Vers la fin du capitalisme ?

Il y a deux ans, au moment de la campagne pour l’élection présidentielle, Benoît Hamon a décidé d’axer l’ensemble de sa campagne ou presque sur le bouleversement que représentent selon lui la robotisation et la montée en puissance de l’intelligence artificielle. Ledit bouleversement est tout à la fois sociétal et économique, en cela qu’il représente, à n’en pas douter, l’un des défis les plus complexes qu’a eu à affronter la civilisation humaine depuis longtemps. Raillé pour sa proposition d’instauration d’une taxe robot, vilipendé tant à sa gauche qu’à sa droite lorsqu’il a évoqué l’instauration d’un revenu universel d’activité (il y aurait des milliers de lignes à écrire sur ce seul sujet), le candidat socialiste à l’élection présidentielle n’a guère été pris au sérieux sur ce sujet et son score famélique à l’issue du premier tour a justifié, selon certains, le fait de ranger au placard les problématiques qu’il avait évoquées.

Si je suis loin d’être en phase avec le positionnement politique global de Benoît Hamon, il me parait plus qu’intéressant de se plonger dans la grille de lecture qu’il a proposée par rapport à ces questions de robotisation et d’intelligence artificielle dans la mesure où elles me semblent être primordiales pour penser le futur et notamment le remodelage du système économique en place depuis des siècles, le capitalisme. Bien que relativement peu ambitieuses, les mesures proposées par le désormais président de Générations fournissent un point de départ intéressant pour réfléchir aux implications à venir de ce qu’il faut bien placer sous le vocable de révolution. Plus précisément, il me parait évident que le capitalisme est voué à disparaitre sous les coups de boutoir de cette révolution puisque celle-ci met à mal l’un de ses fondements, la dissociation entre la propriété du capital et du travail.

Une brève histoire du capitalisme

Il est évidemment utopique de prétendre définir et faire une histoire du capitalisme en quelques lignes mais il me parait toutefois primordial de poser quelques jalons avant d’aller plus en avant dans l’analyse. Il n’est certes pas aisé de définir un système économique pluriséculaire en quelques mots mais il est toutefois possible d’en tirer les grandes lignes idéologiques et la matrice sur lequel ce système se fonde. Si la composante la plus connue est la croyance absolue en la régulation par le marché – la fameuse main invisible chère à Adam Smith – celle-ci ne saurait suffire à définir le capitalisme. Il y a, en plus de cette croyance, la recherche du profit, l’accumulation illimitée du capital (ce qui pose évidemment la question d’un tel système mis en place sur une zone aux ressources limitées, au hasard la planète Terre) et donc, peut-être l’élément le plus fondamental du capitalisme, la dissociation entre la propriété du capital et celle du travail – dissociation qui donne naissance au salariat.

Le capitalisme se caractérise effectivement par la propriété privée des moyens de production et la nécessité pour les salariés de vendre leur force de travail moins chère que ce qu’elle rapporte aux propriétaires des moyens de production, c’est là toute l’essence du capitalisme et la matrice de la lutte des classes décrites par Marx et Engels. S’il prend son essor avec la révolution industrielle, le capitalisme n’a pas été un modèle linéaire et a progressé grâce à des ruptures comme le rappelle bien Anselm Jappe dans l’appendice de La Société autophage : passage à un autre régime d’accumulation comme avec le fordisme, avènement de nouvelles technologies comme avec l’automobile ou encore déplacement du centre de gravité vers d’autres régions du monde comme avec l’émergence de la Chine post Deng Xiaoping.

La révolution robotique

Le capitalisme a certes connu des crises systémiques qui l’ont rudement remis en cause – la crise de 1929 et l’instauration du keynésianisme faisant à cet égard figure d’exemple paroxystique – il semble pourtant être entré depuis quelques décennies dans une crise d’une toute autre envergure, que l’on pourrait définir comme une crise finale. Il ne s’agit pas tant d’une prophétie que l’on pourrait souhaiter autoréalisatrice que le fruit d’une analyse de la logique même du capitalisme depuis sa naissance. Quelle est la ressource du capitalisme depuis sa création sinon la transformation du travail vivant en valeur (sur ces questions de valeur, la lecture ou la relecture de Marx est salvatrice) ? Depuis les années 1970, c’est précisément l’épuisement de cette ressource primordiale pour le capitalisme qui est à l’œuvre. Les récents soubresauts avec l’uberisation – terme désormais entré dans le langage commun, preuve de la puissance de cette dynamique – ne font que préfigurer ce qui a de grandes chances d’advenir demain, à savoir la fin du salariat et la tendance à l’automatisation grandissante.

