Marseille au bord de la rupture ? (2/3): la stratégie du dégoût

Bloc historique et pouvoir hégémonique

 

La grande fracture dont j’ai parlé tout au fil de la première partie suppose évidemment que si d’un côté il existe des exclus, des laissés pour compte, de l’autre un véritable groupe social tire profit de cette fracture. A Marseille en effet les inégalités sont très grandes, la pauvreté la plus extrême cohabite avec une grande bourgeoisie. C’est précisément cette dichotomie qui me pousse à parler de fracture. La politique de classe menée dans la Cité phocéenne n’est pas le fruit d’un quelconque hasard ou d’éléments fortuits. Elle est au contraire la conclusion et l’aboutissement d’une logique qu’avait enclenchée Gaston Defferre en son temps. La ville de Marseille se caractérise effectivement par la longévité de deux maires. De 1953 à aujourd’hui, si l’on excepte le passage de Robert Vigouroux durant 7 années à la tête de la ville, Marseille a été gouvernée par deux hommes : Gaston Defferre durant 33 ans quasiment jour pour jour et Jean-Claude Gaudin – promu par Defferre – depuis 1995. Si le patriarche Gaudin a annoncé qu’il ne se représenterait pas lors des municipales de 2020, sa succession au sein de son parti est loin d’être déterminée. En apparence, la ville de Marseille a basculé dans l’alternance lorsque Jean-Claude Gaudin en a pris les rênes. Dans la réalité il n’y eut guère de rupture. Defferre et Gaudin n’ont pas mené de politiques différentes dans leur nature, loin de là, une politique au profit d’un petit nombre quand la grande masse de la population marseillaise était laissée à l’écart.

Historiquement, je le disais plus haut, Marseille a toujours été une ville populaire et l’emprise du Parti Communiste était manifeste dans la ville avant l’arrivée de Defferre au pouvoir. Comment, dès lors, expliquer le basculement dans la politique menée par la mairie alors même que sociologiquement la Cité phocéenne n’a pas évolué de la même manière ? Marseille demeure effectivement cette ville où les classes populaires sont largement majoritaires mais ont été durablement écartées du pouvoir. Il nous faut, pour comprendre ce basculement, s’en référer aux théories de Gramsci. Il y a eu, je crois, dans la ville de Marseille la constitution de ce que le penseur communiste italien appelait un « bloc historique ». Pour Gramsci, toute classe qui vise à la conquête du pouvoir politique doit en effet dépasser ses simples intérêts « économiques », prendre la direction morale et intellectuelle, et faire des alliances et des compromis avec un certain nombre de forces sociales. C’est précisément à cela que nous avons assisté à Marseille une forme d’alliance entre le petit patronat et la classe moyenne au sens premier du terme, pour écarter durablement les classes populaires du pouvoir. Ce basculement historique et politique de la ville est très bien mis en avant par Cesare Mattina dans son excellent Clientélismes urbains. Gouvernement et hégémonie politique à Marseille qui explique brillamment la mise en place de ce bloc historique à l’initiative de Gaston Defferre et qui a abouti à un pouvoir hégémonique excluant durablement les classes populaires, c’est-à-dire la majorité de la population marseillaise, des processus de décision de la Cité.

 

L’anesthésie électorale

 

L’alliance de ces groupes sociaux ne suffit pas à expliquer, en elle-même, les raisons du pouvoir hégémonique qui s’est mis en place à Marseille depuis des décennies et qui semble être devenu une nuit sombre, menaçante et sans étoiles pour une grande majorité de la population marseillaise. La persistance de cette hégémonie politique tient assurément au fait qu’une certaine anesthésie électorale s’est emparée des classes populaires, majoritaires en nombre mais minoritaires électoralement. Cette anesthésie n’est évidemment pas le fruit du hasard mais l’aboutissement d’une stratégie savamment pensée et mise en place, stratégie que je désignerai sous le nom de stratégie du dégoût. Bien conscients de leur caractère minoritaire, les responsables au pouvoir ont tout fait et font encore aujourd’hui tout pour littéralement dégoûter les classes populaires de la Cité des élections. Il faut reconnaitre l’ingéniosité d’une telle stratégie. Plutôt que perdre son temps à essayer vainement de convaincre ces populations, il vaut mieux tout faire pour que celles-ci ne se rendent pas aux urnes. Ainsi nous pouvons constater des taux d’abstention ahurissants lors des élections à Marseille précisément parce que tout a été fait pour faire croire aux dominés qu’il n’y avait aucune échappatoire et que rien ne servait de revendiquer parce qu’il n’obtiendrait rien.

