La police, gardienne de la paix ou force de l’ordre social (4/4): au-delà de la police

Police et justice, alliées ou adversaires ?

 

Nous entendons souvent que la police et la justice sont en conflit. On ne compte, en effet, plus le nombre de fois où des policiers expliquent qu’ils font leur travail mais que la justice libère rapidement les délinquants qui peuvent ensuite les narguer. L’opposition entre police et justice aura d’ailleurs été pleinement – et peut-être de manière la plus éclatante – incarnée au début du quinquennat de François Hollande : l’histoire tumultueuse voire conflictuelle que l’on nous a présentée entre Manuel Valls le Clémenceau des temps modernes et Christiane Taubira représentée en Garde des Sceaux laxiste a sans doute plus que jamais assis l’idée que la police et la justice étaient en compétition, voire en conflit ouvert. C’est ainsi que nous avons vu se mettre en place de manière prégnante le mythe d’une police, représentée par le martial Manuel Valls, garante de l’ordre tandis que la justice, représentée par la laxiste Christiane Taubira, était vue comme plus compréhensive. Il me semble que cette représentation des choses est un mythe. La police et la justice ne sont pas des ennemies mais travaillent bien de concert dans un même but de normalisation.

Michel Foucault, dans un entretien, l’explique à merveille en affirmant que « la justice n’est pas faite pour autre chose que d’enregistrer au niveau officiel, au niveau légal, au niveau rituel ces contrôles qui sont essentiellement de normalisation et qui sont assurés pour la police. La justice est au service de la police et de fait institutionnellement ». Cela bat en brèche toutes les histoires que l’on peut nous raconter sur l’opposition supposée entre ces deux institutions et vient nous rappeler le rôle de régulateur social de la police et de la justice dans notre pays. En ce sens, c’est bien toute une architecture systémique qui est dédiée à la préservation d’un ordre établi puisque la police chargée d’effectuer des contrôles de normalisation est appuyée par la justice qui est chargée d’enregistrer ces contrôles. Il n’y a qu’à se pencher sur les peines prononcées contre cinq jeunes majeurs à la suite du viol de Théo à Aulnay-sous-Bois et qui ont été condamnés pour délits d’entraves alors même que l’enquête a été bâclée et que les alibis des condamnés n’ont même pas été vérifiés.

 

 

Répression policière, système carcéral et société disciplinaire

 

On ne peut évoquer les répressions policières sans les lier au système carcéral. Michel Foucault, encore lui, avait mis en évidence la fin des sociétés disciplinaires ou plutôt leurs mutations. Tandis que d’un côté, les établissements de discipline se multiplient, leurs mécanismes ont une certaine tendance à se « désinstitutionnaliser », à sortir des forteresses closes où ils fonctionnaient et à circuler à l’état « libre », les disciplines massives et compactes se décomposent en procédés souples de contrôle, qu’on peut transférer et adapter. En résumé, nos sociétés sont passées du panoptique défendu par l’utilitarisme en général et Jérémy Bentham en particulier à une conception bien plus large de la discipline et de la surveillance. Le système carcéral – que d’aucuns considèrent comme défaillant nous y reviendrons – ne réside plus seulement dans les prisons mais s’est diffusé dans toute la société. Lorsque, en 1949, Georges Orwell publie 1984, il entend s’attaquer, en le critiquant, au totalitarisme sous toutes ses formes. Dans la lignée de La Ferme des animaux, Orwell critique frontalement le stalinisme par l’intermédiaire de Big Brother. Toutefois, il ne faut pas oublier que le régime que nous dépeint l’auteur britannique emprunte également ses traits au nazisme. Il faut donc voir dans 1984 une critique du totalitarisme tout comme Le Meilleur des mondes était une critique de toutes les formes d’eugénisme.

Tout le paradoxe que nous vivons actuellement réside, à mon sens, dans le fait que le tableau dépeint par Orwell se rapproche bien plus de nos sociétés libérales et démocratiques que des sociétés dictatoriales qu’il a voulues critiquer. Finalement, il se pourrait bien que ce soit nos sociétés où tout le monde proclame sa liberté à longueur de journées qui aient réalisée le rêve de tous les totalitarismes – à savoir tout connaître sur tout le monde. Et vous voulez savoir ce qui est le plus pervers dans cette histoire ? C’est que nous le faisons de nous-mêmes. L’avènement des réseaux sociaux – Facebook, Twitter, Instagram, etc. – est la chose que les régimes totalitaires ont rêvé de faire advenir. Imaginez quelle aurait été la joie de Hitler, Staline ou Mussolini si chacun de leurs citoyens publiaient l’essentiel de sa vie sur un réseau ouvert à tous ? « Big Brother is watching you » écrivait inlassablement Orwell dans 1984. Aujourd’hui il n’y a pas que Big Brother qui nous regarde mais tout le monde peut le faire. Si Orwell devait réécrire son roman à notre époque je suis prêt à parier qu’au « Big Brother is watching you » se substituerait désormais « Winston Smith is showing him ». Plus que jamais aujourd’hui, 1984 reste d’actualité mais à une différence près : Winston Smith se cachait de Big Brother, aujourd’hui nous bombons le torse pour lui montrer que nous sommes là.

