La crise italienne, énième révélateur de l’autoritarisme de l’UE

Depuis dimanche dernier, l’UE a été rattrapée par la crise politique italienne. Ce qui ne constituait qu’une hypothèse jusque-là s’est soudainement matérialisé avec fracas durant les sept minutes de déclaration du président Sergio Mattarella qui venait d’opposer son veto à la formation du gouvernement proposé par le mouvement 5 étoiles et la Ligue que devait diriger Giuseppe Conte. « La désignation d’un ministre de l’Economie constitue toujours un message immédiat en direction des opérateurs économiques et financiers. J’ai demandé que soit indiquée une figure compétente, qui ne soit pas vue comme soutenant une ligne pouvant provoquer la sortie de l’Italie de l’euro », c’est avec ces termes que le locataire du palais du Quirinal a justifié sa décision que beaucoup d’observateurs analysent comme étant une interprétation très extensive de la Constitution italienne.

Les sources de cette crise politique remontent aux résultats des élections générales italiennes qui, le 5 mars dernier, n’ont pas donné de majorité claire au sein de la Camera des deiputati (la chambre des députés en version française), équivalent de l’Assemblée nationale. Le mouvement 5 étoiles, arrivé largement en tête, s’est finalement allié à la formation d’extrême-droite de la Ligue (l’ancienne Ligue du Nord) et les deux formations se sont entendues sur un programme de gouvernement qui fait la part belle au parti d’extrême-droite sur la question de l’immigration, nous y reviendrons. Ce véritable coup de force institutionnel réalisé par le président Mattarella – même s’il a depuis accepté la formation d’un autre gouvernement – s’inscrit finalement dans la logique qui gouverne cette Union Européenne à la dérive : le refus de toute alternative à sa politique économique et le suprême mépris avec laquelle elle traite les élections.

La peste technocratique

Dans La Peste, l’un de ses ouvrages les plus célèbres, Albert Camus exprime des mots qui, me semble-t-il, décrivent à merveille ce que nous vivons au sein de l’UE depuis des décennies. « le bacille de la peste, écrit-il, ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse ». Nombreuses ont été les interprétations à propos de ce que pouvait bien représenter la maladie dans son ouvrage et le philosophe franco-algérien expliqua qu’il n’a nommé précisément aucun des maux qu’il visait pour pouvoir les frapper tous.

A mon sens, l’autoritarisme de l’ordolibéralisme ayant cours au sein de l’Union Européenne est merveilleusement figuré par le fléau décrit par l’écrivain dans son ouvrage. La crise italienne n’est en effet pas un cas isolé ou le fruit de je ne sais quel hasard. Elle est au contraire la continuation d’une méthode appliquée de manière impitoyable par l’UE, cette construction européenne qui s’est faite contre les peuples européens, en méprisant leurs votes, en expliquant même que ceux-ci n’étaient qu’un frein. L’Italie a une longue histoire de gouvernements technocratiques et l’hypothèse de la nomination de Carlo Cottarelli au poste de premier ministre allait dans ce sens. Toutefois, il serait à la fois partiel et partial de voir dans cette nomination un mal simplement italien. Celle-ci serait au contraire un nouveau révélateur de l’autoritarisme européen après le contournement du vote négatif à propos de la constitution européenne en France en 2005 ou du référendum grec de 2015. Nous le voyons bien, il s’agit d’une constante de cette UE autoritaire.

Experts versus élections

Le corollaire presque direct de cet autoritarisme est ce suprême mépris qu’opposent les dirigeants de l’Union Européenne aux revendications populaires et aux choix électoraux effectués par les populations des différents pays qui la composent. Au moment de la crise grecque, le président de la commission européenne avait expliqué qu’il ne pouvait pas y avoir de démocratie contre les traités européens. Ce qui à l’époque avait été présentée comme une gaffe, un dérapage était en réalité l’expression crue de la vision que se font les dirigeants européens – en particulier allemand – du fonctionnement que devrait avoir l’UE. En somme, il s’agit de dire que puisque l’Allemagne est la puissance économique du continent ce sont ses règles et en particulier son ordolibéralisme fou qui doivent s’appliquer et que les traités européens sont immuables.

Le pendant de cette déclaration de Juncker, son exact miroir pour la crise italienne est sorti de la bouche de Günther Oettinger qui a en substance expliqué que les marchés allaient apprendre aux Italiens à bien voter. Dans cette réminiscence du « There is no alternative » thatchérien, c’est l’ensemble ou presque des dirigeants européens qui ont pris le pas du président italien à commencer par Emmanuel Macron. Le locataire de l’Elysée a effectivement salué le courage de Monsieur Mattarella. Nous ne savons pas encore de quel courage il est question, celui de s’opposer au vote de ses concitoyens ou celui de faire preuve d’une posture autoritaire que ne renieraient pas les despotes les plus féroces.

Zone euro versus exilés

Il y a assurément un énorme non-dit dans les analyses qui se font de la crise politique italienne selon moi. Evidemment le caractère autoritaire et anti-démocratique de la décision du président – et tout ce à quoi celle-ci renvoie au sein de l’UE – est importante mais il faudrait prendre gare à ne pas passer à côté d’un sujet tout aussi important à mes yeux : les raisons avancées pour refuser la formation du gouvernement. Je l’ai dit plus haut, la Ligue et le M5S se sont entendus sur un programme de gouvernement bien entendu critique sur la question de l’euro mais également très hostile à l’immigration et comportant des mesures très autoritaires sur ce plan. Visiblement, ni le président italien ni personne d’autre parmi les dirigeants européens n’a trouvé rien à redire à cette partie-là du programme de gouvernement.

