#NeRestePasATaPlace ou le piège du néolibéralisme

Il y a plusieurs semaines, un mot-dièse a fait son apparition sur les réseaux sociaux, en particulier sur les Twitter. Porté notamment par Rokhaya Diallo avec son livre, le #NeRestePasATaPlace a eu une renommée aussi puissante qu’éphémère dans certains cercles de la société. L’on pourrait dès lors se dire qu’il n’est pas bien intéressant de revenir sur celui-ci. Je crois pourtant qu’il est important de tenter d’en faire, en quelque sorte, l’exégèse dans la mesure où le surgissement de ce mot-dièse me semble dire beaucoup de choses sur la société dans laquelle nous vivons, particulièrement en raison du fait que cette mode – le mot ne me semble pas exagéré ou usurpé – en dit très long sur la victoire intellectuelle du néolibéralisme.

Au moment de l’apparition de #NeRestePasATaPlace, Anasse Kazib avait publié un coup de gueule que j’avais trouvé excellent en cela qu’il parvenait bien à capter l’air du temps, le fameux Zeitgeist, à propos de cette expression. Il importe désormais, selon moi, de pousser l’analyse encore plus loin afin de tenter de démontrer à quel point ce mot-dièse est un concentré de ce que nous propose le néolibéralisme. Il ne s’agit évidemment pas de fustiger celles et ceux qui ont raconté leur cheminement personnel à travers cette dynamique et qui peuvent être autant d’éléments d’inspiration possible pour beaucoup – et ce, d’autant plus que, comme Anasse, il y a quelques années j’aurais pu prendre la plume fictive pour prendre part à cela – mais bien plus d’essayer de montrer à quel point le discours néolibéral nous a contaminés à grande échelle et comment un tel mot-dièse peut être très pervers. Que celles et ceux qui y ont participé n’en prennent pas ombrage, il ne s’agit pas d’attaques ad hominem mais bien plus d’une tentative de déconstruction de certains des messages les plus néfastes du capitalisme néolibéral.

L’ego hypertrophié

Commençons par ce qui risque de fâcher certaines et certains de celles et ceux qui ont raconté leur parcours via cette dynamique. Il me parait évident qu’une telle démarche est de nature à flatter l’ego. Cela revient-il à dire que toutes les personnes ayant raconté leur parcours sont des égotiques patentés ? Je ne le pense pas. Il me semble bien plutôt que toute la démarche du capitalisme néolibéral visant à permettre à certaines personnes issues de milieux populaires de devenir des « transfuges de classe » s’appuie sur l’un des instincts les plus primaires de l’être humain, celui de la reconnaissance et de l’orgueil.

Comment effectivement nier qu’il y a une composante d’orgueil voire de vanité dans la manière de mettre en avant un parcours qui nous différencie de la masse ? A l’heure où l’uniformisation à marche forcée semble être la norme, tout le monde ou presque essaye de marquer sa différence, de montrer qu’il est une exception. Dans toute cette logique de reconnaissance – fortement appuyée par la société actuelle où l’on propose d’ailleurs aux jeunes de ne plus être rémunérés de manière décente mais en reconnaissance, un peu comme si celle-ci permettait de se nourrir – réussir à s’extirper des classes sociales dominées est souvent vue comme le résultat d’un travail individuel, d’une forme de méritocratie (nous y reviendrons plus tard). Aussi est-il compliqué, au moins au début, de résister à ce magnifique chant des sirènes vous affirmant que vous êtes mieux et que tout ce que vous avez obtenu vous ne le devez qu’à vous-même.

Le joug de la stratégie du jeton

A ce titre, les meilleurs agents du néolibéralisme sont sans aucun doute tous les transfuges qui n’ont pas encore pris conscience de la stratégie de celui-ci. En claironnant que l’on s’est sorti des classes populaires à la seule force de son propre travail et mérite, cette notion si confuse que l’on y fait entrer tout et n’importe quoi, l’on finit bien souvent à son corps défendant par participer à la culpabilisation de l’immense majorité des classes populaires. En se centrant sur l’individu plutôt que sur le collectif, sans doute l’erreur la plus commune à mes yeux, l’on participe pleinement de la construction d’une fable du mérite individuel qui est peut-être l’une des choses les plus néfastes actuellement dans la manière d’aborder les questions relatives aux inégalités.

