Médias, le point de non-retour

Samedi, le neuvième acte du mouvement des Gilets jaunes a marqué un fort regain de la mobilisation à en croire les observateurs – pour clarifier les choses je ne crois pas un mot des commentaires sur la mobilisation provenant des médias dits dominants mais il me semble que s’intéresser à la tendance qu’ils soulignent (hausse ou baisse) peut être pertinent – si bien que des médias comme BFM TV ont semblé être déçus de la réussite de cet acte IX (par exemple, BFM a tweeté « mobilisation en hausse, violences en baisse » un peu par dépit). Contrairement au samedi précédent, pas d’images chocs montrant des affrontements entre forces de l’ordre et manifestants, tout juste un blindé de la gendarmerie qui s’est embourbé dans une plaque en verre près de l’arc de triomphe.

La principale image choc de cet acte, par-delà les belles images de mobilisation un peu partout en France et particulièrement à Bourges et sur la place de la Bastille à Paris, a concerné des journalistes de LCI violemment attaqués à Rouen malgré la présence d’agents de sécurité à leur côté. Si cette image a marqué, c’est bien évidemment par sa violence extrême – n’hésitons pas à appeler les choses par leur nom et donc à y voir une tentative de lynchage mais également une aide apportée par des Gilets jaunes aux personnes attaquées – mais aussi parce qu’elle a agi comme une forme de révélateur de la défiance extrême qui frappe les journalistes et les médias (dans un amalgame que j’essayerai de déconstruire quelque peu), défiance dont le mouvement des Gilets jaunes semble être un catalyseur tant le mépris mutuel entre les deux groupes semble enraciné.

Violences physiques et mauvaises cibles

Avant toute chose et avant d’entrer dans le fond du sujet il faut, je crois, revenir sur cette question des violences physiques dont l’agression de Rouen est le symbole quasiment parfait. Dans les parties suivantes seront développées les raisons de la défiance et de la colère légitimes à l’égard des médias dits dominants dans ce pays mais il est nécessaire – au sens philosophique du terme à savoir ce qui ne peut pas ne pas être ou être autrement – de revenir sur ces questions là et sur les débats qu’elles génèrent si l’on veut être sûr de ne pas passer à côté d’une partie essentielle du sujet. Les images de Rouen sont choquantes, voir un groupe de personnes prêt à lyncher un journaliste venant couvrir une manifestation n’est pas tolérable – et il faut souligner que bien des personnes présentes se sont interposées.

Ceux qui me lisent régulièrement, ici ou sur Twitter, savent que je n’ai rien à redire sur les violences matérielles ou lorsqu’il s’agit de se défendre. Je crois effectivement que la violence symbolique n’est pas à proscrire et qu’elle peut faire avancer bien des choses dans la mesure où je suis intimement persuadé que le capitalisme n’a peur que de cela. Toutefois, s’en prendre physiquement à des journalistes est doublement dérangeant. Premièrement, évacuons cette raison d’emblée car elle est évidente, je crois qu’il n’y a pas plus lâche que l’attaque de personnes sans défense et en minorité (les forces de l’ordre feraient bien de méditer sur cela). Surtout, je suis convaincu qu’agir de la sorte revient à s’attaquer aux mauvaises cibles. Le courroux des manifestants a pour cible les médias dits dominants et les éditorialistes qui pavoisent à longueur de temps sur les plateaux. Il est donc totalement absurde au sens camusien du terme de s’attaquer à un journaliste venant couvrir une manifestation le week-end, certainement payé une misère et ayant peut-être les mêmes convictions que bien des personnes présentes dans le mouvement.

L’absence de mesure

Une fois ces quelques considérations établies, rentrons plus en profondeur dans le sujet. Les images de Rouen tout comme d’autres images de violences physiques à l’égard de journalistes émanant de manifestants ont rapidement été reprises par les médias pour s’insérer dans un discours bien plus large et fustiger la critique même desdits médias. Aussi a-t-on pu voir fleurir des propos rappelant qu’une semaine auparavant les Gilets jaunes s’était rassemblé devant les locaux de BFM TV la semaine dernière comme pour dire que les deux choses participaient d’un même mouvement. Je crois précisément qu’agir de la sorte c’est jeter des tonneaux d’huile sur l’incendie.

Il est effectivement dramatique de voir l’absence totale de mesure dans les propos des médias dits dominants. Lorsque l’on met sur le même plan une mobilisation en bas de locaux d’une chaine avec le lynchage de journalistes sur le terrain, l’on contribue justement à amalgamer médias et journalistes ainsi qu’à faire perdre leurs nerfs à de nombreuses personnes. Il n’y a aucun mal à critiquer les médias, à le faire même vertement. Au contraire, cette critique est saine. Il est toutefois scandaleux de violenter physiquement des journalistes qui n’ont pas leur rond de serviette sur tous les plateaux et qui sont tout aussi aliénés que bien des ouvriers lorsque l’on connait la précarité dans le monde de la presse. De la même manière, se focaliser sur les violences physiques émanant des manifestants sans parler des violences subies par les journalistes et manifestants et émanant des forces de l’ordre contribue à jeter de l’huile sur le feu et à abandonner toute sorte de mesure.

