C’était Mababa, le papet marseillais

En ce jour habituellement dévolu aux canulars en tous genres et autres facéties, il est quasi-certain que très peu (pour ne pas dire aucun) des suiveurs de l’OM voire même des Marseillais de naissance, d’adoption ou à distance auront le cœur à faire des blagues, alors même que la Cité phocéenne est d’habitude plutôt joviale. Depuis quelques jours Marseille était devenue l’un des centres d’attention à propos de l’épidémie de Covid-19 avec le surgissement médiatique de Didier Raoult et du débat à propos de l’hydroxychloroquine. Tout le monde ou presque à Marseille a émis un avis sur cette question alors même que, reconnaissons-le, personne ou presque ne connait rien sur le sujet. Voilà ma ville de nouveau sous les feux des projecteurs pour des raisons bien plus tristes cette fois-ci.

Hier, tard dans la soirée, un véritable séisme symbolique a frappé Marseille, un coup de tonnerre aussi puissant qu’était la voix de Mababa Diouf lorsqu’il tonnait en interview, jouant avec les mots et les expressions de la langue de Molière comme peu d’acteurs du monde du foot. En apprenant la mort de l’ancien président de l’OM, les hommages ont été unanimes ou presque sur les réseaux sociaux et les divers médias, preuve de la valeur de celui qui a présidé aux destinées du club pendant quatre années et demie. Plus tôt dans l’après-midi nous apprenions que Pape était dans un état critique, hospitalisé à Dakar. Ce départ foudroyant met Marseille en deuil et une grande partie du football français en émoi tant Monsieur Pape Diouf était reconnu et respecté par tous ou presque. Si son vrai prénom était Mababa, il était connu sous le nom de Pape, sans doute pas un hasard dans une ville où l’on prononçait celui-ci souvent avec un accent sur le e final et où le mot Papet fait référence à un grand-père ou un vieil homme que l’on traite avec respect et déférence.

L’homme révolté

Si l’on devait retenir un élément pour caractériser la vie et la carrière de Pape, ce serait certainement sa complexité. Homme aux multiples facettes, il était de ces personnages romanesques faits êtres vivants, peut-être son amour des lettres et de la culture lui venait de cette destinée exceptionnelle. Rien, en effet, ne prédisposait le petit Mababa à devenir un jour le président du club le plus fou du football français. Ayant vu le jour et grandi dans une famille qui n’avait pas à se plaindre – son père était effectivement un militaire qui avait de quoi subvenir aux besoins de sa famille – Pape avait toutes les chances de ne jamais côtoyer la difficulté matérielle. Il la connaitra pourtant de près, presque intimement, après un acte de révolte qui inaugurera alors une longue liste d’actes et d’actions démontrant sa forte personnalité.

Envoyé par son père en France à dix-sept ans, le jeune Mababa croit alors rejoindre l’Hexagone pour entrer à l’école militaire. Arrivé à Marseille, il se rend rapidement compte qu’il s’agit en réalité de s’engager dans l’armée. Son père souhaitait le voir manier les armes, la première de ses révoltes sera de se diriger plutôt vers le maniement des mots et de la langue française. « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? écrit Albert Camus dans l’essai éponyme. Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement ». Si Mababa dit non à l’armée et se retrouve presque à la rue selon ses propres dires, c’est pour se diriger vers une carrière qu’il juge plus prometteuse et en phase avec ses aspirations. Après avoir obtenu son bac en candidat libre, le voilà qui parvient à intégrer Sciences-Po tout en vivant dans un foyer de jeunes travailleurs. Comme il l’a expliqué lors de son passage à On N’est Pas Couché en mars 2009, le jeune homme espère alors intégrer l’ENA et embrasser une carrière politique. Attiré par la réussite comme il le dit lui-même, il serait facile de voir en lui un énième avatar du Rastignac de Balzac qui lance un sonore « A nous deux maintenant ! » à l’attention de Paris juste après avoir enterré le père Goriot.

