L’inquiétante érosion du consentement à l’impôt

Depuis plusieurs semaines, le mouvement des gilets jaunes fait la une de l’actualité. Après deux longs papiers consacrés à ce sujet, je crois qu’il convient de revenir sur l’une de ses principales revendications, à savoir la baisse de la fiscalité. Corrélant une hausse du pouvoir d’achat à une baisse de leurs impôts, nombreuses sont désormais les personnes à faire de ladite baisse de l’imposition l’alpha et l’oméga tant de leurs revendications que de leur positionnement politique. Dans le premier papier consacré au mouvement des gilets jaunes, j’évoquais le spectre du boulangisme dans ce mouvement hétéroclite et d’un genre finalement assez nouveau. Il est nécessaire de mieux préciser l’évocation de ce spectre puisque l’un des principaux enseignements de ce mouvement réside à mes yeux dans cette question.

Comme j’ai pu le dire, ce mouvement est hétéroclite et rassemble des colères éparses sur un fond de désespérance de plus en plus profonde dans le pays entre hausse des inégalités et difficulté croissante d’une proportion toujours plus grande des Français à finir le mois. Historiquement, le boulangisme n’était pas vraiment porté par les classes populaires mais bien plutôt par les artisans et les bourgeois dans une sorte de révolte antifiscale qui permettait aisément de ranger le mouvement à la droite de l’échiquier politique. La révolte antifiscale à laquelle nous assistons en ce moment est, me semble-t-il, d’un genre différent en cela qu’elle n’émane pas forcément de bourgeois mais aussi de membres des classes populaires. En ce sens, cette érosion du consentement à l’impôt au sein des classes populaires est tout à la fois le symptôme et la résultante de décennies de néolibéralisme et est, à mon sens, très inquiétante.

 

Le fruit d’un matraquage

 

L’érosion du consentement à l’impôt à laquelle nous assistons au sein des classes populaires n’est pas le fruit d’un quelconque hasard ou une conséquence fortuite. Elle est au contraire la résultante de décennies de discours anti-impôts rabâchés encore et encore par tous les responsables au pouvoir ou presque et repris en chœur par des médias se faisant une joie de fustiger un modèle français devenu, selon eux, insoutenable en raison d’un taux de prélèvement obligatoire supposément confiscatoire. Depuis le tournant reagano-thatchérien des années 1980 et le triomphe de l’école de Chicago, s’est progressivement imposée la théorie selon laquelle l’Etat n’était pas la solution aux problèmes de la population mais le problème d’après la célèbre formule de Reagan.

Dès lors, l’ensemble des dirigeants politiques qui se sont succédé n’ont eu de cesse d’affirmer qu’ils comprenaient le ras-le-bol fiscal des Français, accréditant la thèse d’un pays où l’imposition serait devenue insoutenable. Bien aidés en cela par les médias tenants de la vulgate néolibérale – au premier rang desquels Le Point qui, entre deux unes sur le péril musulman, agrémente volontiers sa couverture de l’étranglement fiscal supposé des Français – les responsables politiques ont installé l’idée selon laquelle les impôts devraient baisser pour tout le monde si bien que ce discours sur l’insoutenabilité de l’imposition française est désormais l’une des antiennes les mieux propagées aux quatre coins du pays, prenant des airs d’argumentaire ad nauseam.

 

L’absence de sens

 

Pourtant, bien plus que le discours sur l’imposition ce sont les politiques menées depuis des décennies qui ont contribué à éroder substantiellement le consentement à l’impôt au sein des classes populaires et moyennes inférieures. Cette érosion n’est pas anecdotique dans la mesure où elle représente un réel basculement. Historiquement, en effet, les classes supérieures ont toujours eu un consentement à l’impôt très faible, refusant à tout prix la redistribution, même a minima, des richesses. C’est ainsi que les multiples niches fiscales mais également les techniques d’optimisation voire de fraude fiscale ont vu le jour. Au sein des classes populaires, le consentement à l’impôt était encore présent tant que celles-ci percevaient la redistribution des richesses.

Ces dernières années, cette perception s’est faite de plus en plus mince. D’une part en raison des multiples cadeaux fiscaux accordés aux plus fortunés de ce pays – bouclier fiscal, plafonnement de l’ISF puis suppression de ce dernier, flat tax – qui ont abouti à ronger progressivement le caractère progressif et réellement redistributif de l’impôt. D’autre part, assurément la principale raison, en raison du recul des services publics face aux privatisations croissantes et au triomphe du New Public Management, ce courant de pensée postulant que les services publics doivent se comporter comme les entreprises et donc adopter une logique marchande. Aussi longtemps que les services publics demeurent performants et qu’il y a un sens – dans les deux acceptions du terme à la fois direction et signification – à payer des impôts, le consentement à ceux-ci demeure assez fort ainsi que le montre les exemples scandinaves mais à partir du moment où la redistribution ne semble plus fonctionner en raison des privatisations ou de coupes budgétaires alors ce consentement s’érode au sein de populations se sentant alors doublement lésées : absence de progressivité dans l’impôt en raison des diverses abattements accordés aux plus riches et absence de service public de qualité.

 

Délitement social et loi du chacun pour soi

 

Nous aurions tort de prendre à la légère une telle érosion du consentement à l’impôt précisément parce que ce consentement est l’un des piliers de notre modèle de société en cela qu’il permet d’une certaine manière de faire corps et de faire société. S’érodant progressivement, le voilà qui vient mettre à mal tout le principe du système représentatif en même temps que de la redistribution des richesses. Surtout, une telle érosion vient mettre à mal le caractère collectif d’une société puisque les individus se disent désormais que l’impôt n’est que punitif et n’a aucun autre sens sinon celui de permettre à la caste de se gaver toujours un peu plus en diminuant les impôts des plus riches.

L’autre conséquence de cette érosion du consentement à l’impôt, sans doute le plus nocif, est l’entrée dans une forme de cercle vicieux. Ne saisissant plus le sens d’un impôt qui ne finance plus des services publics délabrés, les classes populaires se détournent de l’impôt ce qui a pour conséquence de fragiliser encore plus les services publics et ainsi de suite. C’est le piège ultime de la souris prise dans sa roue qui court chaque tour plus vite en espérant s’échapper mais qui finira par mourir d’épuisement. Cette érosion du consentement à l’impôt est assurément l’une des plus grandes victoires culturelles des néolibéraux et du capitalisme plus largement. Si nous ne faisons rien pour enrayer cette érosion nous serons définitivement perdus. Aussi est-il plus que nécessaire de rallumer les étoiles selon le si beau vers d’Apollinaire et de démontrer que l’impôt n’est pas que punitif mais doit permettre la mise en place de services publics ambitieux et permettant une réelle redistribution des richesses. Au travail !

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