Pour le droit à un logement digne (3/3): refuser la fatalité

Logement et dignité

 

Si la question du logement est si importante, c’est précisément parce qu’elle conditionne une multitude d’autres éléments dans la vie de chaque personne. Il ne s’agit pas ici d’évoquer les personnes qui assoient leur statut social en habitant des châteaux – toute ressemblance avec des femmes ou hommes politiques ne saurait être que fortuite – mais bien plus de mettre en évidence comment l’accession à un logement digne et décent permet de se construire socialement. Lorsque l’on est SDF ou que l’on vit dans un logement miteux, ce n’est pas la seule question de l’habitation qui est contaminée par cet état de fait. Au contraire, avoir un logement décent permet à chaque personne de gagner en dignité et, osons le mot, de permettre à chacun de ne pas voir son humanité sombrer. Qui n’a jamais vu dans les transports en commun ou dans la rue des SDF incapables ou presque de s’exprimer sans baragouiner quelques mots incompréhensibles tellement la rue et la vie les avaient marqués ? La problématique de santé publique est évidente. Comment penser que vivre dans la rue ou dans un logement indécent comme les damnés du froid évoqués plus haut n’a aucune conséquence sur la santé ? Où est l’égalité inscrite au fronton de nos bâtiments quand des enfants, des femmes et des hommes attrapent des maladies chroniques en raison de leur lieu d’habitation insalubre ou que des personnes meurent dans la rue devant l’indifférence générale ? Lire la suite

Pour le droit à un logement digne (2/3): les Misérables des temps modernes

Les invisibles de notre pays

 

Dans le si beau, parce que si triste, roman de Victor Hugo, que définit les Misérables ? Une caractéristique particulière qui les réunit tous. Alors certes, chacun des héros a son histoire propre, ses attributs singuliers, son parcours erratique mais un dénominateur commun réunit tous les Misérables de ce livre : celui de l’absence d’identité propre. La forme du roman ne fait que sublimer cette idée : tantôt omniscient, tantôt interne, tantôt externe, le narrateur oscille entre différentes approches littéraires si bien que nous finissons par nous perdre, et c’est l’effet voulu. Le narrateur est l’égal des personnages, à savoir une personne en mal d’identité. Les Misérables, ce sont Jean Valjean obligé de changer plusieurs fois de noms, Cosette brimée par les Thénardier et qui ne connaît que tardivement sa réelle identité, Gavroche qui est un enfant des rues que personne ne reconnaît, Javert qui finit sous les eaux de la Seine ou encore les Thénardier contraint de vivre sous un nom d’emprunt pour demander l’aumône et commettre leurs forfaits. Lire la suite

Pour le droit à un logement digne (1/3): le constat accablant

En janvier dernier, la Fondation Abbé Pierre publiait son 22ème rapport annuel sur l’état du mal logement dans notre pays. On pourrait dire de manière euphémique qu’il est mauvais. Le mal logement, qui concerne les sans-abris mais aussi les personnes mal logées ou sans logement personnel, progresse dans notre pays. Alors que la France est la cinquième ou sixième puissance économique mondiale, un nombre grandissant de nos concitoyens vivent dans le dénuement le plus total ou presque. C’est un autre des symptômes de l’explosion des inégalités dans notre pays. L’hiver que nous avons vécu l’année dernière a été très rude avec des températures parfois bien en-deçà de zéro degré et celui qui arrive sera sans doute tout aussi rude, ce qui souligne l’urgence de se battre pour offrir à chacun un logement digne. Sporadiquement nous voyons surgir dans l’actualité des situations qui nous paraissent intolérables. Récemment, c’est un reportage d’Envoyé Spécial sur les personnes contraintes de vivre dans 9m² ou moins qui a ramené quelque peu sur le devant de la scène ce sujet. De temps à autres nous entendons parler de tel ou tel SDF mort de froid en hiver – en oubliant ou en feignant d’oublier que les SDF meurent autant l’été que l’hiver – ce qui provoque la stupeur dans l’opinion publique mais très rapidement cette info est chassée par une autre dans la tyrannie de l’instant que nous vivons.

