La crise vénézuélienne ou le règne du simplisme

En termes de politique et de géopolitique, il est des évènements qui marquent des ruptures ou tout du moins qui en provoquent en forçant les responsables, les communicants et, finalement, tout un chacun à se positionner une fois qu’ils surviennent. Ce genre d’évènements jouent bien souvent le rôle de révélateurs. Au cours des dernières années, les printemps arabes ont assurément rempli ce rôle. De la répression exercée par Ben Ali à l’égard de son peuple au désastre syrien en passant par l’intervention militaire en Libye ou le coup d’Etat égyptien soutenu par l’extrême-majorité des chancelleries occidentales, les bouleversements dans le monde arabe ont joué ce rôle clivant, permettant tout à la fois de révéler les réels intérêts de certains tout en mettant fin à l’imposture des autres.

Il ne me parait pas exagéré de voir dans ce qu’il se passe actuellement au Venezuela l’un de ces évènements majeurs en termes de géopolitique. En forçant presque chacun à se positionner vis-à-vis de sa situation interne – couplé au fait que le Venezuela est un symbole de bien des choses – le pays agite les passions et excite le simplisme ainsi qu’on avait pu le voir lors de la campagne présidentielle française. Depuis un peu plus d’une semaine, le Venezuela se trouve effectivement plongé dans un trouble profond puisque Juan Guaido, président de l’assemblée nationale depuis le 5 janvier dernier et membre de l’opposition, s’est autoproclamé président en exercice lors d’une grande journée de mobilisation contre Maduro. Depuis, les réactions en chaine démontrent avec acuité à quel point le pays latino-américain dirigé par Chavez durant de longues années demeure un marqueur important pour le positionnement politique et géopolitique de beaucoup.

L’hypocrite défense de la liberté

Très rapidement, à la suite des manifestations du 23 janvier et de l’auto proclamation de Juan Guaido, un nombre considérable de dirigeants ont reconnu le président de l’assemblée comme président en exercice. Bien des pays d’Amérique latine ont procédé de la sorte mais c’est principalement des Etats-Unis, du Brésil et de l’Union Européenne que proviennent les soutiens les plus farouches et les plus importants de Monsieur Guaido. Présenté comme un soutien à un peuple qui lutte contre un tyran despotique tirant sur lui, celui-ci est bien plus assurément un moyen pour bien des pays de se débarrasser de l’un des derniers régimes de gauche sur le continent latino-américain. Il ne s’agit bien entendu pas de dire que tout est rose au Venezuela, loin de là, cela sera l’objet de la partie suivante mais bien plus assurément de pointer la rapidité avec laquelle les soutiens cités plus haut ont dégainé pour faire tomber Nicolas Maduro.

La reconnaissance du statut de président en exercice à Juan Guaido s’est d’ailleurs accompagné d’un fort soutien économique de la part des Etats-Unis qui, dans un but avoué de définitivement mettre hors-jeu le successeur de Chavez, ont décrété que les ventes de pétrole vénézuélien ne pourraient avoir lieu que si les sommes sont déposées sur des comptes bloqués, moyen de précipiter le chaos économique (dans la mesure où Trump et son administration font le choix de priver le gouvernement Maduro de la rente pétrolière en attendant de la reverser au futur gouvernement) et donc le départ de Maduro. La palme de l’hypocrisie revient sans aucun doute à Emmanuel Macron qui a salué, en substance, la démarche du peuple vénézuélien luttant pour sa liberté. Si la situation n’était pas si dramatique il serait cocasse de voir qu’un président confronté à un mouvement insurrectionnel depuis des mois qu’il tente de faire taire par la violence policière se gausse de ce qu’il se passe actuellement au Venezuela. Après tout, il n’y a rien de bien surprenant à tout cela, les mêmes chancelleries nous parlaient de « coup d’Etat démocratique » pour décrire la destitution de Mohamed Morsi en Egypte.

Le marqueur prégnant

On reconnait, me semble-t-il, un évènement majeur à sa propension à être clivant et, appelons les choses par leur nom, à sa faculté à générer des avis simplistes et manichéens. Bien souvent, en effet, un manichéisme exacerbé et un simplisme ambiant sont la preuve d’une volonté, d’une part et d’autre, de faire dudit évènement un marqueur. Dans le cas du Venezuela, la dynamique est pleinement à l’œuvre selon moi. Les deux camps opposés apparaissent, pour leur soutien, comme absolument purs quand le camp opposé est présenté comme le mal incarné pour reprendre une expression que ne renierait pas Georges Bush. Aussi avons-nous vu se mettre en route une véritable machine à propagande de part et d’autre imbriquée dans une bataille d’opinion où il semble impossible de faire preuve de quelque mesure que ce soit.

Tout agit en effet comme s’il était impossible de dire en parallèle que la politique menée par Nicolas Maduro est éminemment critiquable (tant d’un point de vue économique que de celui des libertés politiques et individuelles) et de fustiger la manœuvre grossière en cours qui est le fruit d’une ingérence, notamment des Etats-Unis qui semblent avoir pour ferme intention de faire de l’Amérique latine de nouveau leur pré carré. De la même manière que lors du coup d’Etat égyptien, la condamnation du coup d’Etat valait, pour les défenseurs d’Al-Sissi, soutien à Mohamed Morsi, il semblerait que dire des choses aussi simples qu’évidentes concernant le coup de force institutionnel en cours au Venezuela soit, pour certains, équivalent à défendre corps et âme Nicolas Maduro et son bilan. De la même manière, et en quelque sorte en miroir de cette position, la critique de Maduro s’apparente, pour certains, à un soutien au camp impérialiste dont les visées sont dissimulées derrière le prétexte de la liberté. Dans son magnifique Discours à la jeunesse, Jaurès explique que « le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Il est plus que temps de faire preuve de courage.

Crédits photo: Libération

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