Marseille au bord de la rupture ? (1/3): la faille béante

Il arrive parfois que l’actualité prenne un malin plaisir à souligner des éléments que l’on se refuse à voir. Il arrive aussi que le surgissement d’événements, d’annonces, d’inaugurations soit une forme de seuil franchi dans une logique déjà bien en place. Il me semble que nous avons assisté à des événements de ce type il y a deux semaines pour la ville de Marseille. Au cours de ladite semaine, en effet, trois éléments sont venus rappeler avec force et vigueur de quel mal souffrait la Cité phocéenne du fait de la petite caste au pouvoir, trois éléments différents dans leur nature mais constitutifs et révélateurs d’une même logique, celle d’une gestion erratique au profit de quelques-uns – notamment les touristes – et au détriment du plus grand nombre des Marseillais. Le premier acte de cette semaine apocalyptique au sens premier du terme (en grec ancien l’apocalypse désignait la révélation) fut sans conteste l’annonce de la mairie expliquant qu’un téléphérique allait voir le jour à l’horizon 2021 pour relier le Vieux-Port à Notre-Dame-de-la-Garde, un peu comme s’il n’y avait pas d’autres priorités dans la ville. Le deuxième acte, jeudi, fut l’inauguration du centre commercial du Prado à deux pas du Vélodrome qui est venu souligner la gestion totalement absurde de la ville et cette course effrénée à l’ouverture de malls à l’américaine. Le dernier acte, pendant le week-end, fut la distribution par Yves Moraine, le maire des 6ème et 8ème arrondissements de la ville de chocolat pour le week-end pascal à des personnes âgées venant signifier à quel point le clientélisme était encore prégnant dans la ville.

Cette semaine ou plutôt ces trois éléments ont ceci d’intéressant qu’ils représentent une forme de triptyque symbolisant l’ensemble ou presque des problèmes qui rongent Marseille. Dans une vision globalisante, l’on pourrait même dire que ces trois éléments représentent tout à la fois les résultats du passé (inauguration du centre commercial), les menaces du futur (téléphérique) et la persistance d’un présent qui semble éternel dans la plus vieille ville française (clientélisme). Ce tableau sombre et menaçant ne semble pourtant pas inquiéter le moins du monde la camarilla au pouvoir depuis des décennies dans la ville et qui a tout fait pour que les inégalités explosent. Parce que voilà ce qu’est Marseille aujourd’hui, une ville qui rassemblent sans doute une grande part des problèmes de la France entre des inégalités croissantes, une pauvreté endémique dans certains quartiers de la Cité et un dégoût tellement prononcé des populations à l’égard de la caste politicienne que celles-ci sont entrées dans une grève électorale – au plus grand plaisir de ceux au pouvoir dont c’était le but. Dans Demain, c’est loin, les rappeurs du groupe IAM tiennent des propos qui, assurément, plus de vingt ans plus tard décrivent encore à merveille la situation de la ville. « Les élus ressassent rénovation, ça rassure / Mais c’est toujours la même merde derrière la dernière couche de peinture » chantaient-ils et on ne peut que leur donner raison lorsque l’on voit à quel point Jean-Claude Gaudin s’est appliqué à faire un lifting géant du centre-ville, à procéder à une politique de gentrification à marche forcée pour mieux attirer touristes et investisseurs. Mais derrière ce décor de carte postale que Marseille essaye de vendre se niche une réalité bien plus sommaire et effrayante : celle d’une ville où les écoles sont délabrées et les bidonvilles présents parce que la mairie se fiche allègrement de ceux qui n’habitent pas du bon côté de la Canebière.

 

Les transports en symbole

 