Ce que nous voyons se dessiner derrière les traits de la fable de la méritocratie n’est finalement rien d’autre que la vieille stratégie du jeton si chère aux Anglo-saxons. Si dans ces pays, la discrimination positive ou les quotas sont l’un des outils principaux, en France il n’existe rien de tel mais cela ne veut pas pour autant dire que la stratégie du jeton n’y est pas présente. Celle-ci consiste ni plus ni moins qu’à permettre à un petit nombre de personnes issues des classes populaires de les quitter. De cette sorte, cette stratégie s’apparente à une forme de double joug pour les groupes les plus dominés de la population. Non seulement les transfuges de classes sont souvent les meilleurs alliés du système économique, reconnaissants d’avoir pu s’élever, mais surtout leur présence dans les sphères plus élevées de la société permet de faire peser sur le reste des dominés une culpabilisation obscène, l’argumentaire étant peu ou prou de dire que si un ou une tel(le) a réussi, tout le monde peut le faire et donc que ceux qui demeurent en bas de l’échelle sociale ne le doivent qu’à eux-mêmes.

L’atomisation de la société

Je disais en introduction que le #NeRestePasATaPlace était selon moi important parce qu’il était le symbole d’une certaine époque en même temps qu’une manière de jeter une lumière crue sur les idées portées par le néolibéralisme. En mettant en place ce joug qu’est la stratégie du jeton, le système économique dominant ne cherche pas à faire autre chose qu’à faire exploser les collectifs et le commun pour leur substituer la poursuite d’objectifs purement individuels. C’est la fameuse Fable des abeilles de Mandeville revisitée, la même qui postule que la poursuite des objectifs individuels est bénéfique à la société en général.

Depuis la chute de l’URSS, les laudateurs du capitalisme néolibéral n’ont effectivement eu de cesse de proclamer la fin du combat des idées comme pour dire que celui-ci avait définitivement emporté la partie. En ce sens, il n’est guère étonnant de voir que la société tente de manière croissante de nier la présence des classes sociales et tend à individualiser les luttes pour mieux écraser les plus dominés. L’uberisation n’est finalement que la dernière pierre à l’édifice de cette atomisation progressive de la société et, à cet égard, la dynamique enclenchée par le mot-dièse prend pleinement sa part dans cette tendance.

La concurrence de tous contre chacun

L’atomisation, la pression odieuse mise au travail, l’explosion des cas de burn-out ou encore le fait que les luttes collectives semblent péricliter sont autant d’indices d’une société qui se délite. A ce titre, le procès France Telecom qui se tient actuellement fournit une éclatante illustration de ce que donne cette société qui considère l’être humain comme une chose. Quel est l’objectif de ces sociopathes, selon la géniale expression de Frédéric Lordon, sinon d’imposer la concurrence partout ? Après tout, comment pourrait-il en être autrement dans un modèle qui prône la fameuse concurrence libre et non faussée à tout bout de champ et met en concurrence les travailleurs de tous les pays entre eux ? Je suis, en effet, intimement persuadé que les structures dans lesquelles nous baignons nous définissent en très grande partie.

Dès lors, il serait illusoire de croire que la concurrence, la recherche forcenée de la compétitivité au mépris de toutes les règles (écologiques, sociales, etc.) en dehors de celle du profit puisse mener à autre chose qu’à l’instauration de la concurrence du tous contre chacun dans la société. A force d’atomiser, d’isoler, de faire croire à chacun que son malheur est la cause du voisin, du mauvais travailleur, de celui qui profiterait des prestations sociales indûment ou de l’étranger – l’on voit bien ici à quel point Emmanuel Macron et Marine Le Pen se rejoignent dans leur logiciel de pensée centré sur la concurrence (de tous contre chacun pour l’un, entre ethnies pour l’autre) – l’on ne peut qu’aboutir à la création d’une société profondément divisée où la suspicion est partout ou presque ainsi que le symbolise à merveille la multiplication des open spaces dans les entreprises.