Il n’en est rien et Mababa va de toutes façons rapidement devoir abandonner cet objectif pour des raisons pécuniaires. De petits jobs en petits jobs, il finit par travailler pour les PTT puis par intégrer La Marseillaise, le quotidien communiste, pour y traiter de sport. L’ambition chevillée au corps il devient rapidement agent de joueurs, l’un des premiers noirs à occuper un tel poste avant d’intégrer l’OM en 2004 pour prendre le poste de directeur général. Au départ de Christophe Bouchet, il lui succède devenant ainsi le premier président noir d’un club en Europe, ce qu’il ne manquera pas de souligner en affirmant « [qu’il est] le seul président noir d’un club en Europe. C’est un constate pénible, à l’image de la société européenne et, surtout, française, qui exclut les minorités ethniques ».

Le porte-voix

Aussi Pape, une fois devenu président de l’Olympique de Marseille, échappe-t-il à lui-même pour se transformer en symbole. De ce mot, l’on connait avant tout la définition première, celle qui explique qu’il renvoie à autre chose qu’à lui-même. Sur ce plan, comment ne pas voir en Monsieur Diouf un symbole monumental. Premier et alors seul président noir d’un club européen, dans une ville ouverte sur tous les sud, faite de brassage, il renvoie à la mixité de cette ville magnifiée par Jean-Claude Izzo dans sa trilogie marseillaise et pour qui « ici, celui qui débarque un jour sur le port, il est forcément chez lui. D’où que l’on vienne, on est chez soi à Marseille. Dans les rues, on croise des visages familiers, des odeurs familières. Marseille est familière. Dès le premier regard ». Pape n’est pas né Marseillais mais l’est devenu à l’instant où il a débarqué dans la capitale provençale. Mais le terme symbole peut également désigner autre chose. Etymologiquement, en effet, le mot symbole dérive du grec ancien symbolon qui signifiait « mettre ensemble ». Dans la Grèce Antique le symbole était un morceau de poterie que deux cocontractants partageaient afin de se reconnaître à l’avenir.

Là encore, difficile de ne pas voir en Pape un puissant fédérateur. Rarement en effet un président n’avait été autant aimé par les supporters. Il est peu commun, en effet, qu’un président de l’OM, a fortiori, qui reste à la tête du club aussi longtemps soit apprécié et même aimé par l’ensemble ou presque des supporters – les témoignages unanimes en sont le témoignage le plus percutant. Il faut dire que durant tout son mandat, Mababa a redonné de la fierté à tout un peuple en le représentant dignement, nous y reviendrons.

Par-delà cette représentation de tous les Marseillais, Pape aura été ce président si attentif et attentionné à l’égard des ultras et des groupes de supporters. Sans doute son parcours de vie l’aidait à comprendre ces personnes qui sacrifient tout ou presque pour l’OM et c’est précisément deux moments précis que je retiens de lui dans sa relation aux groupes, deux moments de grands sacrifices pour certains d’entre nous. Le 23 août 2008, sur la route du Havre, un déplacement comme il y en avait eu des centaines avant et comme il allait y en avoir des centaines après, Imad et Lahcen perdaient la vie dans l’accident du bus du MTP. Poussant sans succès auprès de Frédéric Thiriez, alors président de la LFP, pour reporter le match, Pape viendra rendre hommage aux deux personnes disparues, les yeux mouillés, au bas du parcage marseillais dans un rare moment de communion entre un président et des groupes de supporters (ce qui donnera l’occasion d’une poignante photo, que l’on peut voir plus haut). Quelques semaines plus tard, il appuiera de tout son poids la mobilisation pour la libération de Santos qui était alors détenu en Espagne après le match Atlético-OM. Toujours proche de la base, le credo du papet.

Le patron dans la tempête

Si Pape était autant apprécié à Marseille et au-delà c’est avant tout, me semble-t-il, parce qu’il savait inspirer le respect en parvenant presque toujours à se tenir sur une ligne de crête où la faconde et la verve servaient son propos. Nul verbiage pompeux malgré les mots parfois peu usités auxquels il avait recours pas plus que de volonté d’être outrecuidant et de prendre de haut ses interlocuteurs, simplement la volonté d’utiliser un vocabulaire le plus précis possible. Ses multiples passes d’armes avec Jean-Michel Aulas – qui lui a rendu un hommage appuyé et sincère hier soir – ont marqué une certaine époque de la L1.

