Quelle hégémonie culturelle au temps du covid ?

Le panthéon, le matin après l’incendie – J.M.W. Turner

Mardi soir, Emmanuel Macron s’est une nouvelle fois exprimé au cours d’une allocution. Centrée sur la stratégie d’allègement du confinement, celle-ci a permis, pour la première fois depuis le début de la pandémie, d’établir une sorte d’horizon de sortie de crise – bien qu’elle demeure encore aujourd’hui très hypothétique. En fixant trois dates pour trois temps différents, le locataire de l’Élysée a davantage explicité la stratégie que par le passé. Depuis le surgissement de ce nouveau coronavirus et des conséquences qu’il a engendrées, nous avons entendu à de nombreuses reprises la profession de foi selon laquelle le monde d’après ne pourrait être que différent de celui qui existait avant l’apparition de cette pandémie.

D’aucuns se sont même mis à espérer qu’une rupture radicale avec le néolibéralisme, sinon le capitalisme, serait la suite logique des évènements, un peu comme une mécanique huilée qui ne pouvait être enrayée. Cette vision, que je trouve personnellement quelque peu béate, a vite été battue en brèche par les politiques menées depuis mars. Loin d’un infléchissement dans l’idéologie qu’il prône, Monsieur Macron a au contraire calqué son plan de soutien à l’économie (que lui et ses affidés appellent plan de relance) sur les préceptes néolibéraux. Plus signifiant encore, selon moi, la stratégie autoritaire du pouvoir qui s’est encore accentuée depuis quelques semaines démontre bien que l’impasse dans laquelle nous nous retrouvons collectivement, le monde d’après peut effectivement être différent de celui d’avant mais pas forcément pour le meilleur.

Hégémonie et bataille culturelles

Il me semble que, plus encore qu’il y a quelques temps, nous sommes au beau milieu d’une grande bataille culturelle avec l’apparition du covid-19 et ses conséquences tant sanitaires qu’économiques ou sociales. Théorisés par Antonio Gramsci, les concepts d’hégémonie et de bataille culturelles expliquaient à ses yeux les raisons pour lesquelles le socialisme n’avait pas réussi à s’imposer dans les pays capitalistes en dépit des conséquences bien néfastes de ce modèle pour la classe ouvrière. Prenant quelque peu le contrepied de Marx, le penseur italien récuse en partie sa vision mécanique. Si la révolution prolétarienne ne s’est pas produite explique-t-il alors c’est parce que la bourgeoisie est parvenue à obtenir une hégémonie culturelle et que ses modes de pensées se sont imposées aux prolétaires.

En d’autres termes, pour Gramsci il est utopique de penser que le capitalisme – a fortiori aujourd’hui le néolibéralisme – chutera du simple fait de ses contradictions internes. Sa réflexion aboutit à la croyance ferme selon laquelle il faut donc mener une bataille culturelle pour imposer une hégémonie culturelle différente, c’est ce qu’il appelait la guerre de position. Celle-ci devait permettre ensuite la guerre de mouvement c’est-à-dire l’insurrection proprement dite. Récupéré de toutes parts (y compris à droite), la pensée de Gramsci est, à mes yeux, porteuse de bien des enseignements dans la période que nous traversons.

Responsabilité individuelle, le martèlement

Une fois que l’on a dit cela, préalable bien utile à la réflexion, il devient possible de faire une lecture gramscienne de la séquence politico-historique que nous sommes en train de vivre. Lors de son allocution, comme lors de ses précédentes et de chaque prise de parole ou presque du gouvernement à propos de la crise sanitaire, Emmanuel Macron en a une nouvelle fois appelé au sens de la responsabilité individuelle. C’est là un fil conducteur depuis le début de la pandémie – depuis le début de son mandat devrait-on dire. En ne cessant d’appeler à cette responsabilité individuelle qui serait le meilleur rempart contre le covid-19, il fait d’une pierre deux coup : non seulement il s’absout (et son gouvernement avec) des multiples erreurs commises dans la réponse à la crise mais surtout il mène une véritable bataille culturelle.

