La police, gardienne de la paix ou force de l’ordre social ? (3/4): leur apporter la catastrophe

Les épouvantables conditions de travail

 

Critiquer l’institution policière et les agissements des policiers sans parler de leurs conditions de travail serait à la fois malhonnête et totalement injuste. Je crois en effet que parler des violences policières sans évoquer en retour la violence que peuvent subir les policiers (qu’elle soit symbolique ou physique) ne rime à rien et est totalement absurde au sens camusien du terme. « L’absurde, écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe, naît de l’appel humain et du silence déraisonnable du monde ». Le philosophe nous explique donc que l’absurde ne réside pas dans l’un ou l’autre des éléments mais bien dans leur confrontation si bien que celui-ci est avant tout vu comme un divorce dans son œuvre. Il me semble pleinement pertinent d’adopter ce cadre de lecture pour aborder les conditions de travail des policiers. Dans un de ses morceaux, Kery James dresse un réquisitoire violent contre l’ensemble des politiciens et explique qu’entre « [eux] et la rue, y a plus que les CRS ». En divorçant d’avec le peuple, les irresponsables responsables politiques, cette caste qui se croit tout permis, a effectivement aggravé les relations entre la police et la population puisque l’institution est désormais le dernier rempart pour mater les contestations populaires – comme on l’a vu au printemps 2016 lors de la contestation de la loi travail et de Nuit Debout. Aussi voyons-nous se mettre en place une violence à l’égard de certains policiers de la part d’habitants de quartiers relégués. C’est finalement le principe vieux comme le monde et mis en évidence par René Girard qui est à l’œuvre ici : celui de la vendetta, de la vengeance.

Toutefois, en regard de cette violence, la violence symbolique que subisse les policiers de la part de l’Etat me semble plus importante encore. L’absence de moyens à la fois humains et financiers est régulièrement fustigée par les syndicats représentants. Si l’Etat est en train d’accéder petit à petit aux demandes concernant un élargissement de la légitime défense – ce qui est dramatique à mes yeux – il demeure bien en peine de répondre aux revendications portant sur les conditions de travail quotidiennes de ses forces de l’ordre. Il n’est pas surprenant que les policiers aient trois à quatre années de retard dans les dossiers qu’ils traitent si bien qu’une telle charge de travail couplée à des locaux parfois vétustes pour ne pas dire insalubres participe grandement du sentiment de détresse présent dans ce corps de la population. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de voir que le nombre de suicides – notamment à l’aide de l’arme de fonction – demeure à un taux relativement élevé dans cette profession par rapport au reste de la population. Réfléchir de manière structurelle et systémique sur les évolutions à apporter à la police ne saurait faire l’économie d’une remise en cause de la politique d’allocation des ressources actuellement appliquée qui contribue à plonger dans une grande détresse les policiers de notre pays.

 

La frénésie sécuritaire ou le triomphe de la police

 

Quel meilleur thème que le thème sécuritaire pour montrer que l’on agit ? Dans cette grande scène que constituent nos sociétés ce qui compte, pour l’image des politiciens, est effectivement ce que l’on croit qu’ils font et pas forcément ce qu’ils font. Guy Debord expliquait que dans nos sociétés l’être a été remplacé par l’avoir qui est lui-même désormais supplanté par le paraître. Nos représentants politiques ont pleinement épousé cette théorie et ne se préoccupent désormais plus que de ce dernier élément. Tout l’enjeu pour eux est de montrer qu’ils agissent et donc de bomber le torse en disant que notre pays ne reculera pas devant des délinquants ou des terroristes, qu’à la loi de la force il substituera la force de la loi. A trop entonner ces discours martiaux et ces déclarations qui se veulent volontaristes, nos dirigeants politiques font le lit, volontairement ou pas, de l’autoritarisme et de la restriction de nos libertés individuelles. C’est précisément lors des émeutes de 2005 et tout ce qui s’en est suivi que l’obsession sécuritaire a grandi encore dans notre pays – même si la question de l’insécurité était déjà présente en 2002 et explique en partie l’accession de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour. C’est bien Nicolas Sarkozy, en théâtralisant sa fonction, qui a ramené la question de la sécurité et de l’identité au centre de l’échiquier politique.

On pouvait, en revanche, s’attendre sinon à un revirement au moins à une inflexion avec l’accession de François Hollande au pouvoir en 2012. Las, ses électeurs ont, là aussi, dû déchanter et subir les affres de la trahison la plus totale. Le président normal ne s’en est d’ailleurs jamais caché puisqu’en nommant Manuel Valls, tenant d’une ligne autoritaire et sécuritaire et se voyant comme un Clémenceau des temps modernes, à Beauvau, Hollande envoya d’emblée un message fort : son quinquennat serait placé dans la droite lignée de la frénésie sécuritaire sarkozyste. Bernard Cazeneuve continua dans la même dynamique en étant l’homme prêt à sacrifier nos libertés individuelles sur l’autel de la sécurité, l’homme qui ne daigna même pas adressé une pensée à l’égard de Rémi Fraisse ou d’Adama Traoré, morts par la faute des forces de l’ordre, l’homme qui réprima à coup de matraque et de tirs de flash ball le mouvement social contre la Loi Travail et l’homme qui fit passer des consignes pour que des casseurs puissent rejoindre Nuit Debout pour mieux discréditer le mouvement (plusieurs CRS ont témoigné de ceci ainsi qu’Alliance qui n’est pas le syndicat connu pour être le plus à gauche dans la police nationale). Quant à Macron, ce monarque présidentiel, c’est à Gérard Collomb et à ses positions d’extrême-droite qu’il a confié le ministère de l’Intérieur. Orwell décrivait son novlangue par la célèbre phrase « la guerre c’est la paix » du côté du ministère de l’Intérieur il semblerait plus que la phrase qui le décrive le mieux soit « la surveillance c’est la liberté ». Dans cette frénésie sécuritaire qui s’est emparée du pays, il devient chaque jour plus urgent de montrer l’impasse dans laquelle celle-ci nous mène et les grands dangers qu’elle fait courir à la cohésion de la société.

