L’armée de réserve en quelques lignes

Depuis des semaines, la France est touchée par un mouvement social de grande ampleur s’opposant à la réforme des retraites conçue et défendue par Emmanuel Macron et sa majorité. Si l’issue de cette lutte est incertaine et a bien des chances de se matérialiser par une adoption de ladite réforme – les institutions de la Vème République étant ce qu’elles sont, il est effectivement possible au pouvoir de passer en force contre une majorité du corps social – il va sans dire que cette mobilisation laissera des traces. L’un des grands arguments utilisés par le pouvoir (et qui n’a pas vraiment marché) pour tenter de diviser le mouvement social aura été celui de la fameuse « clause du grand-père ».

En promettant à un certain nombre de corporations que la réforme ne s’appliquerait qu’aux nouveaux entrants dans le monde professionnel, le gouvernement n’a pas fait autre chose que de remettre au goût du jour le principe séculaire du diviser pour mieux régner. Dans cette optique, il me parait important de revenir sur le concept d’armée de réserve théorisé par Marx dans Le Capital, en cela qu’il est sans doute le paroxysme de cette logique de la division en la couplant à la menace perpétuelle qu’il fait planer sur les travailleurs. Dans un tel moment politique, se souvenir de ce genre de mécanisme à l’œuvre dans le capitalisme ne me semble pas superflu pour penser et articuler la lutte.

Les visages protéiformes de l’armée

A l’époque où Marx a théorisé ce concept d’armée de réserve des travailleurs, la situation était relativement simple. Dans son esprit cette armée de réserve était principalement nationale et composée des personnes qui ne vendaient pas leur force de travail. Pour faire un parallèle un peu grossier, cela concernerait aujourd’hui les personnes au chômage. Depuis, la mondialisation néolibérale est passée par là et la dynamique des délocalisations et autres nouvelles formes de l’emploi ont explosé, ce qui à mon sens rebat fondamentalement les cartes de cette notion d’armée de réserve des travailleurs.

Celle-ci n’est effectivement plus nationale mais bien plus mondiale en cela que la menace que l’on fait peser sur les travailleurs ne consiste plus à dire que d’autres personnes dans le pays seraient prêtes à prendre leur place mais bien plus que la compétition, comme aime dire les capitalistes, est désormais internationale et que si les travailleurs occidentaux rechignent à se faire exploiter, il sera possible de payer dix ou quinze fois moins cher dans certains pays d’Asie devenus, comme le veut l’expression désormais consacrée, les ateliers du monde. Plus encore que cette internationalisation de l’armée de réserve – qui n’est malheureusement pas allée de pair avec un internationalisme des travailleurs – les mutations de l’emploi ont fait grossir les rangs de celle-ci. Il serait effectivement absurde de croire que parce qu’un pays possède un taux de chômage moins élevé qu’un autre, celui-ci comporterait une armée de réserve moins importante. Le sous-emploi, les emplois payés une misère, les personnes non-inscrites dans les statistiques (et la liste n’est ici pas exhaustive) sont autant de groupes qui participent de cette armée de réserve sans pour autant être comptabilisées dans les chiffres du chômage.

La stratégie du bâton

Pour bien saisir le concept d’armée de réserve, il faut, je crois, prendre un peu de recul et constater à quel point le capitalisme use de la stratégie du bâton. Par stratégie du bâton j’entends parler de cette stratégie qui vise à menacer de déclassement toute personne qui ne se conformerait pas aux règles établies. Il y a bien sûr la menace du chômage agitée à l’égard de ceux qui sont en poste mais, plus largement, c’est face à une épée de Damoclès permanente que nous nous retrouvons.

A cet égard, l’on ne comprend bien le concept d’armée de réserve que si l’on fait l’effort de le coupler avec toute la théorie développée par Michel Foucault dans Surveiller et punir qui, finalement, ne parle pas d’autre chose que de cette stratégie du bâton. En marquant les déviants, le système en place ne fait rien d’autre que de montrer à la majorité de la population qu’il vaut mieux suivre les règles même si celles-ci mènent à l’exploitation que de se lever contre elles. En ce sens, les personnes sans domicile fixe constituent assurément l’un des puissants leviers de menace du capitalisme en cela que leur présence agit comme un double repoussoir des velléités de révolte : d’une part l’on peut se dire que l’on n’est pas si mal dans notre situation en voyant pire que soi et, surtout, ces « déviants » sont là pour notifier à la masse ce qui peut l’attendre si elle refuse de se conformer. Aujourd’hui plus que jamais, il est grand temps de casser le bâton.

Crédits photo: Stiki

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