L’insurrection qui vient ?

Ce week-end, les images des affrontements entre forces de l’ordre et gilets jaunes ont fait le tour du monde. Il faut dire que de telles scènes sont rares et, il faut le dire, sont révélatrices d’une tension énorme qui s’est emparée du pays depuis quelques semaines. Si les tags sur l’arc de triomphe ont accaparé une bonne part des commentaires, il me semble pourtant que l’important n’était pas dans ces quelques traces de peinture présentes sur le monument – devenu subitement symbole de la République alors que, rappelons-le, il a été commandé par Napoléon Bonaparte qui n’était pas connu pour être un grand républicain.

Par-delà les images qui ont tournées en boucle ce week-end de manifestants présents un peu partout en France,d’affrontements et de dégradations de quartiers (autour de la place de l’Etoile) ou de villes qui n’en connaissent que très peu, il me semble quel’embrasement du mouvement social, initié par les gilets jaunes, auquel nous faisons face fait partie de ces évènements capables de changer radicalement les choses. Le pouvoir symbolisé par Emmanuel Macron parait effectivement tanguer ainsi que le suggèrent les réactions toutes plus hors-sol les unes que les autres de la part des membres de la majorité et surtout la convocation des chefs de parti à Matignon, symbole d’une crise politique profonde. Dès lors, ils’agit assurément de comprendre comment un tel mouvement a pris aussi rapidement mais aussi – et peut-être surtout – de se demander jusqu’où celui-ci peut aller.

Le double seuil franchi ?

Il est euphémique de dire que le mouvement des gilets jaunes surprend tant par son ampleur que par sa longévité.Suscitant le scepticisme chez une nombre important de personnes à son origine,le mouvement semble s’être élargi petit à petit pour finir par coaguler des colères diverses et variées dont le mot d’ordre commun semble être la réclamation du départ du monarque présidentiel. Ayant réussi à faire passer presque toutes les lois de saccage social qu’ils entendaient mettre en œuvre(lois symbolisées par la casse du code du travail et la réforme de la SNCF),Emmanuel Macron semblait pour ainsi dire intouchable. Non pas que sa politique suscitait l’adhésion des Français, bien au contraire, mais le pays avait l’air tétanisé face à ce locataire de l’Elysée que rien de pouvait arrêter,croyait-on.

Pourtant, le voilà jeté dans une crise politique d’une ampleur jamais vue depuis très longtemps. Dans son excellent livre Les Affects de la politique, Fréderic Lordon avance deux idées qui, à mon sens, éclairent quelque peu la situation actuelle. La première consiste à dire que c’est parfois le franchissement de seuils imperceptibles qui suscite des changements d’ampleur. La seconde, prenant appui sur les lois sécuritaires aux Etats-Unis,affirme que pour se mobiliser, nous avons souvent besoin d’éléments concrets(dans son ouvrage il évoque la question de l’espionnage de la NSA qui ne suscite guère de réaction lorsqu’il est expliqué théoriquement mais devient tout à coup intolérable quand les personnes comprennent que cela induit une violation de leur intimité). Le mouvement social actuel rappelle ces deux éléments en cela que la hausse des taxes sur les carburants n’est assurément pas la mesure la plus scandaleuse annoncée par la caste au pouvoir mais qu’étant une chose qui touche très concrètement le quotidien de beaucoup de monde, elle semble avoir constitué le franchissement d’un seuil ouvrant la boite de Pandore de l’injustice sociale de ce début de quinquennat. Le second seuil est assurément la situation quasi-insurrectionnelle qui a touché Paris et le reste du pays ce samedi alors même que tout le monde ou presque s’attendait à un tassement du mouvement. « L’habitude du désespoir est plus terrible que le désespoir lui-même » écrivait Albert Camus. Il semblerait que nous soyons arrivés au point où nous avons non seulement l’habitude du désespoir mais aussi l’habitude de cette habitude, ce qui a sans doute précipité le mouvement.

La réappropriation de la politique

Si ce mouvement fait aussi peur au pouvoir en place c’est assurément parce qu’il est le symbole d’une réappropriation de la politique par les citoyens. Durant la campagne présidentielle et depuis son élection à la présidence, Emmanuel Macron n’a eu de cesse de proclamer être le porteur d’un nouveau monde. Néanmoins, le soi-disant nouveau monde porté par le monarque présidentiel est en réalité un approfondissement très violent de cet ancien monde où une petite camarilla décide de tout pour tout le monde et surtout au profit des puissants de cette société. Ce à quoi nous assistons n’est-il pas finalement que le juste retour de bâton d’une population qui a été dépossédée de la politique depuis des décennies ?

Limitant la politique aux quelques secondes dans l’isoloir tous les 4,5 ou 6 ans, le système politico-économique en place a, durant longtemps, réussi à déposséder toute une partie de la population de la notion même de politique. Bafouant régulièrement le résultat des urnes, usant jusqu’à la corde de la rhétorique du barrage, la caste au pouvoir est désormais à bout de souffle et nue. Emmanuel Macron était tout à la fois son viatique et ses derniers oripeaux. Par milliers, les Français semblent aujourd’hui reprendre possession de la politique pour en faire à nouveau ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : le fait de s’occuper de la vie de la Cité. Ayant assez d’être infantilisée, c’est finalement une grande masse de personnes que les pontes au pouvoir n’ont eu de cesse de diviser pour mieux régner qui se retrouve réunie par le truchement d’une politique à la fois inégalitaire et arrogante.

Le grand retournement ?