 

Critiquer les hommes ou l’institution ?

 

Je l’ai écrit plus haut, je crois qu’il est fondamental de ne pas dire des multiples bavures policières qu’elles sont des dérives, le fruit de quelques brebis galeuses mais bien d’affirmer avec force que de telles pratiques sont ancrées dans la police. Faut-il pour autant mettre tous les policiers dans le même sac ? Je ne le crois pas non plus. De la même manière que la critique de l’ensemble des journalistes est une pure perte de temps ainsi que la preuve d’une forme de malhonnêteté intellectuelle, il est important de critiquer l’institution policière en prenant bien garde de ne pas généraliser les pratiques d’un nombre substantiel de policiers à l’ensemble des policiers. Il est bien plus pertinent de critiquer le système général dans lequel se meuvent et évoluent les policiers plutôt que de s’en tenir à une simple critique des individus. Je crois, en effet, que l’on ne peut saisir les tendances profondes qui parcourent la société qu’en s’intéressant aux structures et systèmes qui, à mon sens, conditionne les actions des individus.

L’institution policière n’est évidemment pas un simple conglomérat de policiers effectuant le même travail et étant payé pour. Comme toutes les institutions elle a historiquement son idéologie en même temps que sa vie propre. L’oublier, c’est selon moi passer à côté des questionnements profonds et nécessaires que nous nous devons de poser pour établir une société plus harmonieuse et plus juste dans laquelle l’isonomia soit une réalité concrète et non pas un grand principe servant de cache sexe aux inégalités les plus violentes et les plus barbares. C’est bien de manière systémique qu’il s’agit de raisonner en prenant le temps de prendre de la hauteur et du recul, en ne se contenant pas de visions partielles et partiales et en s’attelant à se réconcilier avec la complexité seule garante d’une réflexion pertinente. C’est en ce sens qu’il nous faut désormais étudier le système global dans lequel s’inscrit l’institution policière si nous souhaitons réellement arriver à une société à la fois plus libre et plus juste.

4 commentaires sur “La police, gardienne de la paix ou force de l’ordre social ? (3/4): leur apporter la catastrophe

  1. Dédouaner la responsabilité personnelle des policiers me parait … délicat.

    Par exemple, quelle justification a pu amener un policier à tabasser un prévenu menotté et à terre, tout récemment au TGI de Paris ? Il était malheureux ? Mal payé ? Mal considéré par sa hiérarchie ?
    Et alors ? Les autres salariés ne sont-ils pas dans le même cas ? Ne leur reproche t-on pas d’ailleurs leur « violence » quand par exemple ils se permettent d’arracher la chemise de leur patron ?

    A la différence des autres individus, les policiers détiennent bel et bien un pouvoir, que certes, on leur a délégué. Celui de frapper, mutiler, violer, tuer. Et sans jamais être inquiétés. Au contraire, ils sont systématiquement soutenus, dédouanés, par la classe politique et les médias.

    Et ce billet me fait penser au film Avoir vingt ans dans les Aurès.
    Il m’avait profondément marquée.

    C’est l’histoire de jeunes gens opposés à la guerre d’Algérie, progressistes, qui deviennent peu à peu des loups, des monstres, des assassins.

    Ou comment la peur et la solidarité de groupe pousse des « gens bien » à abandonner leurs valeurs.

    La différence, c’est que ces jeunes gens avaient été enrôlés de force, ils étaient dans un bataillon disciplinaire. Ce n’est pas le cas des policiers d’aujourd’hui.

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    • Il s’agit pas tant de dédouaner de toute responsabilité individuelle que d’essayer de s’attaquer aux structures parce que, et c’est mon parti pris, je crois que c’est en passant à ce niveau qu’on peut modifier les choses

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  2. Je ne ferais pas l’injure sur ce site de rappeler le fameux  » mal nommer un objet, c’est …etc  » car j’y ai pensé lorsqu’il est écrit  » nos représentants politiques… »  » nos responsables politiques  » . Il semble qu’il y ait une retenue à écrire la droite car même si des personnages sont cités par la suite ils ne sont que les éléments d’un système, d’une idéologie. Hollande et sa clique y compris, bien évidemment.
    Secondement même si la conclusion rappelle le contexte global il me semble que le texte priviligie tout de même les effets. Cette analyse pourrait être acceptée dans le cadre structurant d’une politique générale sociale et tendant à la justice ( je ne dis juste, la chose me semblant difficile à atteindre mais comprise comme un objectif permanent ).
    Toutefois comme il est dit dans un précédent commentaire, au bout du bout il reste la responsabilité individuelle.
    Maintenant il ne peut pas en être autrement de la police actuelle et de sa logique en cours car elle accompagne une politique générale régressive. Les 2 allant de pair.

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    • Oh non aucune retenue à écrire la droite. Oui c’est un parti pris de parler global et structures, parce que je crois que c’est à ce niveau que se jouent réellement les choses mais je ne dis pas ça comme une vérité absolue, simplement mon analyse.

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