En ce sens, la démission totale des services municipaux dans les quartiers nord n’est pas innocente. Celle-ci est effectivement là pour signifier aux habitants de ces quartiers qu’ils n’ont rien à attendre de la puissance publique et donc générer un dégoût qui les poussera à ne plus se rendre aux urnes. C’est le piège suprême de la souris enfermée dans sa roue et qui court sans savoir qu’elle est piégée. De la même manière, à l’orée de l’attaque contre l’histoire et la culture de la ville avec la priorisation des touristes sur les classes populaires, la politique de gentrification est loin d’être anodine. Parquer les classes dominées dans les mêmes endroits a toujours été un objectif de la bourgeoisie. Celui-ci répond bien sûr à une volonté d’invisibilisation de ces classes là mais à Marseille il répond également à un objectif purement électoraliste. Le système électoral de la ville est en effet différent de toutes les autres villes françaises à l’exception de Paris et Lyon, c’est le fameux système PLM. En résumé, quand dans les autres villes de France il existe un scrutin de liste pour l’ensemble de la commune, Marseille est découpée en 8 secteurs qui envoient chacun un certain nombre de conseillers municipaux à la mairie centrale. Ce système se rapproche quelque peu du mode de scrutin pour la présidentielle américaine si bien qu’il est possible d’avoir la majorité des suffrages sur l’ensemble de la ville sans pour autant avoir la majorité des conseillers municipaux. Dès lors, concentrer les classes populaires dans certains quartiers permet au bloc au pouvoir d’éviter qu’un nombre conséquent de secteur – et donc de conseillers municipaux – ne basculent dans une direction que voudraient les classes populaires. En somme même si deux secteurs de la ville (ceux des quartiers nord où sont concentrés les classes populaires) votaient à 100% pour une alternative radicale, cela n’aurait aucune incidence ou presque sur la mairie centrale.

 

La construction de la division

 

La constitution de ce bloc historique tout comme la stratégie menant à l’anesthésie électorale ne serait pas possible sans la construction d’une division entre membres des classes populaires et dominées. Ils ne sont grand que parce que nous sommes à genoux écrivait Etienne de La Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire. Il y a indéniablement de cela dans la situation politique de la ville de Marseille. Toutefois je crois bien plus que ce qui caractérise et permet la puissance de ce bloc historique au pouvoir hégémonique est la division. Ils ne sont puissants que parce que nous sommes divisés pourrions nous dire en pastichant l’auteur. La division première, celle qui a lieu partout en France est assurément celle entre ouvriers et populations issues de l’immigration. Le Front National prospère effectivement sur cette division là alors même que socialement sa ligne se situe assurément du côté de ce bloc historique au pouvoir. Le FN ne propose effectivement pas de sortir du modèle capitaliste et ne parle d’ailleurs jamais de classes sociales dans son discours. Ainsi, cette anesthésie électorale d’une part et cette construction de la division d’autre part ont abouti à la victoire de Stéphane Ravier dans le 7ème secteur de la ville, regroupant les 13 et 14èmes arrondissements.

Toutefois, il faut passer outre cette première division pour bien saisir la globalité et la complexité de ce qu’il se produit à Marseille. Très longtemps les 2ème, 7ème et 8ème secteurs de Marseille (qui regroupent respectivement les 2eme et 3eme arrondissements, les 13 et 14èmes arrondissement et enfin les 15 et 16èmes arrondissements), les quartiers nord en somme, ont été aux mains de maires se revendiquant de la gauche. Pour autant, pas grand-chose (pour ne pas dire rien) n’a été fait pour améliorer collectivement la vie des classes populaires qui y résidaient. C’est encore au livre de Cesare Mattina que nous devons ces informations grâce à son travail de fourmi : le clientélisme qui gangrène la ville est assurément le plus grand ferment de la division. La distribution de logements HLM ou l’obtention de faveurs remplacent effectivement la lutte collective pour l’amélioration globale des conditions de vie. La mise en place d’un tel système, par-delà son caractère anti-démocratique évident, met en concurrence tout le monde avec chacun afin d’obtenir une réponse à sa sollicitation et contribue, in fine, à l’affaiblissement collectif face aux forces de l’argent et la coterie qui dirigent la ville. Il semblerait pourtant que les évènements récents, notamment l’enquête judiciaire en cours à l’encontre de la mairie, et le flou autour de la succession de Jean-Claude Gaudin ouvrent une fenêtre de tir aussi étroite qu’inespérée pour modifier radicalement les choses dans l’optique des municipales à venir.

7 commentaires sur “Marseille au bord de la rupture ? (2/3): la stratégie du dégoût

  1. « les 2ème, 7ème et 8ème secteurs de Marseille, les quartiers nord en somme, »
    7ème et 8ème quartiers Nord ? vous êtes sûr ?
    Sans une faute de frappe.. Car par vos 2 premiers articles vous montrez que vous connaissez bien notre ville

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  2. Panem et circenses, avec tout le pognon englouti et qui sera englouti pour le vélodrome combien de maternelles ont aurait pu refaire, alors que certaines sont sur des friches industrielles polluées, que d’autres sont sans chauffage, ont des fuites et des rats qui s’y baladent?

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