Ouvrir enfin le livre noir du capitalisme

Il y a quelques semaines le trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin fut commémorée. L’anniversaire de ce qui a sans doute été l’évènement géopolitique le plus important depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale a, sans surprise aucune, été l’occasion pour l’ensemble ou presque des éditorialistes dominants que compte ce pays – tous acquis à la doxa capitaliste et néolibérale – de célébrer à grands renforts de superlatifs la suprématie de l’économie de marché et, surtout, de fustiger toutes les alternatives au capitalisme. Effectivement, comme il est de coutume dès lors que ces personnes abordent la question de l’URSS, ils se sont emparés de l’occasion pour appeler une énième fois à ouvrir le livre noir du communisme, une manière de rappeler selon la célèbre formule thatchérienne qu’il ne saurait y avoir d’alternative au capitalisme néolibéral financiarisé.

Bien qu’éculé et utilisé de manière quasi sempiternelle, cet argument a une nouvelle fois fait florès pendant un mois (il n’y a qu’à voir la réception faite à l’article du Monde diplomatique traitant de la réunification à marche forcée de l’Allemagne). Evidemment, l’on pourrait voir dans cette séquence une preuve nouvelle, s’il en fallait, de la suprématie actuelle de ce modèle économique. Je crois pourtant que la logique qui sous-tend ce concert de perroquets révèle bien plus les fragilités actuelles du modèle capitaliste néolibéral. A l’heure où des révoltes éclatent un peu partout sur la planète et que la réponse du capitalisme est de montrer les crocs de plus en plus autoritaires, il est effectivement important pour les laudateurs de ce système de discréditer toutes les alternatives. C’est précisément pour cette raison qu’il est de plus en plus urgent d’ouvrir le livre noir du capitalisme, qui est tout autant sinon (de manière très probable) plus fourni que celui concernant l’URSS.

Privatisation, déshumanisation et conditions de travail

Disons-le d’emblée, la logique de la présente analyse est de faire le lien entre le local et le global pour démontrer à quel point le livre noir est lourd. Dans cette optique la première des pierres à jeter dans le jardin du capitalisme néolibéral financiarisé est indéniablement celle qui est reliée aux conditions de travail un peu partout sur la planète. A cet égard, la privatisation de France Télécom et le procès qui s’est tenu il y a quelques semaines donnent une porte d’entrée particulièrement intéressante en cela qu’ils sont symboliques des logiques délétères introduites par l’apparition et l’émergence de ces nouvelles méthodes managériales toutes acquises à la logique de la baisse des coûts et toutes tournées vers l’intérêt de l’actionnaire et des dividendes. Si France Télécom – devenu Orange entre temps – est un puissant symbole de ces logiques c’est évidemment parce que le nombre de morts qu’a entrainées la privatisation est importante.

Il ne faudrait toutefois pas limiter la nocivité aux privatisations et du lot de suicides qu’elles charrient tant elles ne sont que la face émergée de l’iceberg. Dans leur sillage, en effet, c’est l’extrême majorité des salariés qui se retrouvent complètement pressurisés, sommés de répondre à des injonctions paradoxales et forcés de vivre entre le stress et les dissonances cognitives qui aboutissent souvent à la mort ainsi que le démontre très bien le compte @DuTravail sur Twitter. Plus globalement, c’est sur l’ensemble de la planète que les conditions de travail sont abominables si bien que les conquis sociaux de nos pays (la limitation de la durée de travail, la fin du travail des enfants, les congés payés, etc.) sont une douce utopie dans les pays que l’on place sous le vocable d’atelier du monde, ces pays où les morts au travail sont bien plus nombreuses, le drame du Rana Plazza et ses 1135 morts faisant office de symbole presque absolu.