« La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement. Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Ces phrases sont les 10ème et 11ème alinéas du préambule de la Constitution de 1947, qui fait partie des textes à valeur constitutionnelle. Ils affirment le droit fondamental, mais non sanctionné juridiquement, à un logement que tout citoyen a. Cité par la loi Quilliot du 22 juin 1982 (« Le droit à l’habitat est un droit fondamental »), puis par la loi Mermaz du 6 juillet 1989, le droit au logement est l’objet principal de la loi du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement, dite loi Besson. Cette loi affirme que « garantir le droit au logement constitue un devoir de solidarité pour l’ensemble de la nation ». Ce droit ne signifie pas que la nation a l’obligation de fournir un logement à toute personne qui en fait la demande, mais qu’elle doit apporter une aide, dans les conditions prévues par ladite loi, aux personnes qui remplissent les conditions pour en bénéficier. Nicolas Sarkozy lui-même affirmait lors de la campagne électorale de 2007 que lui président, « plus personne ne [serait] obligé de dormir dehors et de mourir de froid ». Dix longues années après cette énième promesse non tenue, le nombre de SDF a explosé et notre pays, qui se pâme d’être développé, laisse encore vivre dans la rue, dans le froid et mourir trop de ses enfants. Il est urgent de réaffirmer le droit fondamental à un logement digne et à l’appliquer réellement loin des incantations et autres effets d’annonce. Ce sont les vies de milliers de personnes qui sont en jeu, ainsi que l’honneur d’une Nation. Lire la suite

Penser le travail de demain (4/4): la nécessité d’un changement radical

Le piège du revenu universel

 

Popularisé et mis au centre des débats au cours des derniers mois par Benoît Hamon, le revenu universel nous est présenté comme une véritable panacée pour lutter contre la pauvreté et répondre aux mutations du travail. Ledit revenu universel a été farouchement attaqué par François Fillon, par Emmanuel Macron mais aussi par des membres du même parti que le candidat socialiste à la présidentielle. Pour eux, le revenu universel conduirait à une « société du farniente » et à « l’oisiveté » qui va à l’encontre de leur sacro-sainte vie active. D’autres voix s’élèvent contre le revenu universel en considérant que celui-ci est un véritable piège, une « trappe sociale » selon Jean-Luc Mélenchon. Je suis totalement d’accord avec une telle conception et, en allant plus loin, je crois que le revenu universel est le dernier piège du capitalisme néolibéral financiarisé, sa dernière roue de secours. Quand je dis dernier cela ne veut pas dire ultime mais plutôt plus récent (le latest en anglais et non pas le last). Le revenu universel s’inscrit en effet pleinement dans la nouvelle dynamique à l’œuvre depuis des décennies et qui a progressivement substitué la lutte contre la pauvreté à la lutte contre les inégalités. Pour résumer, il ne s’agit plus de combattre les inégalités mais bien de donner un revenu décent à celles et ceux qui seraient en situation de domination. En somme, cela revient à acheter une forme de paix sociale en permettant dans le même temps aux plus riches de devenir toujours plus riches puisque les inégalités ne sont plus présentées comme un problème mais comme la norme. Lire la suite

 

Travail versus activité

 

« Je ne veux plus entendre autre chose que ‘l’important c’est de travailler’ ». Cette phrase a été prononcée à Lyon le 4 février dernier par l’actuel locataire de l’Elysée, celui qui se dit antisystème alors même qu’il en est la plus pure émanation. Au-delà de sa petite personne, cette phrase en dit long, il me semble, sur la période que nous traversons actuellement, cette période où le travail devient le nouveau lieu d’épanouissement non pas désiré mais imposé. C’est finalement le triomphe de Marx lui qui expliquait qu’à terme tout allait devenir une marchandise et c’est précisément ce à quoi nous assistons. Pour être tout à fait juste il nous faut préciser ici la pensée : tout n’est pas encore devenu une marchandise mais le marché est en train d’arriver à diffuser sa pensée à un tel point que tout ce qui ne lui sert pas est relégué dans les limbes de l’inutilité. Seuls sont reconnus les actes ou activités qui apportent une valeur mercantile et la phrase de notre candidat antisystème autoproclamé épouse parfaitement cette logique puisque, en creux, elle signifie que tout ce qui n’est pas du travail n’a plus voix au chapitre. Je trouve personnellement une telle conception des choses à la fois simpliste et terriblement effrayante. N’en déplaise à tous ses grands pontes, le marché n’est pas l’alpha et l’oméga de nos vies. De nombreuses activités échappent, en effet, encore à son emprise – heureusement suis-je tenté d’ajouter.

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Penser le travail de demain (2/4): travailler pour vivre ou vivre pour travailler ?

