De quoi l’indépendance des banques centrales est-elle le nom ?

Depuis un peu plus de deux ans et le putsch manqué dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, Recep Tayyip Erdoğan et son parti de l’AKP ont accentué la dérive présidentialiste et autoritaire qu’ils mènent en Turquie. Répression des journalistes, harcèlement de l’opposition, état d’urgence permanent, tels sont les éléments avec lesquels les Turcs ont dû apprendre à vivre depuis quelques temps. A la fois sur la scène nationale et sur la scène internationale, Monsieur Erdoğan fait figure de dirigeant déterminé sur lequel personne ou presque n’a de prise. Le président turc a néanmoins récemment dû battre en retraite face aux marchés financiers en acceptant la hausse du taux directeur (taux d’intérêts pratiqué par la banque centrale, véritable boussole pour les taux d’intérêts privés) après avoir annoncé sur Bloomberg qu’il souhaitait le diminuer et que son pays a subi une attaque en règle sur sa monnaie (la lire turque) de la part des investisseurs étrangers.

Quelques semaines plus tôt, dans un tout autre contexte, le président italien Sergio Mattarella refusait le gouvernement proposé par l’alliance composée de la Ligue (ancienne Ligue du Nord) et du Mouvement 5 Etoiles pourtant arrivés largement en tête des élections générales italiennes. La raison de ce veto ne résidait pas dans les propos tenus ou la politique envisagée par le parti d’extrême-droite à l’égard des migrants mais à la présence de Paolo Savona, un économiste critique de l’euro, à la tête du ministère de l’économie. Craignant une flambée des taux d’intérêts pour son pays, le président italien s’est donc ni plus ni moins qu’assis sur le résultat des élections. Ces deux exemples, éloquents bien que différents, ne sont pourtant que la partie émergée de l’iceberg néolibéral dont l’un des mantras est l’indépendance des banques centrales, indépendance qui ne sert en réalité qu’à asservir les Etats.

 

L’impuissance programmée

 

L’indépendance des banques centrales est pourtant une idée très neuve au regard de l’histoire économique. Si ce mantra est aujourd’hui partagé par un nombre considérable de décideurs politiques, il a longtemps été proprement inenvisageable de rendre indépendante lesdites banques centrales. Chargées tout à la fois de définir le taux directeur, ce qui a une incidence certaine à la fois sur l’investissement au sein du pays et sur l’arrivée de capitaux dans le pays, en même temps que de l’impression de la monnaie du pays, les banques centrales ont longtemps été l’un des principaux outils au service de la politique économique des Etats. Ce n’est qu’au tournant des années 1970-1980 et la victoire intellectuelle de l’école monétariste incarnée par Milton Friedman que l’indépendance des banques centrales est devenue un sujet de préoccupation majeure.

Accusée de générer de l’inflation et d’être une entrave à la sacrosainte concurrence libre et non faussée puisque permettant des dévaluations compétitives, la dépendance des banques centrales à l’égard des décideurs politiques s’est transformée en totem à faire tomber pour tous les néolibéraux de la planète. Il est assez ironique de constater qu’il n’y a sans doute pas plus fort symbole de la logique néolibérale que cette volonté forcenée d’indépendance des banques centrales alors même qu’il s’agit d’un des sujets les moins discutés sur le plan économique. Tout se passe effectivement comme s’il n’y avait pas d’alternative (pour reprendre la fameuse expression de Margaret Thatcher) à ce système alors même qu’il est le symbole de la mise au pas du politique par l’économie. L’indépendance des banques centrales est en effet le moyen de rendre les Etats totalement impuissants et soumis aux aléas des marchés financiers – nous y reviendrons. Nous savons effectivement depuis longtemps que la monnaie est, avec le budget, la principale arme dont dispose un Etat pour mener à bien sa politique économique. Rendre indépendantes les banques centrales revient à se priver de cette arme et donc à se lier les mains.

 

Indépendance et servitude

 

Si le sujet n’était pas si dramatique il pourrait prêter à une franche rigolade dans la mesure où il est assez drôle de prêcher partout, par tous les temps l’indépendance des banques centrales sans même aborder une seule seconde la question des conséquences d’une telle indépendance sur les Etats. Si les banques centrales sont progressivement devenues indépendantes, les Etats dont la banque centrale est indépendante, eux, sont désormais dans la servitude la plus totale. Etant bien obligés de se financer par la dette pour la plupart et désormais dans l’incapacité d’imprimer de la monnaie du fait de l’indépendance de leur banque centrale (ou de la banque commune dans le cas de la zone euro), les Etats se retrouvent contraints de se financer sur les marchés financiers en émettant des obligations.

Je le disais plus haut, l’indépendance des banques centrales est symbolique de la prise de pouvoir de l’économie sur le politique. Il serait sans doute plus juste de parler de prise de pouvoir de la finance sur le politique tant les conséquences de l’indépendance des banques centrales est la mise en place du joug financier sur les Etats et donc sur les politiques qu’ils mènent. Lorsque la Grèce, l’Espagne ou l’Italie pour ne citer qu’elles sont contraintes de mettre en place des politiques austéritaires qui frappent durement les classes les plus dominées de leur société c’est pour répondre aux exigences des investisseurs financiers qui n’ont d’autre objectif que de récupérer l’argent que l’indépendance des banques centrales leur a permis d’investir dans la dette étatique, récupérant au passage de juteux profits en plumant les Etats. L’indépendance des banques centrales est donc assurément le nœud gordien avec lequel le néolibéralisme asservit les Etats. Si l’on voulait être macabre, l’on pourrait même dire que celui-ci prend la forme d’un nœud coulant qui se resserre progressivement autour du cou des Etats jusqu’à les faire suffoquer afin qu’ils remboursent des investisseurs peu scrupuleux en payant rubis sur l’ongle. Dans la légende, le timon du char du roi Midas était lié par le fameux nœud gordien : quiconque, selon la prophétie, parviendrait à le dénouer deviendrait maître de l’Asie. Alexandre le Grand après avoir tenté par bien des manières de le dénouer finit par trancher le nœud. Pareille au nœud gordien, l’indépendance des banques centrales semble aujourd’hui être une situation inextricable. Nous savons donc ce qu’il nous reste à faire, que le glaive de la justice sociale tranche ce nœud odieux.

2 commentaires sur “De quoi l’indépendance des banques centrales est-elle le nom ?

  1. […] C’est précisément cette spéculation au sein de l’UE et plus particulièrement au sein de la zone euro qui crée les déséquilibres que nous connaissons et qui finissent par provoquer des attaques financières sur tel ou tel pays. Si l’on s’intéresse plus particulièrement aux pays de la zone euro, il devient rapidement évident que leur souveraineté économique – et donc leur capacité à mener des politiques volontaristes – a été rudement mise à mal par la mise en place de la monnaie unique et l’instauration des critères de Maastricht. Schématiquement, les deux principaux leviers d’action pour un Etat sont la monnaie et le budget (donc l’endettement). Nous avons vu précédemment que l’indépendance de la BCE mettait fin à toute velléité ou mêm…. […]

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