La toujours très actuelle lutte des classes

Il y a quelques jours, dans le cadre d’un débat sur le projet de réforme – ou plutôt devrions-nous dire de saccage – du système des retraites, Emmanuel Macron a tenu un propos qu’il avait déjà eu il y a quelques temps au moment de la campagne présidentielle. Interrogé sur la question de la pénibilité de certains métiers, le monarque présidentiel a effectivement expliqué qu’il n’aimait pas vraiment ce terme parce qu’en substance, celui-ci suggérerait que le travail puisse être pénible. Par-delà la portée évidemment provocatrice d’un tel propos se niche, à mon sens, une vision globale du monde. En rejetant avec véhémence cette notion, le locataire de l’Elysée ne se prête pas seulement à un exercice de novlangue au sens orwellien du terme, il affirme avec aplomb sa position sur la question de l’organisation de la société.

Expliquer que cela dérange que l’on pense qu’un travail puisse être pénible dépasse, en effet, le simple cadre de la réforme du système de retraite et la question de l’aménagement de celui-ci selon les types de métiers. Cela postule une certaine vision du monde où le travail marchand est vu comme une sinécure et non pas le fruit d’un antagonisme entre celui qui vend sa force de travail et celui qui possède les moyens de production, il s’agit en somme de nier purement et simplement le concept même de lutte des classes. Ce faisant, Emmanuel Macron ne fait que se placer dans la lignée du consensus de Washington – l’autre nom du joug néolibéral – et de la théorie de la fin de l’Histoire nous expliquant qu’après la chute de l’URSS, le capitalisme est l’horizon indépassable et que le concept des luttes des classes est désormais suranné. Je crois, à l’exact opposé de ce postulat, que la lutte des classes est encore (et peut-être plus que jamais) présente même si elle semble avoir muté.

L’atomisation de la société

Si la chute de l’URSS et de l’ensemble du bloc soviétique a indéniablement joué un rôle prépondérant dans le fait que ce soit imposé dans l’inconscient collectif l’idée de la fin de la lutte des classes, celle-ci n’a pu s’enraciner qu’en raison du terreau très fertile imposé par le néolibéralisme avec son avènement. Le tournant des années 1970-1980 avec tout d’abord l’utilisation de l’Amérique latine et de l’Afrique comme laboratoires de l’école de Chicago puis sa transposition au Royaume-Uni et aux Etats-Unis a sans aucun doute permis d’amorcer la victoire culturelle et sociale du néolibéralisme. Dès lors, le mythe de l’inutilité de l’Etat et surtout la foi dans la responsabilité individuelle ont régi la pensée économique dominante qui s’est empressée d’excommunier toutes les écoles de pensée dites hétérodoxes – en France, par exemple, la plupart des économistes hétérodoxes ont alors dû se réfugier dans d’autres domaines de recherche pour continuer à avoir voix au chapitre scientifique (Lordon en philosophie, Friot en sociologie par exemple).

En addition de cette mainmise idéologique sur l’économie alors transformée en science dure si bien que les penseurs néolibéraux se présentent non plus comme les défenseurs d’une idéologie pouvant être contestée et débattue mais bien plutôt comme les porteurs d’une vérité absolue, l’évolution des sociétés occidentales ont participé à l’atomisation de la société et donc à l’isolement de chacun dans un système devenu de plus en plus froid et au sein duquel la concurrence de tous contre chacun attise les braises d’une destructions des réseaux collectifs anciennement présents. A cet égard, la grande vague de désindustrialisation qui a frappé les pays d’Europe de l’Ouest en général a eu l’effet d’un catalyseur pour briser les logiques collectives. Alors que le travail dans l’industrie était encore porteur de vecteurs de solidarité important (il n’y a qu’à voir comment Emmanuel Macron tente de briser les cheminots), les nouvelles méthodes de travail dans les services – en particulier la pratique de l’open space – ou le retour du travail à la tâche ainsi que la hausse fulgurante du chômage sont venus mettre à mal ces logiques.

Classe en soi, classe pour soi

En regard des classes aisées qui ont pleinement conscience de faire partie du bon wagon, on pense aisément à la citation de Warren Buffet sur la lutte des classes que sa propre classe est en train de gagner, se trouve une classe ouvrière devenue invisible. Une anecdote illustre à merveille cet état de fait : il y a quelques années à la faculté de Rennes, un professeur a demandé à des étudiants en master de lui donner la part d’ouvriers dans le pays. La subtilité de l’expérience consistait dans le fait que l’amphithéâtre devait s’accorder pour donner une seule réponse. Après réflexion, les étudiants se sont arrêtés sur le chiffre de 5%. La classe ouvrière, selon l’INSEE, représente pourtant 30% de la population française – un chiffre relativement stable depuis des décennies. Voilà donc comment 25% de la population française se retrouvent complètement invisible. La classe en soi n’est plus reconnue et disparaît dans l’imaginaire de la nation.