Loi Travail et triomphe du marché

 

Au cours du printemps dernier, François Hollande et son exécutif ont réalisé, pour reprendre les termes d’André Chassaigne, un triple coup de force avec l’adoption de la loi Travail. Coup de force contre les Français majoritairement opposés à ladite loi, coup de force contre l’Assemblée avec l’utilisation de l’article 49 alinéa 3 de notre Constitution et coup de force enfin contre les salariés. Si les deux premiers coups de force ne se rapportent pas directement au thème que nous abordons ici, le troisième touche, au contraire, pleinement la question du travail. En adoptant cette loi – qui aurait bien plus dû s’appeler « Loi Travaille ! » ou loi Capital – un gouvernement qui se réclame de la gauche a anéanti des années de conquêtes sociales en même temps qu’il a participé à affaiblir un peu plus le travailleur face au patron. D’aucuns diront que la même loi a instauré le compte personnel d’activité et qu’elle est donc une avancée sociale. Je leur laisse bien évidemment leur jugement. Il ne s’agit pas de nier que la loi Travail a instauré de maigres avancées mais – et je crois précisément que c’est là tout le caractère pervers et cynique de cette loi – elle s’est servi de ces maigres avancées comme d’un apparat pour tenter de cacher l’affreuse réalité qu’elle amenait avec elle. La loi Travail, comme j’ai pu l’écrire par le passé, est un symbole de cette dérégulation folle que l’on nous impose depuis des décennies. Ce n’est pas un hasard si l’un des mots d’ordre de Nuit Debout était « contre la loi Travail et son monde ».

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Penser le travail de demain (1/4): le travail, nouveau centre du monde

Si l’on devait symboliser l’échec du quinquennat de François Hollande et mettre en évidence la plus grande de ses trahisons, il y a fort à parier que beaucoup s’accorderaient à dire que la loi Travail portée par Myriam El Khomri est le plus éclatant des symboles. Cela ne signifie certes pas que seule cette loi est allée complètement à rebours des engagements du candidat mais bien plus qu’elle a constitué un énième point de rupture, sans doute le dernier, entre le Président de la République et ceux qui l’ont porté au pouvoir. Côté sociétal il y avait eu quelques semaines plus tôt cette odieuse tentative d’inscrire la déchéance de nationalité dans la Constitution, côté économique et social la loi El Khomri aura achevé les derniers millimètres de crédibilité qu’il restait à François Hollande. Bien plus que le livre de Messieurs Lhomme et Davet c’est sans doute cette ultime rupture avec ses électeurs qui a précipité la renonciation du Président. La question du travail aura d’ailleurs été le fil d’Ariane inversé de François Hollande durant son quinquennat. Alors que dans la mythologie grecque, le fil d’Ariane permet à Thésée de quitter le labyrinthe après avoir vaincu le minotaure, la question du travail a été pour François Hollande le fil qui l’aura perdu dans le labyrinthe politique français avant de, sans doute, le faire sombrer dans les limbes de notre histoire politique.

Déjà en 2013 les questions du travail et de l’emploi – nous reviendrons plus tard sur la distinction entre ces deux notions – étaient fondamentales pour le Président d’alors. Il promettait d’inverser sous un an la courbe du chômage et liait même sa future candidature à cette fameuse courbe. Tout au fil du quinquennat il n’a eu de cesse d’avoir les yeux de Chimène pour le patronat en adoptant une politique de l’offre, en leur faisant des cadeaux fiscaux tout en attendant en retour la création d’un million d’emploi selon la promesse de Pierre Gattaz, le président du MEDEF. En parallèle il y eut bien la loi sur l’économie sociale et solidaire mais celle-ci ne suffit guère à redorer le bilan d’un quinquennat proprement catastrophique sur le front de l’emploi. La crise entre Uber et les taxis ainsi que le phénomène que l’on a appelé « l’ubérisation de la société » ont également été des marqueurs sociaux très négatifs de ce quinquennat. Incapables de penser de manière complexe les mutations profondes du travail et de l’emploi, nos dirigeants politiques s’enlisent campagne après campagne, réforme après réforme, programme après programme à perpétuer ou, pire, à aggraver les dynamiques proprement mortifères à l’œuvre depuis le début de la globalisation néolibérale et l’avènement du capitalisme financiarisé – à cet égard, l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, loin de rompre avec cette dynamique, l’accentue fortement. Penser le travail de demain, loin d’être un simple travail de prospective, exige de partir des pratiques actuellement à l’œuvre dans notre société et, donc, de partir d’une critique radicale de la structure du travail qui est présente de nos jours. Lire la suite