L’école, l’uniforme et l’écran de fumée

Depuis quelques jours et des interventions médiatiques de Jean-Michel Blanquer, le débat sur l’uniforme à l’école semble être revenu sur le devant de la scène. Il faut dire qu’une consultation dans la ville de Provins est venue appuyer le propos du locataire de la rue de Grenelle puisque les parents de la commune – ou tout du moins ceux qui ont participé à la consultation – se sont prononcés majoritairement en faveur de la mise en place de l’uniforme dans les écoles de la ville. Invité sur le plateau de BFM TV dimanche dernier, le ministre de l’Education a adopté la position chère au macronisme, ce fameux en même temps.

Ne cessant pas de convoquer tous les fantasmes possibles et imaginables, la mise en place de l’uniforme serait selon certains de ces défenseurs un moyen de promouvoir plus d’égalité au sein des écoles afin de lutter contre les marques et les « phénomènes matérialistes un peu stupides » selon les termes de Monsieur Blanquer. Prenant bien soin de ne pas s’engager trop fortement, le successeur de Najat Vallaud-Belkacem a prestement expliqué qu’il ne faisait pas de cette question l’alpha et l’oméga de la politique éducative, que la question de l’uniforme s’insérait dans une logique bien plus large. Je suis pleinement en phase avec son propos et c’est précisément pour cela qu’il me semble urgent de déconstruire la mythologie qui se met en place autour dudit uniforme en même temps que d’essayer de montrer en quoi ce débat tout comme ceux sur la laïcité ou les téléphones portables que lancent le ministre sont constitutifs d’un écran de fumée pour mieux masquer les décisions qui sont prises.

 

Penser global

 

Cela surprendra sans doute certains mais je ne suis pas fondamentalement opposé à la mise en place de l’uniforme dans les écoles. Il est vrai que la profusion des marques et les conséquences que cela entraine notamment la discrimination de ceux n’en portant pas est un réel problème dans les écoles. En ce sens, la mise en place d’un uniforme pourrait participer à régler ce problème. Il serait toutefois naïf (ou inconséquent au choix) de croire que l’uniforme est signifiant en lui-même. Je suis en effet bien plus enclin à penser que la mise en place (ou pas) d’une telle mesure ne prendrait sens que dans un cadre beaucoup plus global. Il ne me semble pas en effet que l’uniforme soit porteur en lui-même d’une logique progressiste ou réactionnaire.

Si l’on accepte cet état de fait, je suis donc fondé à dire que c’est l’univers dans lequel une telle mesure prendrait place qui donnerait sa signification à la présence d’un uniforme. Il est évident que dans les débats actuels la question de l’uniforme est corrélée à une politique d’autorité au sein des écoles. Ainsi faut-il voir la coalition qui se met en place et nous explique qu’il faut interdire les téléphones portables ou encore agir contre les manquements relatifs à la laïcité. La logique qui est portée par toute cette galaxie dont Jean-Michel Blanquer n’est que la face émergée est, à mes yeux, rudement conservatrice. Elle peut bien se cacher derrière un supposé désir d’égalité – nous y reviendrons – mais la vérité est que cette question de l’uniforme est le cache-sexe d’une politique autoritaire au sein des écoles et fleure bon la naphtaline et la nostalgie d’un temps où l’autorité était pleine dans les écoles si on les écoute.

 

De la diversion

 

Il est une constante depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, la stratégie qu’a été la sienne et celle de son gouvernement d’ouvrir un nombre de fronts incalculable pour empêcher que l’opposition ne puisse arrimer la contestation à un projet. Il faut reconnaitre que jusqu’ici, le nouveau locataire de l’Elysée réussit avec brio sa stratégie. En forçant son opposition à courir plusieurs lièvres à la fois, en empêchant que les débats s’ancrent dans l’opinion et en adoptant la stratégie du bulldozer, il a jusqu’ici réussi tout ce qu’il a entrepris ou presque. En ce sens, il n’y a rien d’étonnant à voir Jean-Michel Blanquer rouvrir le débat sur l’uniforme ou sur les téléphones portables au moment même où la contestation à l’égard de Parcoursup croît.

A l’heure où des lycéens sont déférés devant la justice pour avoir simplement occupé un lycée, où le droit de manifester est remis en cause par le ministre de l’intérieur sans que cette remise en cause ne soit des paroles en l’air au vu des poursuites à l’égard des lycéens, Jean-Michel Blanquer décide de sortir du bois pour nous reparler d’uniforme, de téléphones portables et de laïcité (avec en ligne de mire le nauséabond débat sur l’accompagnement des sorties scolaires par les femmes voilées). On peut, c’est un choix, croire au concours de circonstances malheureux. Je suis bien plus enclin à y voir une stratégie de communication politique délibérée visant à déporter la lumière sur ces sujets plutôt que d’aborder la contestation à Parcoursup. La crise d’autorité du ministre n’est ni un hasard ni une coïncidence mais le fruit d’une stratégie politique murement réfléchie. Pendant que l’on pousse des cris d’orfraie sur l’uniforme, on oublie que l’on poursuit des lycéens. La stratégie est limpide, implacable.