Au début du mouvement des gilets jaunes, je faisais partie des sceptiques. Ne comprenant pas réellement quelles étaient les revendications et trouvant la méthode quelque peu dérangeante je m’interrogeai alors sur la pertinence d’un tel mouvement social pour les idées de gauche. A cette époque j’avais écrit que les soutiens d’un mouvement en disent souvent long sur les membres qui le composent et leurs revendications.En ce sens, voir Eric Ciotti ou Eric Brunet avec des gilets jaunes avaient de quoi interpeller lorsque l’on connait leur positionnement politique. « A ce titre, concluais-je mon billet, il sera très intéressant de voir comment les médias dominants traiteront un tel mouvement social [un mouvement avec des revendications sociales] s’il venait à voir le jour.Il y a fort à parier qu’il soit beaucoup moins mélioratif que celui accordé aux gilets jaunes ».

C’est précisément à ce basculementque nous avons assisté ce week-end et que nous assistons depuis. Le même Eric Brunet qui affichait clairement son soutien aux gilets jaunes parait désormais épouvanté face aux revendications sociales qui ont émergé, « les jugeant même plus à gauche que le programme de Mélenchon ». Avec l’admirable conscience professionnelle des boussoles indiquant le Sud, pour reprendre les mots de Lordon, lui et ses congénères n’ont pas manqué de décréter que le mouvement avait été détourné et qu’il était devenu dangereux. Mais à la fin des fins, qu’une boussole indique le Sud n’est pas un problème, pourvu qu’elle l’indique avec constance — ce qui est assurément le cas en l’occurrence. Il n’y a plus qu’à regarder dans la direction opposée pour s’orienter avec sûreté. En ce sens, Eric Brunet semble être le symbole d’un certain vent de panique qui est en train de se propager un peu partout parmi la caste au pouvoir. Il y a,en effet, quelque chose de très drôle à voir ces personnes prendre peur et dire ne plus se sentir en sécurité alors que c’était le cas avant, un peu comme si nous avions enfin compris que rien ne servait de brûler les voitures de nos voisins et que c’étaient les lieux de pouvoir (politiques, économiques, symboliques)qu’il fallait viser.

L’excommunication en échec

Régulièrement lors des manifestations à l’appel des syndicats de travailleurs, les médias adoptent la rhétorique du casseur qui serait totalement étranger à la manifestation et ne viendrait là que pour en découdre avec les forces de l’ordre. Bien aidés parles divers responsables politiques de gauches qui, par exemple après le 1ermai, ont abondé cette théorie. Déjà largement fumeuse lors desdites manifestations, celle-ci devient totalement absurde dans le cadre du mouvement social actuel. A partir du moment où le seul acte de ralliement à ce mouvement est de porter un gilet jaune, comment serait-il possible de définir arbitrairement qui est un vrai gilet jaune et qui ne l’est pas ? Alors oui les médias peuvent bien abreuver leurs lecteurs/téléspectateurs de micros-trottoirs lénifiants mais la réalité des choses est bien que la violence qu’ils souhaiteraient à tout prix exclure du mouvement en fait partie.

Sans doute est-ce là leur grande peur dans la mesure où ladite violence ne semble pas être condamnée plus que cela. Il faut dire que face à la violence symbolique et sociale d’un pouvoir toujours plus sourd aux revendications des masses et tout acquis à la cause du grand patronat et du CAC 40, la violence de casser quelques banques ou de brûler quelques voitures parait bien maigre. Plus largement, l’une des grandes réussites du mouvement de samedi est sans conteste d’avoir porté le combat au niveau qui me semble le bon à savoir celui de la violence symbolique. Parce qu’après tout aussi longtemps que des émeutes ont lieu dans les quartiers populaires ou dans les campagnes cela ne concerne guère le pouvoir. En faisant le choix de manifester sur les Champs-Elysées et en apportant la violence dans les quartiers huppés, le mouvement commence à taper là où il faut pour faire peur et engendrer un véritable rapport de force.

Porter l’estocade

Si mettre en place cette violence symbolique est nécessaire pour engendre ledit rapport de force est-ce pour autant suffisant ? Je ne le crois pas. Ce que ce mouvement social est entrain de réaliser depuis quelques jours n’est finalement ni plus ni moins que la coagulation tant redoutée par tous les pouvoirs en place. Les lycéens semblent désormais avoir rejoint la lutte et si tout continue à se dérouler comme ces derniers jours nous pourrions bien voir la jonction des quartiers populaires avec les habitants des zones rurales ou périurbaines dans ce qui constituerait assurément le pire cauchemar pour la caste au pouvoir en cela que tout est fait depuis des décennies pour méthodiquement opposer ces deux parties de la population qui sont pourtant toutes deux victimes des odieuses politiques menées dans ce pays.

Si c’est bien à une crise de régime et institutionnelle que nous faisons face, l’estocade ne peut être portée que par un large mouvement social prêt à bloquer le pays. Il y a fort à parier qu’Emmanuel Macron prenne une mesure symbolique dans les prochains jours (au choix, augmentation du SMIC, annulation de la hausse des taxes carburant ou rétablissement de l’ISF) mais ceci ne constituerait assurément pas une victoire. Depuis trop longtemps nous nous contentons de toutes petites concessions de la part des dominants, il est temps de réclamer bien plus. C’est en ce sens que l’appel lancé par Olivier Besancenot hier sur France Inter est particulièrement pertinent. C’est par la grève générale que le mouvement peut prendre une autre ampleur et obliger Emmanuel Macron à prendre des mesures radicales. Si nous nous contentions d’une mesurette jetée en l’air pour nous amadouer – mesurette qui prouverait alors par les actes que la rue a du pouvoir et que la démocratie c’est le peuple avant tout malgré ce que nous racontent les députés hors-sol – alors il sera confortable de présenter cela comme une victoire mais celle-ci nous mènerait droit en enfer. Allons donc réveillonner à l’Elysée.

Crédits photo: Le courrier Cauchois

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