La classe moyenne en quelques lignes

A la lecture du budget 2020, il apparait clair que Macron et son gouvernement ont fait de la baisse des impôts pour la classe moyenne l’alpha et l’oméga de leur prétendu virage social. Bien conscients que c’est en faisant adhérer ladite classe moyenne à sa politique que Macron et sa caste ont une chance de se maintenir au pouvoir et de continuer le saccage social en cours, ils tentent par tous les moyens d’obtenir cette adhésion, se plaçant en garant de la préservation de la classe moyenne. Parce que, pour paraphraser Engels et Marx, l’on pourrait dire qu’un spectre hante l’Europe et plus particulièrement la France, celui de la disparition de la classe moyenne.

La classe moyenne semble pourtant avoir tout du mythe, de cet élément un peu fourre-tout au sein duquel tout le monde se retrouve. Pourtant, les contours de ladite classe moyenne sont flous à souhait, ce qui n’est pas un hasard selon moi. La classe moyenne est assurément le meilleur instrument socialement coercitif créé par le capitalisme néolibéral pour contrôler les masses, en particulier les classes populaires. Il est temps de sortir de la caverne et de déconstruire cette fable. Au risque de continuer à s’épuiser en se battant contre des moulins à vents.

Agglomérat plutôt que classe

Théorisée par Henri Mendras et sa fameuse toupie, la moyennisation de la société française est communément placée historiquement durant les Trente glorieuses. Souvent travestie, la théorie de Mendras n’affirme pas une homogénéisation des revenus au sein de ladite classe moyenne, loin de là, mais bien plus assurément une convergence des comportements. Plutôt qu’une classe au sens marxiste du terme, la classe moyenne est bien plus un agglomérat de personnes relativement éloignées mais agrégée dans un groupe social fourre-tout. La classe moyenne, contrairement aux autres, se définit en réalité par la négative, elle est le groupe social qui ne se situe pas aux extrémités – c’est-à-dire ni dans l’extrême-pauvreté ni parmi les élites économiques de la société. Paradoxalement, la classe moyenne est pourtant ce qui créé le plus fort sentiment d’appartenance ou presque parmi les populations alors qu’économiquement celle-ci n’existe pas réellement. C’est sans doute le seul exemple où la classe pour soi (au sens de Marx) et donc la conscience de classe existe alors même que l’existence de la classe en soi est loin d’être une évidence – ou tout du moins que ses contours excluent une large part de ceux qui se voient comme membres.

Souvent utilisé pour démontrer la robustesse de l’économie et du système social français (alors même que l’on sait qu’il n’est pas l’indicateur pertinent quand il s’agit de revenus), le revenu moyen a pour conséquence d’inciter certaines personnes des classes populaires à se penser membres de la classe moyenne. De la même manière, nombreuses sont les personnes à avoir un salaire très confortable qui considèrent être dans la classe moyenne. Il n’y a rien de surprenant à cela lorsque l’on connait le matraquage médiatique et politique qui existe à ce propos. Le but est, en effet, de nier les inégalités et de faire croire aux populations les plus dominées qu’elles ont les mêmes intérêts que certains dominants. Il est d’ailleurs assez ironique de constater que le populisme de gauche reprend cette grille d’analyse avec son fameux adage du 99%. Pourtant, une analyse économique rapide suffit à faire voler en éclat ce mythe. Selon l’INSEE, pour 2016 le 5ème décile de revenu net (donc le revenu médian pour une personne vivant seule) est constitué par les personnes ayant un revenu de 19 700€ annuels soit un revenu mensuel de 1 642€. Si l’on veut élargir la classe moyenne aux 4ème et 6ème décile (ce qui est déjà une modification de la logique même de médiane), celle-ci est donc constituée des personnes ayant un revenu mensuel compris entre 1 461€ et 1 833€. Nous le voyons donc, la classe moyenne prise dans un sens économique est loin d’être aussi étendue dans la population que ce que l’on nous vend à longueur de temps – actuellement une personne touchant moins du SMIC et une personne avec un revenu de 4000€ par mois peuvent se réclamer de la classe moyenne.

Du contrôle social des classes populaires

L’on pourrait croire que cette construction est le fruit du hasard et ne répond à aucun objectif ni dessein supérieur. Je crois pour ma part que le concept de classe moyenne n’est pas une fin mais bien plus assurément un moyen. La classe moyenne n’est qu’un outil à mes yeux pour mieux contrôler les classes les plus dominées de notre société. En leur offrant cet horizon, en leur faisant croire qu’ils font partie du même groupe social que ceux qui gagnent 4000€, en affirmant tout le temps qu’un salaire de 3000€ n’est pas si élevé que ça, c’est tout un imaginaire que l’on offre aux membres des classes populaires. Il s’agit même d’un double imaginaire puisque d’une part on leur promet qu’ils vont pouvoir progresser dans cette classe moyenne et d’autre part on leur explique que des salaires faisant partie des 10% des revenus les plus élevés (le 9ème décile est à 2 810€) n’est pas si élevé que cela. La classe moyenne est en quelque sorte la carotte présentée aux populations les plus dominées de notre société.

Le contrôle social de ces populations-là ne passent évidemment pas uniquement par cette carotte, il comporte également un énorme bâton, un effrayant épouvantail : celui des SDF. Le néolibéralisme a besoin de ces parias de la société pour faire peur au reste de la population. Il ne serait pas difficile de loger ces personnes, en réquisitionnant les logements vides par exemple. On peut se dire que les politiques menées à leur égard ne sont que le fruit d’une indifférence manifeste. Je crois cependant qu’il s’agit bien plutôt d’un cynisme inouï, celui de montrer à la population la punition qui l’attend si elle refuse les codes du capitalisme néolibéral. De la même manière que dans 1984 les populations les plus pauvres sont soumises à la menace de Big Brother, dans nos sociétés contemporaines la menace que fait peser le système économique sur ceux qui entendent l’attaquer est double : la prison pour celui qui ne veut pas entrer dans les normes, la rue pour celui parmi les classes dominées qui se lève contre le capitalisme. Surveiller et punir en somme. Il devient chaque jour plus urgent de fracasser cette mâchoire d’airain.

Crédits photo: Courrier international

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