Fondée il y a plus de 2600 ans par les Phocéens, Marseille semble être restée à cette époque-là d’un point de vue de son réseau de transports. Je le disais plus haut, il y a une véritable fracture qui se fait chaque jour plus grande dans la ville. Voilà des décennies que les personnes au pouvoir ont délaissé toute une partie de la ville et la population qui y vit. Assumant le fait que celle-ci ne dirigerait pas ses suffrages vers elles, elles ont décidé de ne plus faire aucun effort pour ces parties de la ville dans une stratégie visant assurément à l’anesthésie électorale et politique – nous y reviendrons. En ce sens, la politique des transports urbains de la ville de Marseille est un merveilleux symbole de ce choix fait sciemment par Gaudin et ses sbires. Qu’est-ce qu’un symbole sinon une chose qui renvoie à autre chose qu’à elle-même ? Dès lors, il me parait totalement pertinent de voir dans la politique urbaine de transports de Marseille un puissant symbole du délaissement de tout un pan de la population par la mairie. Lorsque l’on sait qu’il faut aujourd’hui encore parfois plus d’une heure pour se rendre dans le centre-ville depuis les quartiers nord de la ville en transports en commun, comment ne pas y voir une volonté délibérée de tenir à distance une partie de la population en même temps qu’un moyen sûr de les enclaver ?

En 2015, une troisième ligne de tramway a été inaugurée dans le centre-ville. Pour être plus précis il faudrait plutôt dire que quelques arrêts de tramway ont été ajoutés. En effet, la ligne 3 du tramway marseillais n’a absolument aucune utilité en cela qu’elle suit littéralement le tracé d’une des deux lignes de métro. Cet investissement conséquent pour la ville qui a eu des effets désastreux sur bien des commerces du centre-ville en raison de la longévité des travaux qui ont eu lieu n’avait aucun sens. Plutôt que concentrer les moyens pour prolonger, au choix, le tramway ou le métro vers les quartiers nord, la municipalité a décidé de jeter l’argent par les fenêtres alors même que des moyens sont éminemment nécessaires pour mener une vraie politique ambitieuse dans des quartiers où la pauvreté atteint des taux record en France. Bien plus qu’un épiphénomène, la politique de transports urbains de la ville est le révélateur sans doute le plus criant des logiques qui président la Cité. Ces logiques sont celles d’une accentuation des fractures socio-spatiales en même temps que d’une attention accordée bien plus facilement aux touristes qu’aux enfants de la ville.

 

 

Le modèle américain ou les laissés pour compte

 

Récemment, une délégation de la mairie menée par Jean-Claude Gaudin s’est rendue à Miami. L’objectif était clairement affiché : s’enquérir de la stratégie locale pour séduire un nombre toujours croissant de croisiéristes. Parce que voilà la lubie de l’équipe municipale en place, tout faire pour que les croisiéristes soient toujours plus nombreux. C’est avec cet objectif en tête que s’est tenu Marseille Provence 2013. Cette année capitale de la culture aura sans doute été l’un des plus puissants révélateurs de la priorité accordée aux touristes plutôt qu’aux habitants de la ville. Alors que Marseille est sans doute la ville de France qui peut le plus revendiquer une culture propre, il a plus été question de mettre en avant la culture bourgeoise la plus à même d’attirer des touristes venant des quatre coins du monde. De ce point de vue-là, MP2013 fut une formidable réussite puisqu’elle a permis de modifier substantiellement le centre-ville en expulsant les classes populaires par une augmentation des loyers les portant à un prix prohibitif. En quelque sorte, MP2013 fut le cheval de Troie de cette logique à la fois de gentrification et de priorisation des touristes vis-à-vis des habitants de Marseille.

Depuis lors, toute la stratégie de Gaudin et de son équipe est d’offrir une image lisse et policée de la ville pour attirer les croisiéristes. La volonté de la mairie est assurément de tout faire pour que les populations populaires de la ville ne croisent pas les touristes et c’est dans cet objectif que la gentrification du centre-ville a été menée à marche forcée. Marseille a en effet comme particularité d’avoir un centre historiquement populaire et la mairie considère que cette histoire de la ville ne colle pas avec sa volonté de faire des touristes l’alpha et l’oméga de sa politique. De la même manière, l’apparition de malls – ces immenses centres commerciaux – aux magasins de luxe destinés quasi-exclusivement aux croisiéristes comme Les Terrasses du Port par exemple est un puissant symbole tout comme le téléphérique dont il est question en introduction ne répond qu’à cet objectif. En regard de cette politique du tout tourisme menée sur un rythme effréné, certaines écoles de la ville sont dans un état d’insalubrité telle que les enfants doivent garder leurs manteaux l’hiver, Marseille compte 4 arrondissements dans les 10 villes les plus pauvres de France – les arrondissements de Marseille étant largement peuplés, ils ont été considérés comme des villes dans le classement – avec le 3ème arrondissement de la ville qui compte 51% de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. A cet égard le 3ème arrondissement est particulièrement symbolique de cette grande fracture puisqu’il est situé à la frontière du 2ème arrondissement et que les deux arrondissements forment le deuxième secteur de la ville d’un point de vue électoral. Nous avons donc d’une part un arrondissement très pauvre et d’autre part la vitrine du projet Euroméditerranée, symbole de la gentrification de la ville et de la volonté de privilégier les touristes. Au-delà des seules populations des quartiers nord, la politique du tout centres commerciaux a été désastreuse pour les petits commerçants du centre-ville qui sont désormais étranglés. La mairie fait depuis des années un choix en toute connaissance de cause, elle ne saurait aujourd’hui nous expliquer que ce n’était pas sa volonté.