 

Le nécessaire changement de société

 

Face à un tel constat, que s’agit-il de faire ? Avant tout, il me semble qu’être lucide sur l’analyse de la situation est un préalable absolument fondamental. Il faut, en effet, garder à l’esprit que, comme l’écrivait Spinoza, les structures dans lesquelles nous évoluons conditionnent notre action. C’est précisément pour cela que seule une réflexion et une démarche systémiques peuvent aboutir à un changement radical des choses. Aussi longtemps que nous ne raisonnerons pas de cette manière alors nous pourrons peut-être remporter des batailles mais celles-ci nous mèneraient droit en enfer. C’est en allant à la fois au fond des choses et en ayant une vision globale que nous pourrons éviter les impasses et les apories. C’est précisément le plus grand des défis puisque cela signifie qu’il ne faut pas, comme l’explique brillamment Geoffroy de Lagasnerie, confondre les pensées critique et oppositionnelle. Une pensée critique, même juste et corroborée par des faits, peut paradoxalement conduire à une perpétuation du système en place dans la mesure où celle-ci se borne à penser dans le cadre sans le remettre en cause. C’est cela que nous devons éviter afin de parvenir à une pensée oppositionnelle qui en se cantonne pas à critiquer les évènements ayant lieu dans le cadre mais le cadre lui-même.

Prenons l’exemple du thème de la répression policière et du système carcéral. Ses contempteurs expliquent souvent que la prison ne fonctionne pas en prenant pour arguments les taux de récidive de personnes emprisonnées et en les comparant aux personnes ayant subi des peines alternatives. D’un point de vue critique, cette démonstration est parfaitement cohérente. Seulement, elle passe à côté d’un point fondamental : ce qui est vu comme un échec du strict point de vue de l’efficacité de la prison est en réalité une parfaite réussite d’un point de vue global si on s’intéresse à la société disciplinaire. Comme l’expliquait Foucault, le rôle de la police et a fortiori, de la justice est de marquer les déviants afin qu’ils soient reconnaissables par tous, qu’ils fassent peur aux autres finalement. De ce point de vue-là, le fait que la prison produise de la récidive ou engendre la création de délinquants répond pleinement à l’objectif de marquage des déviants dans notre société. Ce qui apparaît comme un échec d’un point de vue micro est en réalité une formidable réussite d’un point de vue systémique. Tout le problème de la pensée critique, dans le cas présent, est qu’elle remet en cause l’efficacité de la prison dans le simple cadre de la prison sans remettre en cause le cadre même qu’est la prison, cadre qui s’inscrit lui-même dans une démarche systémique plus grande. Voilà pourquoi nous devons nous atteler à construire une pensée oppositionnelle et non une pensée critique.

9 commentaires sur “La police, gardienne de la paix ou force de l’ordre social (4/4): au-delà de la police

  1. Bonjour Marwen, si je comprend bien la pensée critique face à la pensée oppositionnelle, pour reprendre l’exemple des GAFAM
    pensée critique : les gens sont cons de consentir à des clauses abusives sans même les lire
    pensée oppositionnelle : les gens sont con-ditionnés à consentir à des clauses abusives de 50 pages en caractères minuscules sans même les lire afin de répondre immédiatement à une pulsion immédiate dans un contexte d’immédiateté (google lance 9 requêtes dont seule le plus performante sera utile mais toutes sont polluantes pour chaque requête effectuée par un quidam, quand même !)
    Et de plus en plus simplement pour répondre immédiatement à une exigence administrative immédiate…
    Le jugement sur les gens et les mesures envisageables ne sont plus tout à fait les mêmes… et l’impact sociétal du consentement des gens/leur indifférence relative à leurs libertés individuelles est biaisé

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  2. ok heu… police,justice,prison bah c’est bien ce que le système a mis en place,Foucault à l’époque en avait vu les prémices et dénonçais fortement les conditions de la prison.
    mais voilà la prison est l’aboutissement d’une dérive autoritaire; il s’est agit à l’époque de définir dans quelle société voulons nous vivre en partant du fait de l’égalitarisme,le traitement égalitaire face à tels ou tels actes considérés comme mettant en danger la cohésion de vivre correctement ensemble,cette cohérence si elle devait perdurer l’on devrait partir,dans cet état d’esprit,du constat que la prison doit être un moyen de réinsertion.
    bon cette dérive date de combien de temps hein? y avait-il les gafam à l’époque?non et c’est pas le sujet…
    de mon point de vue des choses fondamentales de ce que peut être vivre ensemble ne sont pas réglées et la médiocrité ambiante,la précipitation dans la réflexion n’aide pas à cette compréhension

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  3. Bien la police doit faire du chiffre c’est à dire qu’elle a subit en premier lieux le « nouveau management »,faut être efficient hein? donc un jour sarko a dit « vous (les policiers) vous n’êtes pas là pour jouer au foot avec les jeunes » fin de la police de proximité; de plus elle se trouve en sous effectif on se trouve donc face à des fonctionnaires sous pression,fatigué-e-s,mal payé-e-s dans une organisation type milice (bac).
    Alors quelles sont les limites des attributions de la police? jusqu’à où peut elle aller dans le respect du droit?ce sont des questions pour ma part je n’en ai qu’une vague idée…
    La justice idem,attaque en règle des juges (instruction),suppression de tribunaux de proximité et centralisation(grande ville)provoquant une désorganisation dans les affaires en cours et les effectifs,elle aussi doit être efficiente,submergée par les dossiers en manque d’effectifs….
    Alors jusqu’à quels critères est-elle indépendante?

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