Le 8 décembre et ses enseignements

Samedi s’est donc tenu un peu partout en France le quatrième acte de la mobilisation du mouvement des Gilets Jaunes. Une semaine après une manifestation qui s’était terminée dans la violence, il est euphémique de dire que certains redoutaient une nouvelle journée de violences, sans doute encore plus forte. Il faut dire que le gouvernement a tout fait pour que la tension atteigne une sorte de paroxysme à l’approche de la manifestation et il ne me parait pas exagéré de parler de stratégie du chaos menée par la caste au pouvoir par le biais de Christophe Castaner. Samedi, ce sont donc tout à la fois la gendarmerie et ses blindés qui ont été déployés dans Paris et dans certaines autres villes, à Marseille notamment.

Il est évident que la stratégie du gouvernement consistait à dépeindre les gilets jaunes comme des personnes violentes afin de convaincre la plupart des personnes de ne pas venir manifester – à cet égard l’utilisation de termes comme factieux ou séditieux n’était guère étonnante – puisque, ils l’ont bien compris en haut lieu et Frédéric Lordon le rappelle magistralement dans son dernier billet de blog, la force du nombre est de notre côté. Il s’agit en somme d’empêcher qu’encore plus de braves gens ne s’enragent et viennent contester l’ordre établi. Il est d’ailleurs assez significatif de voir que c’est l’absence de dégradations et de violences – ou en tous cas leur nombre moindre – qui est utilisée pour affirmer que le mouvement s’essouffle. Qu’en est-il réellement ?

Le vrai visage du pouvoir

Dans Le Prince, Machiavel explique que les gouvernants doivent être tout à la fois renard et lion. Par sa métaphore, le penseur florentin explique que ceux-ci ont intérêt à alterner entre la ruse et la force. Dans le cas du monarque présidentiel qui nous intéresse ici, c’est peu dire qu’il a depuis longtemps fait le choix de la force et uniquement de la force. Ce samedi sur les Champs-Elysées, les sbires du pouvoir ont démontré à quel point celui-ci était prêt à bien des choses pour conserver sa prééminence, à commencer par asperger massivement sa population de gaz lacrymogènes. Considérant que le modèle de la « fan zone » utilisé samedi 1er décembre était la raison des violences qui ont eu lieu, Christophe Castaner a décidé que les forces de l’ordre appliquent une stratégie différente ce samedi en allant à la rencontre des manifestants via les brigades mobiles.

Ce qu’il y a de particulièrement intéressant à retirer de l’application d’une telle méthode c’est assurément le fait que les forces de l’ordre (CRS, BAC, Gendarmerie) ont appliqué ce samedi les méthodes qu’elles appliquent habituellement dans les manifestations syndicales à savoir nasser les manifestants et les arroser de grenades lacrymogènes alors même qu’ils n’ont rien fait. Par-delà le caractère immensément violent d’une telle méthode, il va sans dire que celle-ci est très dangereuse en ceci qu’elle provoque des mouvements de foule régulier en même temps que les tirs de flashball à hauteur de visage et à courte portée ont provoqué bien des blessures y compris parmi les journalistes. Cette violence inouïe des forces de l’ordre est en réalité un puissant révélateur puisque bien des personnes qui manifestent dans le cadre de ce mouvement n’avaient jamais manifesté, en cela il me parait que la chose est bonne puisqu’elle montre à tout le monde ou presque le vrai visage d’un pouvoir policier.

La caste retranchée

Je le disais en introduction,d’aucuns se sont empressés sitôt la journée terminée d’annoncer que le mouvement était en train de s’essouffler en raison de l’absence de dégradations matérielles sur les magasins de luxe ou certains monuments. Même si la mairie de Paris a annoncé que les dégradations de ce samedi étaient supérieures à celles de samedi – ce qui pose d’ailleurs la question de la puissance symbolique de telle ou telle dégradation – dernier et que le nombre de manifestants annoncés par le ministère de l’Intérieur (et qui est assurément sous-évalué) est similaire à celui de la semaine passée malgré la stratégie de la terreur menée par le gouvernement et ses affidés, certains n’ont pas hésité à expliquer que le mouvement était en train de mourir, preuve au choix de leur absence de faculté de jugement ou de leur mauvaise foi.