 

Les trafics comme tampon

 

Il y a quelques années, Marseille faisait régulièrement la une des médias en raison des règlements de compte entre trafiquants de drogue. Un dimanche sur deux, Bernard de La Villardière venait nous expliquer à quel point Marseille était une zone de non-droit, comparable aux pires ghettos américains. Si ce positionnement était ridicule par le passé et qu’il est bien heureux que cette lubie soit passée aux médias, il est incontestable que les trafics de drogue ont encore cours dans la ville. Les responsables politiques locaux et nationaux adoptent d’ailleurs régulièrement une posture martiale pour mieux expliquer qu’ils vont démanteler tous ces trafics mais en réalité, ceux-ci leurs sont bien utiles pour servir de tampon par rapport à l’extrême-pauvreté qui existe dans les quartiers nord de Marseille. Il y a bien eu des appels à la légalisation du cannabis pour lutter contre les trafics mais celle-ci si elle est faite de manière hâtive pourrait, selon moi, avoir des conséquences sociales désastreuses. On peut – c’est le droit de chacun – se mettre un voile pudique devant les yeux, dire et se dire que les trafics de stupéfiants ne concernent qu’une infime minorité de trafiquants qui imposent leur joug à l’ensemble de la population des quartiers populaires. C’est, il me semble, la solution de facilité et certainement pas la manière de lutter contre lesdits trafics. On peut aussi – c’est plus compliqué j’en conviens – tenter de regarder la réalité en face et constater que les trafics de stupéfiants structurent aujourd’hui la vie économique et sociale de ces quartiers, qu’ils sont devenus le moyen de vivre, ou plutôt de survivre, pour beaucoup de familles.

Dans la Grèce antique, l’économie (« oikonomia ») signifiait la gestion de la maison, du foyer. Peut-être faut-il voir dans ses quartiers populaires un foyer gigantesque symbolique et bien souvent, les trafics de drogue jouent le rôle d’économie parallèle au sens de gestion du foyer. Là où l’Etat a déserté, les trafics pallient ses carences. Il est aujourd’hui clair que dans de nombreuses cités des quartiers nord, les trafics de stupéfiants ne profitent pas simplement à une minorité de personnes mais permettent à bien des foyers de compléter les fins de mois. Dans les mois suivant les opérations policières de grandes ampleur – ces fameuses interventions télévisées faites pour montrer que l’ordre règne bien – on constate une explosion des impayés, preuve que les trafics structurent bel et bien l’économie de ces quartiers et constituent une forme de soupape qui prévient l’éclatement de révoltes sociales. En ce sens, il n’y a pas vraiment de surprises à voir que la mairie ne fait rien pour endiguer ce fléau. Penser en dehors du cadre est donc une impérieuse nécessité pour vraiment comprendre ce qui se joue dans la question des trafics. C’est précisément le plus grand des défis puisque cela signifie qu’il ne faut pas, comme l’explique brillamment Geoffroy de Lagasnerie, confondre les pensées critique et oppositionnelle. Une pensée critique, même juste et corroborée par des faits, peut paradoxalement conduire à une perpétuation du système en place dans la mesure où celle-ci se borne à penser dans le cadre sans le remettre en cause. C’est cela que nous devons éviter afin de parvenir à une pensée oppositionnelle qui ne se cantonne pas à critiquer les évènements ayant lieu dans le cadre mais le cadre lui-même. La mairie n’échoue pas en ne démantelant pas les trafics de drogue, elle atteint son objectif mais à un niveau plus large, éviter les révoltes et dégoûter les populations de ces quartiers.