Le mythe de la responsabilité individuelle

En réalité, tout ceci (du mot-dièse à la stratégie du jeton en passant par la concurrence de tous contre chacun) repose sur une unique matrice, celle de la responsabilité individuelle. Si l’on devait définir le néolibéralisme en quelques mots, à n’en pas douter ces deux-là figureraient en bonne place tant ce modèle les promeut. L’utilisation du terme matrice n’est pas anodine en cela que cette croyance forcenée en la responsabilité individuelle constitue bel et bien l’un des piliers de la pensée néolibérale qui se développe depuis des décennies, illustré par le fameux mantra reaganien affirmant que l’Etat n’est pas la solution aux problèmes mais le problème.

Je suis bien plus enclin à placer la responsabilité individuelle dans la case du mythe. Cette fable que l’on raconte aux enfants pour les endormir anesthésie totalement toute critique d’envergure du système en place, c’est le piège de la souris éternellement enfermée dans sa roue : puisque tout n’est que responsabilité individuelle, ceux qui sont tout en bas de l’échelle sociale ne le doivent qu’à eux-mêmes, ceux qui sont tout en haut idem. Cette croyance est l’un des ciments les plus puissants des dominants puisqu’elle leur permet de croire qu’ils ne doivent leur position à eux et qu’à eux-seuls. De la même manière, nombreux sont celles et ceux à avoir raconté leur histoire sur #NeRestePasATaPlace à être tombés dans ce que je considère être un travers. Disons les choses clairement une bonne fois pour toutes, personne, absolument personne ne se fait ou construit tout seul. La responsabilité individuelle n’est qu’un hochet que l’on agite pour occuper les enfants et mieux les escroquer, tous autant que nous sommes, nous dépendons des structures dans lesquelles nous baignons, des personnes que nous rencontrons, des milieux dont nous sommes issus.

Le collectif et le commun pour sortir de l’ornière

Une fois que l’on a dit tout cela que convient-il de faire ? La tentation peut être grande de céder à la sinistrose, au mépris voire au cynisme. Je crois pourtant qu’il faut rejeter toutes ces passions tristes et plutôt que se placer dans une posture arrogante ou hautaine, s’échiner à déconstruire l’ensemble de ces structures capitalistiques néolibérales qui sont assurément l’une des principales raisons pour lesquelles nous ne cessons de connaître l’échec. Aussi longtemps que nous négligerons l’importance de la bataille intellectuelle si chère à Gramsci alors nous serons condamnés à voir les mots, les idées, les mesures du capitalisme néolibéral s’imposer. Il est plus que temps de repartir à l’offensive.

Et quel meilleur moyen pour lutter contre ces logiques mortifères que de construire du commun et du collectif partout, tout le temps ? Comme j’ai essayé de le démontrer tout au long de ce billet, c’est bien le poison de la division, de l’atomisation, de l’isolement qui fait que la société se disloque petit à petit et que ceux qui devraient lutter collectivement se retrouvent à simplement tenter de protéger leurs maigres plates-bandes. Pendant ce temps, en haut lieu, il y a fort à parier qu’ils soient en train de se délecter de ces divisions entre chômeurs et précaires, titulaires de prestations sociales et petite classe moyenne, étrangers (ou perçus comme tels) et « Français de souche » tout en se disant qu’ils seront bien tranquilles tant que nous ne dépasserons pas ces clivages artificiels et stériles. Cela prendra assurément du temps mais il me semble que là est notre chemin de crête pour ne pas se faire broyer par la mâchoire d’airain constituée par le macronisme d’une part et le lepénisme de l’autre. Dans son essai Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus nous donne peut-être une clé pour ne pas désespérer : « Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui parait ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le cœur d’un homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Tâchons donc de l’imaginer heureux.

Pour aller plus loin:

#NeRestePasàTaPlace : ok, mais pour aller où et avec qui ?, Anasse Kazib sur Révolution permanente

Les transclasses ou la non-reproduction, Chantal Jacquet

Ainsi parlait Zarathoustra, Fredrich Nietzsche

Martin Eden, Jack London

L’ère du vide, Gilles Lipovetsky

Les sociopathes (de France Telecom à Macron), Frédéric Lordon sur La pompe à phynance

Pourquoi je hais l’indifférence, Antonio Gramsci

Le temps des passions tristes, François Dubet

Crédits photo: Les Inrocks

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