 

L’hypocrite égalité

 

Le principal argument avancé pour défendre la mise en place de l’uniforme est l’égalité entre les écoliers. Il y aurait matière à franchement rire si la situation n’était pas si dramatique. Il y a en effet une forme d’indécence portée à son paroxysme dans cette argumentaire. Nous sommes en présence d’un gouvernement qui pousse les inégalités partout ou presque dans la société, qui ne fait rien pour lutter contre les inégalités d’un système scolaire faisant partie des systèmes scolaires les plus inégalitaires du monde et les plus en pointe dans la reproduction sociale mais qui nous explique sans sourciller qu’il agit pour plus d’égalité avec la mise en place de l’uniforme.

Plutôt que de s’attaquer à la racine du mal qui ronge notre société, le voilà qui, comme la mairie de Marseille d’ailleurs, affirme que c’est en agissant sur les symptômes que l’on guérira le mal. La mise en place de l’uniforme est finalement comparable, dans leur logique, au fait de casser le thermomètre pour dire que l’on n’a plus la fièvre, une forme de dissimulation odieuse et cynique de la réalité des choses, une manière d’imposer une nouvelle fois leur Réel par-dessus les conditions de vie les plus difficiles de la société. En introduction je parlais d’une mythologie à déconstruire à propos de l’uniforme. Et si finalement celui-ci s’apparentait bien plus à une forme de cheval de Troie ? Prenons garde à ne pas tomber dans le piège, c’est à ce prix et uniquement à ce prix que nous parviendrons à changer radicalement les choses pour l’école, loin des gesticulations.

6 commentaires sur “L’école, l’uniforme et l’écran de fumée

  1. Oui que vous puissiez penser que l’uniforme soit une bonne chose est surprenant. La réalité est qu’il y a uniforme et uniforme: celui des appelés aux armées qui était effectivement égalitaire; pour ceux qui n’ont jamais connu ça, les appelés donnaient leurs mensurations et l’armée leur fournissait un uniforme. S’il ne convenait pas les appelés se débrouillaient pour faire des échanges – parfois certains se retrouvaient avec des casquettes qui auraient convenu à un enfant de 12 ans. Compte tenu que les enfants sont beaucoup moins standardisés que les appelés du temps du service militaire (on réformait pas mal de cas difficiles), que les classes scolaires sont évidemment bien plus hétérogènes en age que les ‘classes’ militaires, il est bien évident qu’il est totalement hors de portée de l’état ‘libéral’ de fournir 10 millions d’uniformes aux chers petits; ça serait un désastre qui ridiculiserait le gouvernement.
    Non le modèle est bien évidemment celui de la Grande Bretagne: on donne des spécifications d’uniforme et les usagers (les parents) se débrouillent. L’état libéral se contente de dire: n’y’a qu’à, faut k’on se sorte les doigts. La conséquence est que les uniformes ne sont uniformes qu’en apparence, quand on les regarde de loin. Ceux qui les regardent de près, ce sont ceux qui les portent évidemment. Et c’est là qu’on distingue la coupe, la qualité des tissus, les petits détails pratiques et confortables. En réalité l’uniforme dans ce mode là est tout aussi différenciateur que les tenues ‘civiles’. Ce qui est pire même c’est qu’un jeune qui n’a pas les moyens peut adopter une tenue ‘anticonformiste’ ce qui lui permet d’échapper aux comparaisons (s’l n’a pas le blouson à la mode c’est qu’il méprise toutes ces sottises et qu’il leur est très supérieur).
    Avec un uniforme ce n’est pas possible.
    Donc oui je crois que vous avez tort. L’uniforme n’est pas favorable à l’égalité. Le fait que ce soit la norme en Grande Bretagne qui a vu telle une explosion des inégalités devrait vous mettre la puce à l’oreille. Le fait que c’était une proposition de l’égalitariste Fillon aussi.

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    • C’est bien ce que je dis, l’uniforme n’est pas signifiant en soi mais qu’il s’insère dans une logique bien plus large. Et je ne pense pas que ça soit une bonne chose justement, mon avis sur la question n’est pas tranché, c’est différent

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  2. en avril 68, dans mon lycée de Montreuil, le proviseur voulait que nous portions des blouses roses pour les filles, bleues pour les garçons… en mai, ça ne c’est pas fait et on a occupé jusqu’en juin… à suivre !

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  3. Si l’uniforme est évidemment un écran de fumée, il porte en tous cas très bien son nom : il est surtout une manière « d’uniformisation ».

    Exactement comme la mise en avant d’une prétendue laïcité, qui ne concerne que les musulmans.

    Comme à l’armée, « pas une tête ne doit dépasser. »

    Ni sur le corps, ni dans les têtes.
    C’est la guerre à l’imagination, au rêve, à l’individu.

    Le but de l’école étant aujourd’hui de former de futurs riens taillables et corvéables à merci, et surtout sans la moindre volonté de revendication.

    Et en cela, cette proposition du gouvernement, et d’un ministre réactionnaire est parfaitement dans l’air du temps.

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