Emmanuel Macron, son allocution et le virage qui tourne en rond

Avant-hier, sur les coups de 20 heures, Emmanuel Macron s’est exprimé depuis l’Elysée. Dans sa deuxième intervention depuis le début du mouvement des gilets jaunes, le successeur de François Hollande a fait quelques annonces – nous y reviendrons – qui, aux yeux de tout un pan de l’éditocratie suffisent à décrire sa prise de parole vespérale comme un tournant social. Il n’est, en réalité, guère surprenant de voir l’ensemble de cette éditocratie dresser les louanges du monarque présidentiel après les quelques miettes qu’il a bien voulues concéder lundi soir. Il faut effectivement dire que ceux-ci étaient bien désemparés en regard de l’absence de réaction de Monsieur Macron et bien en peine de faire autre chose que de jouer les chiens de garde – plutôt devrions-nous dire les caniches tant ils ne font plus peur à grand monde – face aux revendications des gilets jaunes et la colère sourde qui montait dans le pays.

Pourtant, et malgré le grand renfort de propagande (il faut bien appeler les choses par leur nom) de tous ces éditorialistes en vue, il semblerait que les annonces d’Emmanuel Macron n’aient pas convaincu grand monde et ne soient pas à même de mettre fin au mouvement des gilets jaunes. La plupart des articles sortis hier et traitant des réactions desdits gilets jaunes aux annonces du monarque présidentiel semblent tisser une sorte de fil d’Ariane assurément symbolisé par la conviction qu’il n’a pas réellement compris ou répondu aux attentes et colères exprimées. Ce scepticisme et cette colère croissante s’expliquent évidemment par le fait que Monsieur Macron n’a fait aucun virage social et a essayé d’enfumer tout le monde, ce qui n’a pas marché.

De l’importance des non-dits

A la suite des annonces du locataire de l’Elysée, certains représentants du patronat se sont félicités du tournant social opéré par celui-ci. Si l’on souhaitait tomber dans la facilité l’on pourrait se contenter de dire qu’un tournant social applaudit par de telles personnes n’a rien d’un tournant social. Il est cependant nécessaire d’aller plus en profondeur pour déconstruire le mythe d’un virage réellement social de la part de Macron. Passons sur l’ambigüité sémantique sur la hausse de la prime d’activité transformée en hausse du SMIC par des formulations retorses (ce sujet a été très bien traité à la suite de l’allocution) et concentrons-nous plutôt sur la philosophie de ce qui a été annoncé. Quand bien même il y aurait eu une hausse substantielle de la prime d’activité, la mécanique et l’idéologie qui dominent à cette décision sont néfastes : plutôt que de faire porter cet effort sur les dominants de cette société, c’est sur l’impôt et donc le contribuable que pèsent ces annonces – tout ceci sans avoir le moins du monde annoncé une refondation de l’impôt sur le revenu.

Par-delà la philosophie des mesures annoncées par Emmanuel Macron, cette philosophie qui finalement donne d’une main ce qu’elle va prendre de l’autre au niveau des services publics par exemple, il y avait dans l’allocution d’une dizaine de minutes prononcée lundi soir un non-dit latent, lancinant. Peu après le début de son propos, le locataire de l’Elysée a reconnu qu’il avait pu avoir des propos blessants à l’égard de pans entiers de la population et, sans faire acte de contrition, a esquissé un début de mea culpa. Parmi les propos incriminés l’on peut penser à son couplet sur les ouvrières illettrées, les gens qui ne sont rien ou encore le mépris constant affiché à l’égard des populations les plus dominées de cette société. Il est assez ironique de voir que dans la même allocution où il a reconnu ces propos blessants, Monsieur Macron ait essayé de nous prendre pour des idiots en jouant sur les mots, un peu comme si sa nature profonde demeurait présente et que ses excuses étaient le symbole absolu de son cynisme et de son mépris.

L’éducation populaire sur lesronds-points

Ce qui est, en revanche, très intéressant à souligner et en même temps riche en enseignement, c’est que l’enfumage qu’a tenté Monsieur Macron n’a tenu que quelques heures et pourrait finalement se retourner contre lui en cela que la colère déjà incandescente à son égard pourrait encore monter d’un cran en raison de sa faculté à nous prendre pour des idiots. Indépendamment de son piteux jeu d’acteur au cours de cette allocution, ce qui me parait à la fois important et porteur d’espoir est précisément le fait que nombreuses semblent être les personnes à être parvenues à décrypter presque en temps réel les propos emplis de louvoiement du locataire de l’Elysée.

Cette colère, a-t-il dit, est le fruit de 40 années de malaise comme pour se dédouaner presque totalement de la situation actuelle. Il est parfois ironique de constater que l’interprétation –totalement différente de celle voulue par l’orateur – permet d’éclairer avec une lumière crue les non-dits d’un discours. Les 40 années de malaise dont a parlé Emmanuel Macron sont évidemment liées à la folle dérive néolibérale que nous voyons à l’œuvre depuis des décennies et qui a conduit au délabrement des services publics en même temps qu’à un creusement des inégalités mais elles ne sauraient se résumer à ceci. En sus de cette folle dérive, les 40 années de malaise sont marquées par la propension des dirigeants politiques à prendre les gens pour des abrutis, à les abreuver de sornettes et de discours simplistes. Il semblerait que l’une des grandes victoires du mouvement des gilets jaunes soit cette éducation populaire qui s’est faite partout en France, sur les ronds-points ou dans les manifs qui fait que les armes de compréhension du discours d’enfumage semblent avoir été appropriées par un nombre certain de personnes. Au rayon des tours de prestidigitateur régulièrement utilisés par les responsables politiques pour sortir des crises sociales, le recours aux thèmes de l’immigration, de la laïcité ou de l’identité nationale fait partie des antiennes régulièrement utilisées. Emmanuel Macron, sentant sans doute à quel point la colère est grande, n’a pas utilisé l’un de ces éléments mais les trois. Assurément, la réaction à cette muleta tendue devant nos yeux sera un indicateur très pertinent de l’avancée de cette éducation populaire. En attendant, continuons à déconstruire cet argumentaire fondé sur des logiques identitaires ayant pour but d’éteindre les révoltes sociales.

Crédits photo: Le Parisien

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