C’était mieux avant ? (sur les risques de la nostalgie)

Au temps d’harmonie (L’âge d’or n’est pas dans le passé, il est dans l’avenir) – Paul Signac

Dans la Grèce et la Rome antiques, un mythe a contribué à structurer les pensées : celui des âges de l’humanité. Formulé pour la première fois par Hésiode dans Les Travaux et les Jours, celui-ci est censé expliciter les raisons de la déchéance des humains. Le poète y explique effectivement que le premier âge était d’or puis que quatre autres se sont succédé pour enfin arriver à celui de fer. Cette croyance a, depuis, traversé les époques si bien que les vertus de la nostalgie sont, encore aujourd’hui, bien défendues par beaucoup. L’on nous explique que tout le monde a la capacité de comprendre ce phénomène puisque nous faisons tous, ou presque, l’expérience de ces charmes lorsque l’on repense à notre enfance et que l’on embellit certains éléments de notre passé.

Politiquement, cet attrait de la nostalgie se matérialise assurément par la célèbre formule affirmant que c’était mieux avant. Si celle-ci a souvent été l’apanage des conservateurs ou des réactionnaires, la violence du néolibéralisme depuis le tournant des années 1970-1980 (nous y reviendrons), a induit l’apparition de ce sentiment y compris au sein de certaines parties de la gauche. On nous explique alors qu’il faut courir vers ce passé ensoleillé pour oublier la nuit noire et menaçante dans laquelle nous sommes plongés. Je crois pourtant qu’en plus de colporter une idée fausse, cette position contribue à nous paralyser dans les luttes.

Les droits des femmes, l’avancée insuffisante mais présente

Il y a quelques années le mouvement #MeToo a surgi dans l’espace médiatique (principalement sur les réseaux sociaux) et a contribué à briser une forme d’omerta. L’arrivée massive de ces témoignages, parfois très durs à lire ou entendre, a pu provoquer un effet de sidération bien légitime. La première réaction, logique, a souvent été de se dire que les choses avaient empiré et qu’il était urgent d’agir. Si la deuxième partie demeure bien vraie il me semble erroné de dire que les choses sont pires aujourd’hui qu’hier. Bien évidemment il faut encore fortement agir pour lutter contre les discriminations salariales, les agressions sexuelles et les viols mais cette dynamique semble s’être enclenchée.

L’on peut bien évidemment opposer qu’en France un homme ayant reconnu avoir échangé des faveurs sexuelles contre un appui à une femme en détresse est désormais ministre de l’Intérieur, qu’aucune femme ne dispose réellement des leviers de pouvoirs dans les plus hautes institutions ou que les inégalités salariales existent toujours. Il ne s’agit pas de nier ces phénomènes mais plutôt de dire qu’aujourd’hui la situation est moins dramatique qu’hier tout en continuant à affirmer qu’il faut aller plus loin dans cette lutte.

Racisme, la lutte en place

De la même manière que la dynamique #MeToo a eu un certain effet de sidération les différentes vidéos démontrant des violences policières contre les personnes noires ou arabes jouent un rôle important dans la perception du racisme en France. Si ces dernières années les choses se sont indéniablement aggravées en raison de la course effrénée des partis au pouvoir derrière le FN (puis RN), pour bien saisir les choses il me semble qu’il faut aussi regarder sur le temps long.

Sans minimiser aucunement ce qu’il se passe actuellement dans le pays et qui est dramatique, je crois que ces dernières années ont marqué, en même temps que l’avènement d’un racisme totalement décomplexé, la mise en place d’un puissant mouvement antiraciste dont la figure de proue est assurément le comité Adama. Substituant à l’antiracisme moral (SOS Racisme et tous ses avatars) un antiracisme politique, ce nouveau mouvement assume pleinement la conflictualité et, je crois, participe à faire avancer les choses. Si l’on voulait renverser la perspective l’on pourrait dire que si des femmes voilées sont discriminées pour des bourses de recherche, c’est qu’elles sont en position de les obtenir.

Conquis sociaux et rupture néolibérale

Dans la critique de la situation économique et sociale du pays, l’on peut rapidement s’égarer en exagération. Je pense que cette position n’est ni honnête intellectuellement ni efficace d’un point de vue argumentaire. Dire que l’on vivrait moins bien aujourd’hui qu’il y a 100 ans voire plus comme un raisonnement passionné pourrait nous le faire dire n’est pas correct. Bien évidemment les conquis sociaux arrachés aux dominants par la lutte font que la situation est bien meilleure aujourd’hui qu’il y a 100 ou même 50 ans.

Une fois que l’on a dit cela, il faut désormais effectuer une sorte de zoom pour bien saisir à quel point nous sommes en recul depuis une quarantaine d’année. Au tournant des années 1980, l’avènement du néolibéralisme a effectivement marqué le début d’un long chemin de croix pour la gauche et ceux qui pourraient profiter de ses mesures. Le droit du travail est progressivement détricoté, le capital ponctionne toujours plus le travail et les inégalités sont reparties à la hausse. L’arrivée de Macron au pouvoir n’a fait qu’accentuer cette dynamique si bien que l’on pourrait se complaire dans une forme d’appel à revenir à l’ère des Trente Glorieuses.

Mortifère nostalgie

La tentation peut être grande. Elle est donc d’autant plus dangereuse. Se contenter de prôner le retour à un état antérieur, fut-il plus juste, est pour moi une grande erreur. D’un point de vue économique et social tout d’abord, il ne faut pas oublier que, même si le néolibéralisme a aggravé ensuite les choses, la période précédente n’était pas un éden sur terre, que le capitalisme et la spoliation des travailleurs étaient bien en place et qu’il faut, en conséquence appeler à quelque chose de bien plus ambitieux selon moi.

La deuxième raison, peut-être la plus importante d’ailleurs, est plus de l’ordre de la stratégie politique et de la bataille culturelle. Appeler à revenir à un temps antérieur revient déjà à se placer dans une posture défensive, dans une position où l’on ne réclame finalement pas d’avancées mais simplement la réinstauration d’un ordre ancien, la défense de choses qui sont ou ont déjà été présentes. J’accorde une importance toute particulière à la question mentale dans les luttes que nous menons. Adopter une telle posture défensive est, selon moi, le premier pas pour perdre puisque celle-ci ne nous incite pas à militer pour plus de droits mais simplement à se battre pour ceux déjà existants (ou qui ont existé) et ainsi faire d’une situation non souhaitable l’horizon. À l’inverse une posture offensive de revendications de ruptures radicales permet de faire infuser dans les esprits la possibilité de quelque chose de mieux et ainsi d’enclencher un cercle vertueux dont le mot d’ordre pourrait être « ça sera mieux demain ». Le contre pressing plutôt que le bloc bas en somme. Deux autres mythes de la Grèce antique peuvent nous inspirer sur ce sujet de la nostalgie mortifère : c’est au moment où il se retourne pour la regarder qu’Orphée perd définitivement Eurydice. Ulysse enfin, perd un temps précieux (sept des dix années de son retour vers Itaque) auprès de Calypso, une nymphe. De quoi nous mettre en garde en ne faisant pas du passé notre nymphe.

Pour aller plus loin:

Sortir de notre impuissance collective, Geoffroy de Lagasnerie

L’Odyssée, Homère

Quand la gauche essayait, Serge Halimi

Les Travaux et les jours, Hésiode

Ce cauchemar qui n’en finit pas, Pierre Dardot & Christian Laval

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