Les raisons de la colère

Il serait aisé de voir dans le mouvement des Gilets jaunes une bande d’agités ou de factieux pour reprendre les propos de membres du gouvernement voire une foule haineuse comme a insulté Emmanuel Macron. Prendre ce parti et l’appliquer à la défiance, parfois violente, à l’égard des médias dits dominants reviendrait donc à dire que lesdits médias n’ont pas grand-chose à se reprocher et que, finalement, les torts sont du côté des Gilets jaunes. Je crois pourtant qu’il n’en est rien et qu’il est possible de trouver des explications à cette défiance. Alors même que le gouvernement et le monarque présidentiel semblent en vouloir aux médias d’accorder une caisse de résonnance au mouvement, les Gilets jaunes trouvent, au contraire, qu’ils sont traités de manière très péjorative par ces médias. Il est d’ailleurs assez évident que les manifestants ne ciblent pas l’ensemble des médias et semblent accorder leurs grâces à ceux qui leur paraissent faire un travail honnête.

Pour le reste des médias, en revanche, l’opprobre est total ou presque. Il faut dire que ceux-ci sont progressivement devenus des outils de propagande aux mains d’industriels bien peu scrupuleux et non plus des contre-pouvoirs comme ils devraient l’être. Un échange récent entre Jean-Michel Apathie et Apolline de Malherbe illustre, me semble-t-il, le fossé immense qui sépare ces éditorialistes et la masse populaire. Celui-ci expliquait en substance que les journalistes (plutôt les éditorialistes) n’avaient rien à se reprocher et faisaient bien leur boulot – quelques jours plus tôt c’est Dominique Rizet qui expliquait que BFM avait toujours fait preuve d’objectivité et qu’il ne comprenait pas le mépris des Gilets jaunes à l’égard de la chaine. L’on pourrait croire à une énième provocation de leur part, je crois pourtant qu’ils sont profondément sincères et ne voient pas qu’ils sont coupés de la société, de la même manière que les journalistes étatsuniens se sont rendus compte avec l’élection de Trump qu’ils ne comprenaient plus rien à la société dans laquelle ils vivaient précisément parce qu’ils vivaient en vase clos, dans une forme de bulle informationnelle alors même qu’ils passaient leur temps à fustiger lesdites bulles informationnelles sur les réseaux sociaux.

Sortir de l’ornière

Certains de ces pontes de l’éditocratie se complaisent dans la croyance selon laquelle la défiance n’est pas partagée et ne provient que d’une minorité bruyante. Je crois néanmoins qu’il n’en est rien. Si l’on regarde le baromètre des métiers les moins aimés, l’on se rend rapidement compte que le métier de journaliste figure en bonne place de ce classement bien peu glorieux. Comment expliquer qu’une profession si noble et, à mes yeux, si importante et glorieuse soit aujourd’hui aussi méprisée ? Je crois que les parties précédentes aident à comprendre cela. A partir du moment où l’on fait le choix de se ranger du côté du puissant, de ne surtout pas remettre en cause l’ordre établi et de ne se lever que quand sa petite corporation est attaquée alors l’on crée les conditions de ce mépris.

Ajoutons à cela le fait que la quasi-totalité des grands médias sont détenus par des milliardaires qui se servent de leur journal comme d’une agence de communication déguisée, influe sur les rédactions ou s’en servent pour asseoir leur notabilité et vous obtenez ce cocktail explosif qui explose à la figure des pontes des médias dits dominants avec le mouvement des Gilets jaunes. Il me semble impérieux de promouvoir une grande loi pour assurer à nouveau l’indépendance de la presse, son indépendance des forces de l’argent et du pouvoir en place tout comme de l’ordre économique et politique qui régit le pays et la planète. Il est, en d’autres termes, grand temps de faire triompher la chèvre de Monsieur Seguin en commençant par fermer les écoles de journalisme qui formatent les étudiants à être tout sauf des journalistes. La route sera longue, la pente raide et les embûches nombreuses cela nous paraît évident mais sans doute cela rend-il un tel combat encore plus beau mais il devient urgent de se mettre au travail. Dans son discours de réception du prix Nobel, Albert Camus définit le rôle de l’écrivain et me semble-t-il par ricochets celui du journaliste (lui a été les deux) : « Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression ». Que ces mots puissent résonner dans les têtes de cette éditocratie qui semble tomber des nues quand elle se prend de plein fouet un juste retour de boomerang.

Crédits photo: FranceInfo

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