Toutefois, la logique est encore plus perverse puisque cette invisibilité frappe également les membres de cette classe. C’est cette fois la classe pour soi qui disparaît. La plupart des ouvriers ne se considèrent pas comme tels alors même que l’INSEE les range dans cette catégorie. La caissière qui avait un père mineur va considérer qu’elle a progressé socialement. Certes il ne s’agit pas de comparer le travail à la mine avec le travail en caisse mais aux yeux des catégories sociales, la caissière n’a nullement évolué, elle est restée au même niveau social que son père. Et c’est bien là tout le problème de notre époque, si l’on n’a pas conscience d’être ouvriers ou dominés, comment une conscience de classe pourrait-elle naitre ? C’est précisément ce pourquoi la croyance en la fin de la lutte des classes imprègne aujourd’hui une bonne partie des classes populaires pour qui la lutte des places s’y est substituée, l’essentiel étant d’attraper soi-même le bon wagon.

Classe moyenne, du mythe à la réalité

Je ne vais pas réécrire ici ce que j’écrivais il y a quelques jours sur la question de la classe moyenne mais un évènement important me parait avoir eu lieu il y a quelques temps. En pleine crise des gilets jaunes, Emmanuel Macron et son gouvernement ont effectivement annoncé qu’il y aurait une baisse d’impôt pour les classes moyennes au cours de l’année 2020 ce que semble quelque peu confirmer le projet de loi de finances. Le monarque présidentiel a sans conteste joué un coup intelligent par cette mesure. Sans compter le fait que la baisse des recettes fiscales servira une nouvelle fois à justifier une coupe dans les dépenses publiques et ainsi de suite, en agissant de la sorte, Macron et sa caste tentent à tout prix de rattacher la majorité des classes moyennes à leur vision.

Il me semble effectivement que dans toute l’histoire politico-économique ou presque, les révolutions ont pu voir le jour au moment précis où une partie non négligeable de ces classes tampons, ni vraiment bourgeoises ni vraiment prolétaires se sont ralliées au moins passivement aux dernières. La fameuse dialectique défendue par Marx tout au fil de son œuvre se retrouve bien dans ce schéma qui, d’ailleurs, place les fameuses minorités agissantes sur le devant de la scène mais qui n’oublie pas que celles-ci ne peuvent agir que parce qu’il y a une adhésion à une forme de ras-le-bol. Avec la crise des gilets jaunes c’est à une première convergence – timide certes mais bien présente – que nous avons commencé à assister, celle reliant les banlieues populaires et racisées aux zones rurales. Il s’en est fallu, je pense, de peu pour que l’édifice ne vacille franchement, notamment lors de ce fameux 1er décembre où, selon les dires de certains médias, une véritable peur panique s’est emparée des dominants. En tentant de raccrocher à lui les classes moyennes, Emmanuel Macron ne fait pas autre chose que d’essayer d’acheter l’adhésion qui permettrait de faire tenir encore un temps le système.

Les transclasses, mirage d’une solution

D’aucuns imaginent dès lors que pour trouver une solution la seule option serait de s’appuyer sur les transclasses. Par transclasses il faut entendre ici des personnes qui ont connu une ascension sociale et qui sont désormais membres d’une classe socialement plus élevée que celle dans laquelle ils ont grandi. Croire cela c’est faire reposer bien trop d’espérance et de poids sur des personnes qui sont souvent elles-mêmes traversées par une lutte des classes interne et qui peuvent avoir bien du mal à se positionner par rapport à leur nouvelle appartenance. Ne se reconnaissant plus dans leur classe d’origine, elles ne sont souvent jamais totalement acceptées par leur classe d’arrivée ce qui aboutit bien trop souvent à un entre-deux délétère qui peut finir par rendre littéralement fou.

Agir de la sorte c’est aussi, et sans doute surtout, oublier que la solution ne saurait être que collective, qu’elle ne tombera pas du ciel ou d’un quelconque guide. Cette position intenable est souvent l’objet d’un malaise au sein de la gauche. C’est la question décennale voire séculaire de l’implication dans le système ou de son rejet absolu. Faut-il demeurer en dehors du système pour en créer un autre ou faut-il au contraire l’intégrer pour le changer ? Ce débat a agité la gauche radicale pendant de longs moments et ne semble pas près de s’arrêter. Y a -t-il d’ailleurs une réponse plus pertinente que l’autre ? Personnellement je ne le crois pas. Il ne me semble pas que se poser la question de cette manière soit très pertinent. La poser ainsi, en effet, c’est raisonner d’un point de vue purement individuel alors qu’il faut au contraire élargir la réflexion à un collectif, une globalité. Je ne crois donc pas que ces deux positions s’opposent mais au contraire qu’elles se complètent. Je suis intimement persuadé qu’il faut construire en parallèle du système en place tout en l’intégrant pour le faire évoluer et préparer les consciences.