Cela n’est guère surprenant tant l’UE mène une politique abjecte à l’égard des exilés mais il me semble important de le souligner et de montrer que ce qui dérange les dirigeants européens n’est pas une atteinte aux droits de l’Homme mais simplement une politique économique n’allant pas dans le sens du néolibéralisme à tout crin et du libre-échangisme le plus total. En choisissant de communiquer uniquement sur la question de l’euro, le président italien valide de facto qu’il n’y a aucun problème sur la politique migratoire défendue par la Ligue, ce qui ne manquera pas de profiter à la formation d’extrême-droite dans l’hypothèse de nouvelles élections qui ont des chances de se tenir d’ici la fin de l’année car bien qu’un gouvernement ait été nommé, la sortie de crise est bien précaire. Les élites européennes montrent encore, si tant est que quelqu’un en doutait encore, que leur véritable adversaire n’est pas le fascisme mais une politique de redistribution plus égalitaire et plus juste. La seule chose qui les intéresse est de défendre leurs prébendes économiques quand bien même il faudrait faire alliance avec les pratiques les plus autoritaires qui soit. Il est de bon ton pour ces élites, pour cette extrême-centre, de se présenter en barrage au fascisme ou à l’extrême-droite. En réalité, extrême-droite et extrême-centre ne sont que les deux faces d’une même pièce et possèdent le même logiciel, celui de la compétition. Compétition entre les individus pour l’extrême-centre, entre nationalités pour l’extrême-droite. Entre le Charybde néolibéral et le Scylla nationaliste nous voilà pris dans une mâchoire d’airain qui se referme chaque jour un peu sur nous. Il est plus que temps de se lever et d’œuvrer réellement pour une autre voie pour ne pas tomber dans le même piège que le M5S. Dans le cas contraire nous serons perdus.

5 commentaires sur “La crise italienne, énième révélateur de l’autoritarisme de l’UE

  1. La démocratie représentative ,n’ a jamais été gage de justice sociale. La démocratie représentative tient en son sein l’autoritarisme qui doit advenir lors des crises du capitalisme.

    La question est bien entendu de contrer les politiques autoritaires, mais la problématique essentielle est que personne dans les gens du commun ne s’aperçoit de la déliquescence du capitalisme.

    C’est en effet ce système qui périclite.

    Les personnes se rattachent à l’homme providentiel, à une structure qui leur permette de refouler leurs peurs (d’ ailleurs, le football pur produit du capitalisme est une de ces structures)..

    il n’ y a rien de nouveau ici.

    Cependant, aujourd’hui, la catastrophe est là et bien là.

    Le capitalisme ne permet plus l’insertion d’une majorité d’individu. Il est devenu excluant et rend de plus en plus de personnes superflues.

    D’ où les dérivatifs dans le sport, les drogues, le spectaculaire dans sa totalité;

    Ce monde va à vau l’eau.

    Les politiques sont la plupart du temps les mauvais gestionnaires de cette effondrement.

    Je n’ai pas envie d’avoir un Mélenchon bassement démagogue et populiste qui n’appliquera pas ce qu’il dit car il sait très bien que dans le cadre du capitalisme, ce n’est pas applicable.

    Je rappelle que ce qui tient ce système depuis la fin des années 60, c’est la finance qui permet d’ hypothéquer sur l’avenir (création ou non de valeur économique future, voire la faillite de la bulle internet des années 2000) avec l’endettement et le crédit.

    La production de marchandises ne permet plus aujourd’hui de reproduire et accumuler le capital. C’est pourquoi, nous assistons à une hypertrophie de la finance qui se déconnecte de l’économie de production car très peu de branches industrielles sont encore rentables. Si vous prenez la fortune de B. ARNAULT qui a considérablement augmentée en 2017, ce n’est pas grâce à la vente des produits de luxe, mais grâce à la finance.

    Dans les années 90, même en Allemagne, on disait d’une entreprise comme SIEMENS, que c’était une banque possédant une filiale électronique.

    Aimé par 1 personne

    • Evidemment que derrière tout cela pose la question du système représentatif et surtout du capitalisme. Je crois comme toi que seule une sortie de ce système économique permettrait de modifier radicalement les choses. On peut faire ce qu’on veut tant qu’on change pas le cadre le fond du problème demeure

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    • Excellent commentaire si ce n’est la surprenante charge contre Mélenchon au milieu. Alors quoi ? Quelle est la cohérence de rejeter au coeur d’un argumentaire critique sur le système sclérosé en place, le représentant charismatique (trop à votre goût, j’imagine ?…) d’un programme très détaillé dont l’objet est la défense de l’intérêt Général Humain et l’un des moyens développé, le changement des modalités de décisions basé sur l’organisation d’une constituante en vue d’instaurer une 6ème République. Proposition à la fois critique de la démocratie représentative tout en ne se berçant d’aucun blabla puisque tout est concret et démocratique dans le processus proposé (renseignez-vous). Le principe étant que tout le pays puisse se mettre à en débattre…. Bref, lui on l’aime pas, alors l’horizon est bouché…. quelle tristesse de mettre à ce points les affects innoculés par les médias au coeur de votre raisonnement. Attention, rejeter Mélenchon est la stratégie de ceux qui souhaitent voir le FN fort pour que ce risque confisque la décision de chacun au profit du maintien du système en place…. Et ce sera toujours la même chose quel que soit le casting (Mélenchon ou Tartenpion).. Bref, nous faire détester Mélenchon nous maintien dans la cadre et nous empêche de réfléchir.
      A mon avis, on s’en cogne de Mélenchon, en revanche, le mouvement dont il est l’un des portes-paroles est un formidable outil de réflexion que chacun peut s’approprier pour agir à sa manière (axe commun à tous : Intérêt Général contre intérêts particuliers).
      Amitiés.

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