La croyance absolue en la responsabilité individuelle est l’un des éléments fondamentaux de la matrice de pensée néolibérale. De celle-ci découle un certain nombre de préceptes dont la mise à mal des services publics n’est pas la moins dramatique. En s’évertuant à marteler depuis huit mois maintenant que ce sont les gestes de chacun et chacune qui importent avant tout, il ne fait rien d’autre que de tenter d’imposer l’idée selon laquelle un ethos individualiste est la seule vérité qui vaille. Incidemment, presque de manière dissimulée, le pouvoir en place mène une véritable bataille culturelle visant à casser les structures de solidarité, ou tout du moins à les rendre quasi-inopérantes.

Extension du domaine autoritaire

Les derniers jours ont été marqués par la mise à mal toujours plus poussée des libertés individuelles. La fameuse loi sécurité globale couplée à celle sur les séparatismes – dont tout le monde aura bien compris qu’elle visait les personnes de confession musulmane et elles seules – s’inscrivent effectivement dans un contexte d’hystérie savamment orchestrée par le pouvoir en place et les laudateurs de ce tout sécuritaire. Il y a évidemment les images, choquantes, de la place de la République et de ses réfugiés traités moins bien que des animaux ou de l’horrible agression de Michel mais (et c’est là un drame) là n’est sans doute pas le plus grave.

Ces évènements s’inscrivent en réalité dans un tableau bien plus global visant à faire de la sécurité l’alpha et l’oméga du débat politique à un moment où une pandémie touche le pays. On pourrait n’y voir qu’une stratégie de détournement de l’attention mais il me semble qu’il s’agit de quelque chose de bien plus profond. Les multiples discours martiaux, l’instrumentalisation du terrible et odieux assassinat de Samuel Paty – faut il appeler ceci un attentat ? Certains experts du fait terroriste comme Wassim Nasr y voient bien plus un acte fanatique, ce qui n’est pas la même chose – les libertés accordées aux forces de l’ordre de faire presque ce qu’elles veulent, tout ceci participe également de cette bataille culturelle menée par le bloc bourgeois.

Défendre et renforcer les services publics

Face à cette offensive, pas nouvelle mais qui s’accentue chaque jour, la gauche se retrouve presque comme tétanisée, forcée à suivre l’agenda de ce bloc bourgeois qui est à la manœuvre. La séquence politico-historique que nous sommes en train de vivre l’illustre à merveille : alors qu’il y aurait énormément à dire et beaucoup de batailles offensives à mener sur la question du social ou de l’économie, le débat est vampirisé par l’extension du domaine autoritaire menée par le pouvoir. La crise du covid-19 est pourtant un terreau formidable pour mener à nouveau une bataille culturelle et offensive sur la question du bien commun, des services publics, des conditions de travail et de rémunération, etc.

Plutôt que de jouer les lapins paralysés devant les phares du poids lourd qui arrivent, il est plus que temps de mener la bataille de la manière qui donne le plus de probabilités de victoire. Depuis bien trop de temps nous sommes acculés à des victoires défensives qui ont toutes les chances de se transformer en préludes des défaites futures. C’est ici et maintenant que la bataille culturelle doit être réenclenchée pour démontrer le fort besoin de services publics renforcés. Dans le cas contraire nous serons condamnés à courir derrière le bloc bourgeois et à perdre la bataille culturelle de manière sempiternelle. Après tout la krisis grecque ne signifiait pas le jugement, donc le moment du choix ?

Pour aller plus loin:

Cahiers de prison, Antonio Gramsci

La nouvelle lutte des classes, Slavoj Žižek

Sortir de notre impuissance politique, Geoffroy de Lagasnerie

Les citoyens qui viennent, Vincent Tiberj

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