le mieux si, en prime, Mme Salamé a pu gratifier les téléspectateurs de sa grande culture et de son exigence journalistique.

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  2. N’ayant pas de télévision je n’ai donc pas pu constater la déliquescence totale de l’audio-visuel public. Mais comme ce problème n’est pas nouveau (souvenons-nous du « débat » Tapie/Le Pen de 1989 avec Paul Amar et ses gants de boxe) je m’aventure à penser que la clique médiatique bien aux ordres de leurs chefferies politiques et financière ne verrait rien à redire, sauf à la marge, de l’arrivée au pouvoir non pas de Jean Marie, mais de Marine ou de Marion. D’ailleurs, avec Valls, Collomb, Ciotti, Heurtefeux, et d’autres leurs idées sont au pouvoir depuis fort longtemps. Il ne manque plus qu’une officialisation via, un attentat, une émeute ou autre jacquerie.

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  3. Bonjour, d’un autre côté (en même temps…!) c’est le choix qu’il a fallu faire au 2ème tour, très représentatif donc de la politique vue par les « clients » de la TV.
    Il y a douze ans, j’ai viré le poste, je ne suis pas plus heureux mais plus libre.
    Merci Marwen.

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  4. Incidemment, il est tout à fait possible de regarder cette émission sur le net pour se convaincre, si besoin était, de la pertinence de ce billet. J’ajouterai que le but est de nous parler à présent de Le Pen en tant que « monument » de la politique française, de brave vieux facétieux. Cela fait des années que Serge Moati a entrepris de nous expliquer à quel point le bonhomme était cultivé, charmant, plein d’humour, etc. Bientôt les funérailles nationales puis, dans quelques dizaines d’années, l’inscription au registre des commémorations officielles.
    Pendant ce temps, Valls et ses potes de la GaucheFN exigent le limogeage de Yassine Belattar,
    Tout va bien.

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