De quoi le mécénat culturel est-il le symptôme ?

Tout au long de la campagne présidentielle, Emmanuel Macron a usé et abusé de la locution « en même temps ». Il en a si bien usé que d’aucuns se sont amusés à les compter quand d’autres ne se sont pas faits prier pour railler le désormais président de la République. « L’en même temps » du nouveau locataire de l’Elysée était pourtant bien plus qu’un gimmick ou qu’un malheureux tic de langage. Il renfermait en effet une vision des choses et une promesse : celle de mener une politique définie (par lui-même) comme équilibrée. Dès la nomination de son gouvernement le successeur de François Hollande a toutefois écaillé le mythe en plaçant notamment à Bercy le tandem Le Maire-Darmanin très favorable à l’austérité. Loin de s’être atténuée, la logique austéritaire de l’exécutif s’est renforcée depuis le 15 mai dernier si bien qu’il est aujourd’hui ridicule de vouloir parler d’en même temps.

Tout acquis à sa logique austéritaire, le nouveau président n’a épargné aucun ministère dans la baisse des dépenses de 4,5 Milliards d’euros prévues pour l’année à venir. Si le ministère de la défense et le domaine de l’enseignement sont ceux qui ont fait le plus parler, le ministère de la culture n’est lui non plus pas épargné par cette logique de baisse des dépenses. Même s’il est relativement peu touché, le ministère de la rue de Valois subit là une rupture vis-à-vis de l’année passée qui avait vu son budget être augmenté. Cette logique austéritaire va une nouvelle fois pousser les établissements culturels de notre pays à faire de la chasse aux coûts l’alpha et l’oméga de leur politique en même temps qu’elle va les forcer à recourir encore plus au mécénat. C’est précisément ce dernier point qui m’intéresse tant le mécénat culturel me semble être le révélateur de bien des choses dans notre pays. Lire la suite

Le festival de Cannes ou le symbole de l’absurde contemporain

« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier ». Cette définition de l’absurde, nous la devons à Albert Camus qui l’a énoncée dans Le Mythe de Sisyphe. « « Je suis donc fondé à dire, continue le philosophe dans le même livre, que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». L’absurde camusien est donc avant tout le fruit d’une comparaison entre deux états de fait.

Il y a quelques semaines, le Festival de Cannes a fermé ses portes en se clôturant sur la traditionnelle remise de prix. Le festival qui se tient sur la Croisette, sans aucun doute l’un des plus prestigieux du monde, répond selon moi au critère de l’absurde tel que l’a défini Camus. Je crois profondément, en effet, que nous vivons à l’heure actuelle à l’échelle de la planète un moment d’absurde camusien tant les appels prononcés par une grande majorité de la population rencontre un silence déraisonnable des puissants de notre monde. Si le Festival de Cannes représente, selon moi, un symbole de l’absurde qui semble régir notre monde c’est qu’il est à la fois la figure du silence déraisonnable en même temps qu’il rassemble bien des éléments qui polarisent ce moment absurde, ce Zeitgeist qui parcourt la planète. Lire la suite

Nous (aussi) sommes la Nation ou l’odyssée entre Derrida, Orwell et Camus

Il est des ouvrages qui sont doublement salvateurs. Tout d’abord pour eux-mêmes de par le message qu’ils portent mais aussi parce qu’ils s’inscrivent en contradiction avec l’ère du temps, avec la doxa dominante, avec un Zeitgeist aussi puissant qu’arrogant. Ainsi en est-il de l’ouvrage de Marwan Muhammad. Dans Nous (aussi) sommes la Nation, le directeur du CCIF s’applique méthodiquement à aller contre le courant qui a transformé les musulmans en problème national. Face au torrent réactionnaire et hostile à l’Islam ainsi qu’aux musulmans – ainsi qu’en témoignent les discours politiciens les plus abjects et les best-sellers identitaires qui trônent dans les librairies – le travail du CCIF et, a fortiori, de son président devient chaque jour plus nécessaire.

Le livre de Monsieur Muhammad s’inscrit dans une dynamique qui s’est mise en place depuis déjà quelques années et qui permet de ne pas laisser le champ libre aux seuls pulsions réactionnaires et identitaires. De Pour les musulmans d’Edwy Plenel à Nous (aussi) sommes la Nation en passant par Notre mal vient de plus loin d’Alain Badiou, il y a une continuité assez évidente, celle qui refuse d’essentialiser les musulmans français et d’en faire l’alpha et l’oméga des problèmes politiques de notre pays. Les œuvres les plus abouties sont sans conteste celle qui sont signifiantes par elles-mêmes tout en ouvrant sur d’autres horizons. Aussi le livre de Marwan Muhammad appartient-il, à mes yeux, à ce genre d’œuvres tant il fait écho aux philosophies de Derrida, d’Orwell et de Camus. Lire la suite

Médine, grand prêtre républicain des quartiers populaires

Le 24 février dernier sortait dans les bacs Prose Élite, le cinquième album solo de Médine. Quatre longues années s’étaient écoulées depuis Protest Song son quatrième album – bien que Médine ait sorti un EP en 2015. C’est peu dire que j’attendais avec impatience la sortie du nouvel album du rappeur havrais tant Médine est singulier dans le monde du rap français, l’un de ceux qui possèdent la plus belle plume et abordent les grands thèmes de notre époque contemporaine. Tous ces attributs font de Médine l’une des voix qui compte dans les quartiers populaires en cela qu’il permet de porter la voix de ces quartiers en même temps qu’il tente de créer des ponts.

