Derrière la fable de la responsabilité

Invité hier matin sur Europe 1, Nicolas Hulot a expliqué qu’il allait falloir s’habituer aux fortes chaleurs et que face au changement climatique, « il [fallait] que chacun se tourne vers sa propre responsabilité ». Par-delà la démission que représente une telle prise de parole de la part de celui qui est censé lutter contre le changement climatique dans le pays, la musique lancinante sur la responsabilité individuelle semble être devenue l’un des éléments de langage les mieux partagés au sein de ce gouvernement. Emmanuel Macron lui-même a fait de cette rhétorique l’un des pivots de son discours et de la politique qu’il mène.

Face au chômage de masse qui frappe le pays ? L’important est de responsabiliser les chômeurs. Face à la relégation sociale des banlieues ? L’important est de stigmatiser les habitants de ces quartiers en appelant à leurs responsabilités face aux différents trafics. Face à l’évasion fiscale ? L’important est surtout de ne pas supprimer le verrou de Bercy et d’en appeler à la responsabilité des fraudeurs fiscaux. L’on pourrait continuer la liste longtemps si bien qu’elle se transformerait rapidement en litanie. Il est aisé et confortable de ne voir dans cette répétition d’un appel à une sacro-sainte responsabilité individuelle qu’un artifice, un effet de manche présent uniquement par rhétorique. Je crois au contraire que cette fable de la responsabilité individuelle est à la fois la poutre porteuse de l’idéologie macronienne en même temps que son plus pur révélateur.

 

En marche vers la loi de la jungle

 

En réalité, cette adoration de la responsabilité individuelle de la part de toute la caste macronienne actuellement au pouvoir ressemble à s’y méprendre à la fable des abeilles de Bernard Mandeville. Bien que ne reposant pas sur les mêmes postulats, la référence systématique à la responsabilité individuelle n’est finalement que le dernier avatar de ce néolibéralisme fou qui n’est rien d’autre que le retour à l’archaïque loi du plus fort. En affirmant haut et fort que c’est à chacun de se responsabiliser, Emmanuel Macron et sa clique ne font, en effet, que graver dans le marbre une double vision des choses : non seulement il ne serait pas nécessaire d’œuvrer pour lutter contre les voleurs en cols blancs, tous ces parasites qui ne vivent que sur le dos de ceux qui travaillent et qui subtilisent à l’Etat – et donc à chacun d’entre nous – de l’argent mais surtout, sans doute le caractère le plus odieux de cette fable, parler de responsabilité revient à dire que ceux qui sont dominés et broyés par le système le méritent bien, qu’ils n’avaient qu’à se bouger un peu plus pour s’en sortir.

Derrière l’apparence de la considération et le fait de feindre la volonté d’émancipation des personnes les plus dominées se nichent en réalité tout à la fois une vision du monde et une idéologie si honteuses qu’elles ne peuvent être exprimées à visage découvert sans provoquer le sentiment de colère et de révolte bien légitimes en regard de la violence qui est faite aux dominés. Il est effectivement relativement clair que cette vision de la société procède finalement par effet de ciseaux, permettant à ceux qui sont riches de le devenir toujours plus et augmentant le nombre de pauvres dans ce pays dans la mesure où la logique de la responsabilité induit une baisse des prestations sociales en même temps qu’une baisse de la puissance étatique pour lutter contre les fraudeurs fiscaux.

 

Du dépérissement de l’Etat

 

C’est effectivement le point central, le nœud gordien si l’on peut dire, de la fable de la responsabilisation, la volonté de faire reculer l’Etat et les services publics partout où cela est possible. La « responsabilisation » n’est effectivement pas la fin recherchée mais bien plus un moyen pour permettre à la caste au pouvoir de dépecer le modèle social français et plus largement ce qu’il reste de l’Etat et des services publics. Dans cette odieuse curée à laquelle nous assistons, ce sont les biens de l’Etat ainsi que les services publics qui sont, au choix, soit bradés soit privatisés d’une manière ou d’une autre – formellement lors de privatisation comme celle des aéroports ou des barrages ou plus insidieusement quand les méthodes du privé deviennent progressivement la norme dans les services publics.

Il est plus que temps de se lever contre cette logique qui voudrait que le privé sache mieux faire que le public, non seulement parce que c’est toute une vision du monde que cela comporte mais avant tout parce que les faits démontrent le contraire. La qualité de service n’est jamais ou presque meilleure quand il s’agit du privé, bien au contraire – l’exemple des chemins de fer britanniques (privatisés puis renationalisés en partie après de multiples accidents) est à ce titre éloquent. Quant à la sécurité, il n’est plus à prouver que le privé n’en a que faire. Le seul intérêt de privatiser à tout va est de remplir les poches de ses amis et c’est précisément ce qui est en train de se passer dans le pays et qui risque de continuer longtemps si rien n’est fait pour l’en empêcher. C’est à un gouvernement de classe que nous faisons face et sa dernière trouvaille, la fable de la responsabilité, doit urgemment être déconstruite parce qu’elle est nocive mais qu’elle pourrait bien finir par pénétrer les esprits et offrir une victoire idéologique à cette caste qui n’en demande pas tant. Pressons-nous de casser l’engrenage avant qu’il ne soit trop tard. Dans le cas contraire, il se pourrait bien que la fable de la responsabilité individuelle finisse par nous faire ressembler aux Danaïdes, ces filles condamnées dans la mythologie grecque à remplir sans fin un tonneau troué.

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