L’uberisation en quelques lignes

Dans quelques jours entrera en vigueur la réforme de l’assurance chômage. Malgré la véritable mise en pièce du système social français que représente cette réforme, celle-ci n’a fait que peu débat dans la société lors de son étude par le Parlement. Il y a fort à parier qu’il en sera bien différent avec sa mise en place tant celle-ci va frapper durement les plus précaires et dominés de notre société ainsi que l’a si bien mis en avant Mediapart dans un article fleuve présentant les effets de ce changement de modèle. En parallèle de cette réforme, le gouvernement et sa majorité nous expliquent que comme le chômage baisse – en réalité il n’y a que la catégorie A qui baisse, bien plus sous l’effet d’une baisse des inscriptions et d’une augmentation des radiations que sous celui d’une quelconque reprise économique – il est tout à fait normal de durcir les conditions d’accès à l’assurance chômage.

Il n’est, dès lors, pas absurde de penser que la mise en place d’une telle réforme a de quoi satisfaire toutes les plateformes diverses et variées qui fonctionnent sur le modèle du recours aux autoentrepreneurs, ce que l’on place depuis des années sous le vocable d’uberisation. La forte augmentation de la précarité et de la pauvreté à prévoir avec le changement de modèle de l’assurance chômage a effectivement toutes les chances d’aboutir sur une explosion des emplois qui ont tout de l’exploitation et notamment ce retour du travail à la tâche constitué par toutes ces plateformes.

Le joug qui se prétend liberté

Dans l’excellent Cash investigation consacré en partie à ces questions, il est assez ironique d’écouter l’argumentaire des géants de ce secteur comme Deliveroo ou Uber Eats. En bons laudateurs de leur système, ceux-ci se plaisent effectivement à expliquer que le recours aux autoentrepreneurs est une formidable avancée dans la mesure où ce système apporterait la liberté que n’aurait pas les salariés puisque liées par un lien de subordination à leur entreprise. Ces entreprises se gardent bien de dire que le recours aux autoentrepreneurs est avant tout un moyen de contourner la législation en ne payant ni cotisation sociale ni indemnités de licenciement ni congés payés (et la liste n’est ici pas exhaustive).

Surtout, le lien de subordination existe bel et bien mais est masqué afin que les personnes travaillant pour ces plateformes ne soient pas requalifiées en salariées par les juridictions compétentes. En réalité, ce à quoi nous assistons n’est rien d’autre qu’un retour du travail à la tâche où la plateforme est en mesure de prendre puis de jeter quand elle le souhaite les personnes qui travaillent pour elle précisément parce qu’elle a contourné toute la législation sociale de ce pays. A entendre les défenseurs de ce modèle, il faudrait dépasser le salariat pour permettre à chacun de recouvrer la liberté mais c’est toujours sous couvert d’avancée que les pires régressions sociales continuent leur marche en avant. A trop vendre la liberté et le monde de demain ces plateformes tentent de nous faire oublier qu’elles ne défendent que le monde d’hier voire d’avant-hier, fait d’asservissement et d’exploitation.

Acculés aux luttes défensives

Il y a, je crois, quelque chose d’encore plus déprimant dans le succès et la croissance de l’uberisation. Bien qu’elle soit loin d’être le seul exemple, elle est selon moi symptomatique d’une tendance qui semble nous condamner à ne porter que des luttes défensives. L’uberisation est effectivement un moyen pour le capitalisme néolibéral financiarisé de nous mettre dos au mur et de nous acculer pour empêcher de penser et d’articuler des luttes offensives. Aussi longtemps que nous nous battons contre l’uberisation, nous ne le faisons pas contre le cœur du problème qui est évidemment le système capitaliste. En d’autres termes, avec l’uberisation, le capitalisme nous force à nous battre pour conserver le salariat en le présentant comme une avancée extraordinaire alors même qu’il n’est qu’une autre forme d’exploitation, certes moins obscène, que le travail à la tâche.

Il est sans doute grand temps de nous rappeler la phrase d’Arendt sur la faiblesse de l’argument du moindre mal (le salariat en l’occurrence) et de ne pas oublier que choisir le moindre mal c’est tout de même choisir le mal. Il y a évidemment de quoi se réjouir de voir Uber ou d’autres entreprises de ce type être condamnées à requalifier la relation de travail qui les lie à leurs travailleurs mais il serait dangereux de s’arrêter en chemin. L’uberisation est assurément le nouveau visage de l’exploitation mais elle ne doit pas nous faire oublier ses autres visages. Aujourd’hui plus que jamais il est temps de repartir à l’offensive et de faire à nouveau reculer le capital. Dans le cas contraire, nous sommes condamnés à nous faire dévorer plus ou moins lentement par ce monstre.

Crédits photo: Libération

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