New Public management et plan d’ajustement structurel, deux faces d’une même pièce

S’il fallait donner un nom et un visage aux conséquences dramatiques de la mise sous pression du secteur public, ce serait celui de Christine Renon cette directrice d’école de Bobigny qui s’est suicidée il y a de ça quelques semaines. Il ne s’agit pas de résumer la pression subie par les fonctionnaires à cette seule figure mais Madame Renon est symbolique de bien des drames qui frappent le public. Nous avons parlé plus haut des privatisations formelles mais il ne faut pas oublier la privatisation rampante du service public qui a progressivement adopté les codes du privé selon la doctrine néolibérale du New Public Management (ou NPM). Très concrètement il s’agit de soumettre les agents publics aux mêmes règles que les salariés du secteur privé avec toute la cohorte de stress, d’humiliations et autres broyages que l’on y connait. Le pendant de France Télécom étant très certainement la SNCF qui connait depuis quelques années une explosion du nombre de suicides dans ses rangs. Plus globalement, la perte de sens au travail des agents publics est manifeste depuis que le NPM règne en souverain et que le profit et la baisse des coûts à tout prix sont devenus les éléments constitutifs de la philosophie de l’action publique pour les décideurs.

A ce malaise, ou plutôt devrions-nous dire ce mal-être, des agents publics fait écho dans les pays dits en développement les ravages des multiples plans d’ajustement structurel (ou PAS) imposés par le FMI durant des décennies. Ces PAS ne sont rien d’autre que l’imposition du modèle néolibéral à l’ensemble des pays dominés de la planète si bien que lesdits pays n’ont été ni plus ni moins que les laboratoires au sens premier du terme des idées de l’école de Chicago menée par Milton Friedman. De la même manière, le soutien des Etats-Unis à un certain nombre de coups d’Etat militaires sanglants en Amérique Latine – le plus célèbre étant celui de Pinochet – n’avaient pas pour autre but que de permettre la mise en place de la désormais bien connue stratégie du choc afin d’infliger des cures néolibérales extrêmes à ces pays, avec des conséquences sociales absolument dramatiques.

La précarité qui tue

Marseille novembre 2018, Nîmes octobre 2019, Lyon novembre 2019. En l’espace d’une année trois faits d’actualité sont venus rappeler avec force et vigueur que la misère tuait ou mutilait et que la meurtrière pouvait prendre des formes bien différentes. L’effondrement d’immeubles à Marseille symbole des problématiques du mal-logement dans ce pays, la mort de faim d’une mère de 90 ans et de sa fille de 50 ans dans leur appartement à Nîmes dans l’indifférence la plus totale et l’immolation d’un jeune étudiant en situation de grande précarité symbole de la détresse étudiante et de la jeunesse plus largement sont autant d’éléments démontrant de manière puissante que la misère tue sans ménagement les plus dominés de cette société. Là encore il ne s’agit pas de faire de ces trois éléments le cœur de la réflexion car ils ne sont que la partie visible. Le mal logement (ou l’absence de logement), la grande pauvreté et la détresse de la jeunesse tue de manière insidieuse au quotidien ou presque. Le terrible cortège des morts de la misère est très souvent minimisé voire ignoré, un peu comme peuvent être regardés avec dédain ou tout simplement niés les SDF dans la rue.

Cette misère qui mutile, qui maltraite les corps et qui finit par tuer n’est pas l’apanage du capitalisme français mais bien plus celui du capitalisme tout court. La mondialisation sauvage au service du capital et des grands actionnaires est la cause d’un nombre incalculable de morts tant ses conséquences touchent largement les populations les plus dominées de la planète. Le libre-échangisme forcené et l’exploitation des économies des pays en développement, africaines notamment, ont effectivement jeté sur la route de l’exode un nombre massif de personne si bien que la mer Méditerranée, la Mare nostrum¸ notre mer s’est progressivement transformée en cimetière sous-marin. De la même manière, le capitalisme autoritaire et xénophobe à l’œuvre un peu partout en Occident préfère externaliser la gestion des migrants à des pays où les droits humains ne sont pas assurés et ferme les yeux sur l’esclavage en Libye ou sur les conditions de vie de millions de personnes sur cette planète pour peu qu’il puisse exploiter le sol et le sous-sol des pays en profitant de la bienveillance de dirigeants criminels. Cette économie de la prédation est magnifiquement symbolisée par la fin de la lutte contre les inégalités, celles-ci étant reparties à la hausse sur les dernières décennies, à laquelle s’est progressivement substituée une vague lutte contre la pauvreté (l’équivalent de donner quelques miettes pour mieux conserver le gâteau en entier en haut lieu) qui est elle-même en passe d’être abandonnée tant le capitalisme tend à montrer de manière croissante sa face la plus monstrueuse et vorace.