Si tous les supporters marseillais se sont identifiés à Pape, et ceux qui ont l’habitude de me lire savent à quel point le caractère identitaire du football est à mes yeux central, c’est bien parce qu’il était prompt à défendre le club, la fameuse institution dont on nous rebat les oreilles aujourd’hui. Du transfert de Ben Arfa à l’envoi des minots au Parc des Princes en 2006 en passant par sa fermeté à l’encontre des attaques de Jean-Michel Aulas pour recruter Ribéry, c’est bien face à un patron taille XXL que nous étions, un leadership jamais contesté ou presque.

Si ledit leadership était si prégnant, c’est avant tout parce que Mababa ne réservait pas ses piques et autres admonestations publiques aux adversaires du club. Loin de ces dirigeants défendant aveuglement ses ouailles – et leur donnant de facto un blanc-seing bien dangereux – , Pape n’hésitait pas à remettre en place les propres joueurs du club quand il le fallait. L’on se souvient bien entendu du traitement réservé à Ribéry lorsqu’il souhaitait quitter le club pour Lyon mais c’est personnellement une autre sortie qui m’a profondément marqué. Après une élimination en huitièmes de finale de la coupe UEFA sur la pelouse du Zénit Saint-Pétersbourg (défaite 2-0 après une victoire 3-1 à l’aller au cours de laquelle l’OM avait vendangé un nombre incroyable d’occasions), Pape incendie publiquement ses joueurs : « Le match de jeudi m’a empli d’un sentiment de colère, a déclaré le président de l’OM. Il est manifeste que des joueurs se sont pris pour des nababs, des vizirs. Dans ce genre de situation, j’attends un match européen, joué avec les tripes, on ne joue pas son ambition personnelle. Certains ont oublié leur devoir de solidarité, là où la solution ne peut être que collective ». De quoi remettre certaines idées en place.

Le goût de l’inachevé ou l’ombre de Sisyphe

Malgré ce statut de géant, qui permet à mes yeux de ranger Pape dans la case très spéciale de vraie légende de notre club, ce serait mentir que de dire que son histoire tant avec l’OM qu’avec Marseille (mais peut-on vraiment dissocier les deux ?) ne laisse pas un goût amer, celui de l’inachevé. La réussite tant financière que sportive sous son mandat, une première depuis l’époque Tapie, ne fait pas oublier qu’officiellement Pape Diouf n’aura remporté aucun titre durant son mandat – à l’exception de l’amour inconditionnel et intemporel des supporters, ce qui est déjà beaucoup – et que l’année 2009 fait figure de vrai coup de poignard dans le cœur. Ce titre perdu contre Toulouse (avec un doublé de Gignac encaissé, triste ironie de l’histoire) et contre Lyon au Vélodrome me reste personnellement en travers de la gorge bien des années après et malgré le titre décroché la saison suivante.

Une fois évincé de l’OM, Pape reviendra à ses premières amours en se lançant à l’assaut de la mairie de Marseille en 2014. Espérant profiter de sa côte de popularité toujours au beau fixe, il pêchera sans doute par excès de confiance, ne saisissant pas l’importance du réseau de ses adversaires et du clientélisme endémique présent dans la Cité phocéenne. Ne parvenant qu’en cinquième position avec un peu plus de 5% des suffrages sur l’ensemble de la ville (même si raisonner de la sorte n’a pas vraiment de sens dans le cadre de l’élection municipale marseillaise), il criera en vain à la fraude. Que ce soit en politique ou à la tête de l’OM il n’aura donc pas réussi à triompher totalement, ce qui ne peut que laisser un goût d’inachevé.