Le moins que je puisse dire c’est que je n’ai pas été déçu de cet album qui dépasse allégrement le simple cadre musical. Au-delà de la grande densité portée par Prose Élite (qui compte 13 titres tous plus percutants les uns que les autres) c’est, et nous y reviendrons plus tard, la portée des messages défendus par Médine tout au fil de cet album qui le rendent particulièrement réussi. En intitulant son album de la sorte et en faisant figurer Victor Hugo sur la pochette de l’album, le rappeur du Havre se place explicitement dans une position de prêcheur républicain mais quoi de plus normal ? En effet, qui peut prétendre faire du rap sans prendre position (les positions du Kamasutra dira Youssoupha de manière géniale dans Grand Paris). Lire la suite

Daniel Blake à la croisée de Kafka, Orwell et Camus

De la même manière qu’il existe des livres dont la lecture ne vous laisse pas indemne – j’ai notamment déjà parlé de La Part de l’autre d’Eric Emmanuel Scmitt – il est des films dont le visionnage vous marque profondément. Sorti depuis près de six mois, I, Daniel Blake de Ken Loach fait partie de cette catégorie. Lauréat de la palme d’or à Cannes l’année dernière, le film est à mes yeux un véritable bijou, un petit chef-d’œuvre qu’il faudrait faire regarder à tout le monde, à commencer par les tenants du néolibéralisme effréné qui fustigent à longueur de journées les personnes frappées de plein fouet par la précarité.

I, Daniel Blake rejoint d’une certaine manière Merci Patron ! dans le sujet qui est traité à savoir l’effroyable mécanique qui broie des vies et des personnes. Cependant, là où Merci Patron ! recelait d’un caractère jubilatoire – celui de faire passer pour des idiots certains pontes de LVMH et de faire passer à la caisse Bernard Arnault – I, Daniel Blake est bien plus sombre. Là est sans doute ce qui rend ce film si puissant, si beau et si triste à la fois. Je crois que l’élément qui rend le long-métrage si fort est précisément le fait que la réalité froide et crue décrite par la caméra de Ken Loach rejoint les fictions les plus morbides. Sans doute est-ce le propre des chefs d’œuvre d’être signifiant par eux-mêmes tout en ouvrant l’horizon vers d’autres œuvres. Dans le film du réalisateur britannique, Daniel Blake est jeté au beau milieu d’un monde, le nôtre, qui n’a rien à envier à ceux imaginés par Kafka, Camus et Orwell tout au fil de leurs œuvres. Lire la suite

La rue, c’est loin ?

Vendredi dernier, le groupe IAM sortait son huitième album studio. Vingt ans et quatre albums après L’école du micro d’argent, considéré comme l’un des chefs d’œuvre du rap français (je considère personnellement que c’est le meilleur album de l’histoire du rap français), Shurik’n et Akhenaton reviennent donc avec Rêvolution, un album dense de 19 titres. Après un précédent album relativement décevant, il va sans dire que j’attendais avec impatience ce nouvel opus du groupe le plus célèbre de Marseille, d’autant plus que les deux singles qui avaient été dévoilés avant la sortie de l’album laissaient présager d’une production à la fois ambitieuse et recherchée.

Et pourtant, après plusieurs écoutes, force est de constater que la déception qui avait accompagné la sortie de leur dernier album est de nouveau présente. Un peu comme s’il fallait souligner qu’ils auraient sans doute mieux fait de partir sur Arts Martiens dont le dernier titre (« Dernier coup d’éclat ») semblait suggérer une sortie de scène. Cet album n’a, en effet, rien de révolutionnaire malgré le titre qui lui est donné. Il est loin le temps où IAM dénonçait avec force, vigueur et brio le système en place. Il est d’ailleurs assez douloureux de voir sombrer les groupes que l’on a admiré – et que l’on continue à admirer pour leurs anciens albums. Au-delà de la simple critique de cet album, il me semble que le cas d’IAM révèle à quel point il est difficile de rester bon dans le rap sur la durée, peut-être parce qu’il est impossible de faire du bon rap quand on s’est trop éloigné de la rue. Lire la suite

Quatrevingt-treize ou le tonnerre de la Révolution

Après m’être essayé à la critique littéraire sur des œuvres conséquentes mais pas monumentales (Martin Eden, La Part de l’autre ou encore La Peste), je m’attaque aujourd’hui à une montagne : Quatrevingt-treize de Victor Hugo. Peut-être le plus grand de tous ses romans, assurément le roman à avoir lu si on s’intéresse de près à l’Histoire de France et donc, de facto, à la Révolution, Quatrevingt-treize a une ambition énorme, certains diront démesurée : celle de rendre compte de la Révolution tout en s’engageant dans un plan beaucoup plus idéel, moral et éthique. D’aucuns y verront peut-être de l’hybris mais tout le génie de Victor Hugo est d’avoir cette ambition tout en restant humble vis-à-vis de l’Histoire.

Lantenac, Cimourdain, Gauvain. Voilà les trois personnages centraux de ce roman monumental. Le marquis de Lantenac est l’âme de l’insurrection vendéenne à la tête des partisans de la contre-Révolution. Cimourdain est l’incarnation du stoïcisme et de l’inflexibilité intraitable des délégués de la Convention et du Comité de Salut Public. Gauvain, enfin, neveu de Lantenac et donc noble, a rejoint le peuple et lutte pour la République. Il est également la figure de l’Homme qui place ses idéaux d’égalité et de justice au-dessus de toute autre considération. Tout, ou presque, semble donc opposer les trois protagonistes à l’ouverture du roman. Et pourtant, tout au fil du roman les positions vont fluctuer jusqu’au livre dernier, celui de l’apocalypse.
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