La réalité de la situation fait penser aux principes des années lumières dans le sens où les conséquences que nous voyons aujourd’hui ne sont que le résultat (encore très parcellaire) d’évènements s’étant produits il y a déjà des décennies – un peu comme l’on voit le soleil comme il était il y a quelques minutes ou certaines planètes comme elles étaient il y a plusieurs années du fait de la vitesse de propagation de la lumière et de leur distance à nous. C’est précisément parce qu’il y a eu plusieurs points de rupture au tournant des années 1970 (économique avec la fin de l’étalon-or, écologique avec le rapport du Club de Rome, énergétique avec le premier choc pétrolier notamment), que la finance a pris son essor pour pallier la crise permanente de l’accumulation en créant des bulles financières ci et là. La part de plus en plus croissante du travail effectué uniquement pour financer le capital, loin de n’être que la preuve d’une spoliation de plus en plus grande, est également le reflet de l’entrée progressive en crise finale d’un système économique qui ne sait fonctionner que s’il accumule en permanence.

Les apories de la destruction créatrice

L’on pourrait se dire que la révolution robotique en cours n’est que l’énième répétition d’une dynamique pluriséculaire et qu’elle n’est, en ce sens, pas plus grave que les autres. De la même manière que les voitures électriques ont remplacé les calèches, la robotisation serait donc en mesure de s’insérer totalement dans le processus décrit par Joseph Schumpeter et qui est celui de la destruction créatrice. Celle-ci postule effectivement que les percées technologiques confèrent aux entreprises qui les réalisent une situation de quasi-monopole durant un temps et à l’inverse remettent radicalement en question l’existence des anciennes entreprises prééminentes. Le mouvement de destruction créatrice est souvent questionné pour ses effets sur l’emploi : les ouvriers ayant des compétences rendues obsolètes par les nouvelles technologies perdent leur emploi. Elle constitue une contrainte forte à la reconversion de nombreux travailleurs : ceux-ci doivent quitter une activité réputée être moins productive pour se reclasser dans une organisation ou une activité plus productive. Ainsi s’explique la tendance séculaire au déversement illustrée par Alfred Sauvy ou Jean Fourastié : les emplois agricoles se réduisent d’abord au profit de l’accroissement des effectifs industriels. Puis les effectifs industriels diminuent à leur tour pour se transférer vers des emplois tertiaires.

Jusqu’ici, bien que critiquable, le concept de destruction créatrice pouvait bien s’appliquer et c’est précisément la tendance qui est observée dans les pays développés où la part des emplois tertiaires a fortement augmenté avec le temps. Pour autant, les progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle viennent démontrer les apories d’un tel concept en cela que celui-ci fonctionnait bien tant qu’il y avait un endroit où déverser les emplois mais que si, demain, les emplois tertiaires sont remplacés par des robots, il n’y aura guère plus de réceptacle pour les recueillir. Il y aura effectivement la création d’un petit nombre d’emplois pour ceux chargés de créer ou de maintenir en bon état lesdits robots mais pour l’extrême-majorité de la population, la destruction n’aura rien de créatrice.

La fin du travail marchand ?

Le corollaire de cette destruction destructrice est assurément la menace qu’elle fait peser sur les conditions d’existence du travail marchand. Comme je l’ai dit plus haut, la principale matrice du capitalisme réside dans la dissociation entre la propriété du capital et celle du travail. Toutefois, si demain les progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle rendent totalement obsolète la présence de salariés dans les entreprises parce que les robots seront capables de réaliser toutes les tâches ou presque, cette dissociation n’existera plus par définition.

S’il n’y a effectivement plus de salariés il n’y aura alors plus de dissociation entre la propriété du capital et celle du travail puisque la seule propriété qui servira sera celle du capital qui possédera alors les moyens de productions et la capacité de produire sans travailleurs. Evidemment, cet horizon pourrait sembler idyllique en cela qu’il parait être porteur d’une émancipation formidable puisque les humains ne seraient alors plus forcés de travailler et que les robots pourraient le faire à leur place mais il y a fort à parier que, bien que le capitalisme n’existerait plus en tant que tel dans cette situation, les dominants et les propriétaires du capital feraient tout pour conserver jalousement leurs prébendes. Aussi est-il fortement plausible que d’émancipation il ne soit rien et que la société bascule alors dans le vieux schéma de l’esclavagisme. Il se pourrait pourtant que lesdits dominants n’ait pas vraiment d’autre choix que de lâcher du lest.