Pourtant, l’héritage qu’il laisse est peut-être le plus grand de ses trophées. Avant de se faire évincer de la direction de l’OM il fait signer Deschamps, qui remplace Gerets et obtient le titre de champion de France la saison suivante. Si le président officiel à l’époque de ce titre est Jean-Claude Dassier, pour nous ce titre est avant tout celui de Pape, le premier cité ne venant que ramasser les fruits de la gestion sportive et économique du second. Si l’on voulait filer la métaphore de l’héritage fécond, l’on pourrait également dire que sur la liste de Mababa en 2014 se trouvait une certaine Michèle Rubirola qui est aujourd’hui le meilleur espoir de la gauche de reprendre la mairie – même si cela demeure extrêmement hypothétique. Finalement, Pape est pareil à Sisyphe, condamné à rouler son rocher jusqu’en haut de la colline avant de le voir finalement dévaler la pente. Mais, comme l’écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe, « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Imaginons Pape heureux là où il est désormais.

Le semeur d’espoir

Dans L’Empire du côté obscur, d’autres légendes de la ville de Marseille, IAM pour ne pas les citer, ont ces mots qui me paraissent s’appliquer à merveille à tout ce que représentait Pape : « Le Bastion des bas-fonds du pays en action /L’énergie dégagée génère une telle attraction /Que vers lui se tournent enfin tous les regards /Pour s’apercevoir que l’espoir émerge du noir ». Sans jeu de mots douteux, il ne me parait pas exagéré de voir en Pape un formidable semeur d’espoir. Le plus évident espoir qu’il a semé au fil de son expérience à la tête du club est indéniablement l’espoir de gagner à nouveau pour l’OM. Sa gestion exemplaire, tant économique, sportive qu’extra-sportive a redonné de la fierté à un club et un peuple qui en avaient cruellement besoin. En démontrant à tout le foot français qu’il fallait respecter l’OM et que ce dernier pouvait regarder n’importe qui dans les yeux, Pape a réussi ce qui pouvait s’apparenter à un tour de force.

Ceux qui ont l’habitude de me lire le savent déjà, j’accorde une importance toute particulière au caractère social et politique du football. C’est précisément en adoptant cette focale que Pape était encore plus un semeur d’espoir à mes yeux. Rares, pour ne pas dire uniques, sont les dirigeants de ce type permettant aux jeunes des quartiers difficiles de se projeter en lui. Son histoire, son parcours de vie, ses galères et puis sa montée en puissance pour devenir le premier président noir d’un club européen font indéniablement de Mababa une formidable source d’espoir pour chacun d’entre nous. Une personne simple, humble et qui permet de susciter ce genre de vocations est forcément une bonne personne, Pape était l’une d’entre elles.

Il aurait très bien pu tourner le dos à cette histoire mais il n’en fut rien, en choisissant de garder un lien fort avec les supporters de base il a démontré qu’il était possible de monter en restant soi, ce qui est le plus compliqué selon le mot de Jules Michelet. Il aurait pu également exploser en plein vol tel un Icare des temps modernes. Le lettré qu’il était aurait pu finir cloué au pilori comme Julien Sorel dans Le Rouge et le noir jugé avant même d’avoir pu se défendre ainsi qu’il l’explique lors de son procès: « Mais quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui, sans s’arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société. Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d’autant plus de sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés… ».

Il n’en fut rien, Pape fut simplement cette ombre bienveillante à l’abri de laquelle toute une génération, celle à laquelle j’appartiens, a grandi et appris à aimer ce grand club qu’est l’OM. Son départ laisse évidemment un grand vide. Nous avons grandi sous ton ombre, nous voilà jetés en pleine lumière. Peut-être est-ce ça, vieillir. Mababa repose en paix et veille sur nous de là-haut, n’aies crainte ici-bas nous nous échinerons à honorer ta mémoire et perpétuer tes actions. Parce que tu es une de nos légendes et que, comme tu le sais sans doute, son étymologie, la Res Legenda est la chose qui doit être lue et racontée, cela sera fait. Comme l’a si joliment titré L’Equipe notre Pape est mort et, contrairement aux usages en vigueur au Vatican, lorsque la fumée blanche montera du Vel dans l’hommage magnifique que l’on te rendra, parce qu’on le fera sois-en certain, ce ne sera pas pour annoncer que Marseille s’est trouvée un nouveau Pape mais pour signifier que toi et ta légende sont immortels ici.

Crédits photo: @MarsihoGarlaban

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