7 commentaires sur “Marseille au bord de la rupture ? (1/3): la faille béante

  1. Marwan, vos analyses sont à chaque fois passionnantes. Les points de vue que vous défendez me sont (et à beaucoup d’autres, éminemment sympathiques). Les événements ou les situations sociales que vous saisissez sur le vif sont très finement vus. Le passage après la description analytiques des « situations » à une parole politique et donc plus générale est toujours très pertinent.
    Mais permettez-mois d’ajouter quelque chose. Votre utilisation quasi-systématique dans vos raisonnements de la notion de symbole et de son origine grecque ou vos références automatiques à Camus ou à quelque autre autorité du canons de la haute culture semblent relever pour moi d’une forme de « gentrification » ou de colonisation de votre écriture qui désamorce parfois l’acuité de votre propos.
    J’admets qu’ aujourd’hui, exception, vous faites référence à un texte du groupe IAM, fort pertinent. Mais là n’est pas mon propos.
    Ce que je souhaite vous dire, c’est que souvent, ces référence sont sorties de leur contexte ou tellement générale qu’elles ne disent plus rien ou si peu peu, elles semblent être dès lors un ornement superflu, alors que le souffle de votre pensée porte vos démonstrations bien plus efficacement et se suffit à lui seul.
    J’aurais aimé par exemple, à la place de la citation d’une mandarin universitaire (certes de gauche et fort sympathique) en savoir plus sur la gentrification à Marseille, ses ressorts, ses spécificités et ses lignes de forces, entendre plus la parole de ses « victimes », de ses agents, ses « tremblements », j’aurais aimé connaître les détails des agencements de vos analyses, ses blancs et ses expérimentations. Tous ces ornements par contre (comme l’a dit Sartre, comme l’ adit Camus) bouchent, calfeutrent et affaiblissent finalement votre propos tellement vital qu’on voudrait le potentialiser, le rendre plus fort.
    J’espère que vous comprenez ma critique, sans vous sentir mis en cause ou disqualifié.
    Continuez.
    Sélène

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  2. Bonjour et merci pour ton commentaire, je n’avais jamais vu les choses sous cet angle et c’est très intéressant ce que tu me dis. Il y a sans doute une part de colonisation de l’écriture par certains ressorts ou écrivains que j’apprécie mais quand je cite un auteur par exemple c’est en général pour appuyer le propos, je ne pensais pas que c’était aussi sorti du contexte.

    C’est vrai que ça peut être une forme de gentrification mais ce que j’essaye de faire (que je ne réussis pas forcément) c’est aussi d’essayer de marier ces intellectuels à des situations très concrètes en essayant de vulgariser à ma petite échelle ces pensées. Je crois que c’est comme cela qu’on peut lutter efficacement mais j’entends très bien que j’en abuse sans doute quelque peu.

    Je comprends tout à fait ta frustration elle est la mienne également sur l’absence de témoignages et le manque d’incarnation du texte. La vérité c’est tout simplement que je n’ai pas le luxe ou le temps de faire un véritable travail journalistique précisément parce que ça n’est pas mon métier. J’essaye de dresser les lignes de force des éléments que j’aborde et qui me paraissent importants mais il est vrai qu’avec un peu plus de temps je pourrais donner plus d’incarnation à ces textes. Je vais essayer de modérer les citations c’est un premier pas et j’espère un jour avoir assez de temps pour faire un travail plus journalistique qu’éditorialiste, ce que j’ai essayé de faire sur un autre site à propos du Stade Vélodrome et du partenariat public-privé catastrophique signé par la ville.

    Quand tu dis que tu aurais aimé connaitre les détails des agencements de l’analyse, ses blancs et ses expérimentations tu veux dire quoi ? Je ne comprends pas très bien et ça m’intéresse.

    Merci encore pour ce commentaire et cette critique constructive, au plaisir de lire ta réponse

    Marwen

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  3. Concernant le danger économique que ferait courir la légalisation à l’économie parallèle de soutien, il me semble qu’aux E.U; là ou il y a eu légalisation, des licences d’exploitation ont été réservées pour les quartiers dans lesquels le trafic était important, en Californie il me semble. Justement dans le but de remplacer un revenu illégal par sa contrepartie légale.

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