La double négation

En regard de ces multiples violences qui génèrent désespoir, désarroi et surtout mort, le capitalisme et ses laudateurs demeurent sourds à la réalité. Drapés dans leur prétendu pragmatisme qui est assurément la plus idéologues des idéologies, les dominants de se monde dénient tous les droits ou presque aux dominés à commencer par le droit de reconnaissance des sévices que fait subir leur cher modèle. A cet égard l’exemple de l’immolation de l’étudiant lyonnais est extrêmement révélateur. Avant de commettre son geste, il a effectivement publié un très long texte incriminant tout à la fois Sarkozy, Hollande et Macron et plus largement le néolibéralisme débridé à l’œuvre dans le pays et qui détruit progressivement son modèle social. Malgré ce réquisitoire très clair, les membres de la caste au pouvoir se sont succédé pour expliquer que son geste n’avait rien de politique et qu’un suicide n’était jamais politique. Il y aurait de quoi rire si le sujet n’est pas si dramatique. Dans la société actuelle, un peu partout sur la planète, refait surface le premier postulat d’Albert Camus dans son Mythe de Sisyphe à savoir qu’il n’y a qu’une question philosophique vraiment sérieuse, celle du suicide.

Plus largement cette négation est double parce qu’elle est politique mais également sociale. Un peu partout sur la planète aussitôt que l’on évoque la pauvreté, les inégalités et le livre noir du capitalisme l’on se voit opposé l’argumentaire selon lequel la pauvreté aurait reculé depuis l’avènement de la mondialisation. Je ne vais pas revenir ici sur toute la critique qui a été faite sur la question des statistiques et de comment il est extrêmement facile de les manipuler mais il est évident que cette négation sociale est d’une violence inouïe qui est, elle, bien politique malgré ce qu’essayent de nous vendre le pouvoir et sa cour à l’échelle mondiale. Le néolibéralisme a, il est vrai, fourni une matrice idéologique et intellectuelle permettant de sortir un argument miracle, celui de la responsabilité individuelle. Désormais, en plus de nier la violence économique, sociale, humaine, etc. du capitalisme, il s’agit pour les dominants de dire que tout est question de responsabilité individuelle. En d’autres termes si vous êtes dans la misère c’est de votre faute et uniquement votre faute, absolument pas des structures globales régissant l’économie et la planète.

La lente rémission à la suite de l’URSS

Si le capitalisme néolibéral financiarisé apparait si triomphant depuis des décennies c’est bien évidemment parce que la chute de l’URSS et la faillite de son modèle a servi de formidable catalyseur au capitalisme. Dans la droite lignée de l’ouvrage de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire présentant le capitalisme néolibéral et la démocratie libérale comme l’horizon indépassable, les grands de ce monde ont fait leur et imposé le There is no alternative thatchérien. Il faut dire que le dévoiement des théories marxistes, le stalinisme dictatorial et ses suites ont fait énormément de mal à tout le courant de la gauche anticapitaliste et qu’il faut du temps pour se relever d’un tel affront. Il me semble pourtant que la domination culturelle et intellectuelle du capitalisme néolibéral tend à s’effriter. Alors que pendant des décennies il a été triomphant et conquérant le voilà qui doit en effet utiliser la coercition presque partout sur la planète pour demeurer en place.

Alors qu’il serait légitime de voir dans cette extension du domaine autoritaire que nous voyons à l’œuvre dans bien des pays la preuve de la victoire finale de ce capitalisme néolibéral tant sa puissance de feu interdit presque toute alternative – si bien qu’il est, selon l’adage, plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme – je crois au contraire que quand il ne reste plus que la coercition à un modèle pour tenir en place il entre dans une phase de turbulences accrues, pour reprendre l’excellente formule de Frédéric Lordon l’on ne tient pas éternellement une société (et a fortiori une planète) avec de la flicaille et du Lexomil. Peut-être avons-nous donc l’occasion d’ouvrir une fenêtre historique dans les mois ou années à venir.