Il est vrai que les Champs-Elysées n’ont pas fini dans le même état que la semaine dernière. Il est assez simple d’expliquer les raisons d’une telle évolution. D’une part tous les éléments pouvant servir à monter des barricades ont été enlevés de l’avenue et d’autre part absolument tous les magasins de luxe – à l’exception notable de La Durée qui avait placé un vigile – ont été barricadés pour éviter les dégradations, la palme revenant sans doute à Louis Vuitton qui a placé des grilles en métal tout le long de sa vitrine. Il suffisait pourtant de se balader samedi dans Paris, d’y ressentir l’atmosphère particulière qui s’y dégageait pour comprendre qu’il s’agissait ici d’un évènement très particulier. Faire fermer tous les magasins de luxe ou presque, voir la caste se barricader chez elle (il n’y avait qu’à voir toutes les barrières placées dans le 8ème arrondissement de Paris et symbolisées par celles empêchant l’accès à l’Elysée pour le comprendre) et taper au porte-monnaie ces grandes enseignes de luxe à quelques encablures de Noël est une victoire inouïe du mouvement – le Bon Marché aurait par exemple perdu près de 3 Millions d’euros en raison de sa fermeture samedi.

La fabrique du lien social

En toute transparence, samedi était ma première fois au contact des gilets jaunes et c’est peu dire que l’immersion au sein du mouvement est porteuse de bien des enseignements. Je crois en effet que nous sommes en train de vivre un moment politique singulier. C’est effectivement la première fois depuis très longtemps que nous voyons une mobilisation aussi hétérogène et, au sens premier du terme, populaire.Indépendamment des revendications qui peuvent parfois paraître floues – il est d’ailleurs assez ironique de voir des partis politiques n’ayant eux-mêmes pas de programme défini fustiger un mouvement citoyen pour son absence de structuration – ce qui est en train de se passer en ce moment un peu partout en France est le surgissement de la politique pure.

Par politique je veux bien évidemment entendre son acception première à savoir la vie de la Cité. Par dizaines de milliers, les gilets jaunes prennent enfin conscience qu’ils ont la légitimité pour s’exprimer, que celle-ci n’est pas réservée à une petite élite et c’est assurément ce qui effraye le plus ladite élite. C’est tout le système représentatif qui est mis en accusation par ce mouvement et c’est tant mieux.Si l’on prend la peine de se déplacer sur le terrain, l’on se rend compte que les manifestations de gilets jaunes sont un formidable lieu d’éducation populaire où chacun débat, discute avec tout le monde. L’autre principale avancée de ce mouvement réside sans aucun doute dans la fabrique de lien social qu’il est. Non seulement les personnes se rendent compte qu’elles ont la légitimité pour s’exprimer mais surtout elles se rendent compte que,contrairement à ce qu’on leur rabâche, elles ne sont pas seules ou isolées.Contre le capitalisme néolibéral et sa logique du chacun contre tous, nous assistons à la construction du commun. Ceci n’est pas anodin. Cette construction du commun est sans doute symbolisée par la réunion de plusieurs cortèges à Paris, Marseille et ailleurs, cortèges porteurs de revendications différentes mais complémentaires. Nul ne saurait prévoir ce que deviendra le mouvement, cela serait bien présomptueux, mais il me semble que s’il veut franchir un cap, c’est à une attaque globale qu’il doit se préparer.L’objectif, finalement, n’est que de renverser Macron et son monde pour reprendre une formulation que l’on connait bien.

Crédits photo: Revue Ballast

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