L’erreur stratégique du populisme de gauche

Pour répondre à l’idéologie ambiante de fin de lutte des classes, l’une des réponses a été l’avènement du populisme de gauche depuis quelques années. Il me semble pourtant que celui-ci s’enferre d’emblée dans une forme d’impasse qui, je crois, est une erreur stratégique majeure. Le postulat premier du populisme de gauche est effectivement qu’il est possible de construire un peuple – en opposition au populisme de droite qui considère le peuple comme un et homogène avec une forte composante ethnique – et cette construction passe par une rhétorique du peuple contre les élites. Il n’est d’ailleurs pas anodin de retrouver à la fois dans la bouche de Mélenchon et dans celle des représentants de Podemos le terme ‘caste’ en cela qu’il donne une forme à quelque chose qui, d’habitude, est bien plus diffus. Si le populisme de gauche présente l’avantage de nommer un groupe de personnes contre qui il est nécessaire de lutter et permet de sortir de l’abstraction du « il faut lutter contre le capitalisme », celui-ci achoppe selon moi sur une difficulté inhérente à sa construction.

En congédiant Marx et sa pensée sans ménagement, les théoriciens du populisme de gauche se coupent, en effet, de la logique de classes qui, bien qu’elle ait évolué, existe toujours. Le prolétariat n’existe sans doute plus pour soi mais il est toujours présent en soi. De la même manière, bien des évolutions ont entrainé l’apparition d’une nouvelle classe, le précariat, que met très bien en évidence Guy Standing dans son ouvrage éponyme. Le postulat du populisme de gauche, en réalité, est de dire qu’il faut construire un clivage entre les 99% et les 1%, cette logique que l’on a retrouvé à la fois dans le mouvement Occupy Wall Street que dans celui du 15-M – lequel a vu se surimposer le refus du système représentatif. Néanmoins, il me semble qu’adopter cette grille de lecture est une erreur stratégique majeur puisque cette approche présuppose que les 99% seraient un groupe homogène à la recherche des mêmes intérêts. Dans la réalité, les 99% sont une masse difforme et très hétérogène. Le médecin ou le très haut cadre font bel et bien partie de cette masse mais ne partagent assurément pas les mêmes intérêts que le petit ouvrier ou le membre du précariat. Passer à côté de cette complexité c’est se condamner stratégiquement à courir derrière une unité assez vaine et utopique. Ceci rentre d’ailleurs frontalement en confrontation avec la vision de démocratie radicale portée par Chantal Mouffe, l’une des principales théoriciennes de ce mouvement dans la mesure où il n’y aurait théoriquement plus de contradiction au sein des 99%, ce qui n’est pas bien sérieux.

Le commun et le collectif pour sortir de l’ornière

Une fois que l’on a dit tout cela que convient-il de faire ? La tentation peut être grande de céder à la sinistrose, au mépris ou au cynisme. Je crois pourtant qu’il faut rejeter tout ça et plutôt que se placer dans une posture arrogante ou hautaine, s’échiner à déconstruire l’ensemble de ces structures capitalistiques néolibérales qui sont assurément l’une des principales raisons pour lesquelles nous ne cessons de connaître l’échec. Aussi longtemps que nous négligerons l’importance de la bataille intellectuelle si chère à Gramsci alors nous serons condamnés à voir les mots, les idées, les mesures du capitalisme néolibéral s’imposer. Il est plus que temps de repartir à l’offensive.

Et quel meilleur moyen pour lutter contre ces logiques mortifères que de construire du commun et du collectif partout, tout le temps ? Comme j’ai essayé de le démontrer tout au long de ce billet, c’est bien le poison de la division, de l’atomisation, de l’isolement qui fait que la société se disloque petit à petit et que ceux qui devraient lutter collectivement se retrouvent à simplement tenter de protéger leurs maigres plates-bandes. Pendant ce temps, en haut lieu, il y a fort à parier qu’ils soient en train de se délecter de ces divisions entre chômeurs et précaires, titulaires de prestations sociales et petite classe moyenne, étrangers (ou perçus comme tels) et « Français de souche » tout en se disant qu’ils seront bien tranquilles tant que nous ne dépasserons pas ces clivages artificiels et stériles. Cela prendra assurément du temps mais il me semble que là est notre chemin de crête pour ne pas se faire broyer par la mâchoire d’airain constituée par le macronisme d’une part et le lepénisme de l’autre. Dans son essai merveilleux L’Homme révolté, Albert Camus a peut-être des mots qui peuvent guider notre action : « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. Un esclave, qui a reçu des ordres toute sa vie, juge soudain inacceptable un nouveau commandement. Quel est le contenu de ce ‘non’ ? Il signifie, par exemple, ‘les choses ont trop duré’, ‘jusque-là oui, au-delà non’, ‘vous allez trop loin’, et encore, ‘il y a une limite que vous ne dépasserez pas’. […] Dans l’épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le ‘cogito’ dans l’ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l’individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes ». Il est plus que temps de se révolter.

Pour aller plus loin:

La guerre sociale en France, Romaric Godin

Enfance de classes, ouvrage collectif sous la direction de Bernard Lahire

Les transclasses ou la non-reproduction, Chantal Jaquet

Le capital, Karl Marx

Le précariat, Guy Standing

L’homme révolté, Albert Camus

Les affects de la politique, Frédéric Lordon

La fin de l’histoire et le dernier homme, Francis Fukuyama

La nouvelle lutte des classes, Slavoj Žižek

Crédits photo: France Culture

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