Le collectif et l’internationalisme comme seul horizon

Effectivement, depuis quelques mois nous voyons apparaitre dans les quatre coins du globe des révoltes contre les pouvoirs en place. Il serait bien évidemment à la fois réducteur et simplificateur de dire que l’ensemble de ces révoltes ont un même dénominateur commun et sont de même intensité mais de la France à l’Algérie, du Chili à la l’Irak, du Liban à Hong Kong (et la liste n’est ici évidemment pas exhaustive), ce sont autant de foyers de révolte qui peuvent tisser des liens entre eux. Cet embrasement presque généralisé agit comme un système à double détente, à la fois local et global. Localement c’est bien évidemment le moyen de recréer du collectif au sein même de la société alors même que depuis des décennies tout l’objectif du néolibéralisme a été de favoriser l’atomisation de ladite société notamment avec le concept de responsabilité individuelle. A cet égard les nouvelles relations qui se nouent sont un apprentissage accéléré de la lutte puisqu’une fois le génie du collectif est sorti de sa lampe il est extrêmement difficile pour les pouvoirs en place de le faire disparaitre à nouveau.

Il ne faut toutefois pas limiter les bienfaits de ces révoltes aux simples niveaux locaux puisqu’internationalement également des liens se tissent si bien que l’on a pu voir fleurir des gilets jaunes un peu partout sur la planète ou que les mouvements sociaux apprennent les uns des autres. Ce qui est particulièrement frappant, bien qu’il existe des différences entre les différentes mobilisations, c’est qu’elles suivent souvent une même logique : un élément presque anodin fait exploser la colère comme si les peuples disaient stop, c’en est assez maintenant – répondant ainsi pleinement à la définition de la révolte établie par Camus dans L’Homme révolté – précisément parce que ce sont des ressentiments qui viennent de loin. De la hogra algérienne à la dénonciation des décennies de néolibéralisme au Chili en passant par l’embrasement généralisé à Hong Kong contre une classe politique inféodée à Pékin, à chaque fois ou presque le déclencheur des crises (le fait de briguer un 3ème mandat ici, une augmentation du ticket de métro là, une taxe sur les carburants à un autre endroit, etc.) n’est qu’un prétexte. Evidemment la répression est féroce et le capitalisme est en train de montrer ses crocs et sa face monstrueuse mais, comme je le disais plus haut, je crois paradoxalement que c’est une excellente chose parce que peut-être est-ce la preuve qu’il commence à avoir vraiment peur. Pour franchir un nouveau palier, l’internationalisme est une étape nécessaire au sens philosophique du terme dans la mesure où étant désormais globalisé, le capitalisme ne peut craindre qu’une attaque globale à son encontre. Il est sans doute temps d’inverser la fameuse logique ‘glocal’ qui dit qu’il faut penser global et agir local pour au contraire partir des réalités locales pour agir globalement et internationalement. Aujourd’hui plus que jamais, l’injonction marxiste est nécessaire. Prolétaires de tous les pays unissons nous et, comme Camus dans L’Été, prenons conscience qu’au fin fond de l’hiver le plus sombre nous pouvons découvrir en nous un invincible été.

Pour aller plus loin:

Les sociopathes (de France Télécom à Macron), Frédéric Lordon sur La pompe à phynance

La stratégie du choc, Naomi Klein

L’homme révolté, Albert Camus

Le désert des tartares, Dino Buzzati

Ce cauchemar qui n’en finit pas: Comment le néolibéralisme défait la démocratie , Christian Dardot et Pierre Laval

Le reportage d’Envoyé spécial sur la SNCF

Le mythe de Sisyphe, Albert Camus

La nouvelle lutte des classes, Slavoj Žižek

Les affects de la politique, Frédéric Lordon

Une histoire populaire de France, Gérard Noiriel

Récidive. 1938, Michaël Fœssel

Il est où, le bonheur, François Ruffin

Quand la gauche essayait, Serge Halimi

Les misérables, Victor Hugo

La fin de l’histoire et le dernier homme, Francis Fukuyama

Le talon de fer, Jack London

Le capital, Karl Marx

Crédits photo: France Info

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s