La crise de surproduction qui guette

Depuis quelques décennies, le volume des échanges financiers sur la planète a explosé si bien qu’aujourd’hui quelques jours suffisent pour créer artificiellement l’équivalent du PIB mondial. Contrairement à ce qui nous est souvent présenté, la financiarisation accrue est moins la cause de la crise finale du capitalisme qu’un symptôme de celle-ci. C’est précisément parce que la crise de l’accumulation est présente que certains acteurs se jettent goulument sur les marchés financiers pour assouvir leur désir de capital – il convient ici de rappeler que la valeur n’a pas d’autre but que d’être augmentée et qu’à ce titre la course au capital est infinie et représente l’un des éléments majeurs de risque pour ce système économique se tenant dans un environnement fini.

L’accumulation toujours plus grande du capital est assurément ce qui guide les grands capitalistes dans leur quête de robotisation et d’instauration de l’intelligence artificielle. Alors qu’un salarié réclame un salaire – au minimum ce qui lui permet de reconstituer sa force de travail comme l’explique brillamment Marx – une machine ne demande rien de tel et n’exige pour ainsi dire qu’une maintenance régulière qui coûte beaucoup moins cher au capital que la présence d’un ou plusieurs salariés. En évinçant progressivement les salariés, le capital en arrive finalement à se dévorer lui-même d’une certaine manière puisque, refusant de fournir des salaires à ceux ne détenant pas le capital, il ne peut finir que par entrer dans une crise de surproduction dans la mesure où les produits créés par les machines ne seront pas achetés par celles-ci et qu’en l’absence de revenus pour les anciens salariés désormais évincés, personne ou presque ne sera en mesure d’absorber les excédents créés.

Le revenu universel, mal nécessaire pour les dominants ?

Nous voilà donc revenus au point de départ et à ce cher Benoît Hamon. Lorsqu’il a présenté sa proposition de revenu universel dans le cadre de la campagne présidentielle de 2017 celui-ci a été vertement critiqué tant à sa gauche qu’à sa droite. A sa droite l’on expliquait alors qu’il n’y avait pas les moyens pour financer une telle mesure tandis qu’à sa gauche l’on dénonçait une trappe à pauvreté et le dernier piège du néolibéralisme en cela qu’une telle mesure reviendrait à ne plus lutter contre les inégalités mais uniquement contre la pauvreté (je suis par ailleurs totalement en phase avec ce point-là). Il se pourrait pourtant que le capital soit finalement forcé d’en arriver à une telle mesure pour éviter la crise de surproduction et donc ainsi mettre fin au capitalisme en acceptant de donner un os à ronger à la masse sans qu’elle ne lui offre sa force de travail en échange.

Alors oui l’on pourrait crier à la victoire et voir cet horizon comme un nouveau jardin d’Eden, il me parait pourtant plus que fumeux d’adopter une telle position. Jamais le capital ne donne par lui-même et jamais il ne le fait s’il n’est pas forcé à le faire. Surtout, s’il en arrive à cette extrémité c’est qu’il aura tout détruit ou presque sur son passage à commencer par les conditions de vie l’espèce humaine sur cette planète. Accepter d’attendre cette éventualité serait criminel en même temps que la preuve d’un singulier défaitisme en reconnaissant finalement que nous ne pouvons rien faire et qu’il nous faut attendre le chaos pour vaincre l’hydre capitaliste. D’ici là, il est important de continuer à se battre pour faire advenir une société plus juste où le capital sera repoussé et les moyens de productions socialisés et de ne pas attendre demain, parce que demain c’est loin. Le capitalisme – j’emprunte cette métaphore à Anselm Jappe – est finalement comparable à Érysichthon ce roi mythologique de Thessalie condamné par les Dieux à une fin insatiable pour avoir abattu un chêne sacré et qui, après avoir englouti toute la production de son royaume ou prostitué ses proches, finit par se dévorer lui-même. Tôt ou tard, si nous le laissons faire, le capitalisme se dévorera lui-même mais il se pourrait bien qu’ils nous dévorent tous avant si nous ne nous mobilisons pas.

Pour aller plus loin:

La société autophage, Anselm Jappe

Le capital, Karl Marx

Le talon de fer, Jack London

La chute de l’empire humain, Charles-Edouard Bouée & François Roche

Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Adam Smith

Capitalisme, socialisme et démocratie, Joseph Schumpeter

Travail salarié et capital, Karl Marx

Crédits photo: My Digital Week

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