Corruption, fraude fiscale et affairisme, l’ombre menaçante (4/4): agissons !

Audits indépendants et publicité des fraudeurs

 

Face à ce constat sombre – ne nous cachons pas derrière notre petit doigt – que convient-il de faire ? Attaquer frontalement le problème. Soyons clair, le capitalisme néolibéral financiarisé ne craint pas la violence physique, au contraire il s’en nourrit. La seule violence qui lui fait peur et peut le faire vaciller est assurément la violence symbolique. En cela il me semble que la publicité des fraudeurs est l’une des premières choses à mettre en place puisque cela a prouvé son efficacité. Par publicité il ne faut évidemment pas entendre la définition commune que l’on en a maintenant que le marketing a colonisé nos vies mais bien plus assurément son sens premier. Faire la publicité de quelque chose, dans le temps, c’était rendre public ladite chose. Aussi me paraît-il fondamental de recourir à ce procédé dans la mesure où celui-ci permet de porter atteinte à la réputation de telle ou telle personne ou de telle ou telle entreprise et que, dans le fond, c’est la seule chose qui les intéresse. A ce titre, nombreuses sont les grandes fortunes à se racheter une virginité en faisant du « mécénat » alors même qu’en parallèle elles détournent des milliards d’argent public qui manquent cruellement aux caisses de l’Etat pour mener une politique culturelle digne de ce nom. Finalement c’est la technique que les anglo-saxons placent sous le vocable de name and shame qui est ici décrite. Lire la suite

Corruption, fraude fiscale et affairisme, l’ombre menaçante (3/4): au-delà de la morale

Les conséquences concrètes de la fraude

 

Dans son excellent livre Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique brillamment que pour qu’un argument pénètre et infuse les masses politiques, il faut rendre le problème concret aux yeux des citoyens. En prenant l’exemple de la surveillance généralisée aux Etats-Unis, le sociologue et économiste montre bien cette dynamique : aussi longtemps que l’on parle de manière abstraite de surveillance globale le sujet n’intéresse pas mais dès lors que l’on explique par exemple que l’état pourrait voir vos parties intimes alors les oreilles s’ouvrent et la révolte naît. Il me semble que, par analogie, on peut agir de la même sorte pour la question de la fraude ou de la corruption. Tant que l’on parle de manière abstraite et en termes éthiques et/ou moraux sur la question il y a peu de chances que l’argument percute de plein fouet tout un chacun. Parlons donc concrètement des effets sur notre quotidien de la fraude. Je l’ai déjà dit dans les parties précédentes, on pourrait caractériser la fraude fiscale par le fait qu’elle est une fraude qui profite à un et un seul et qui coûte à chacun. Il me faut ici expliciter cette phrase. Depuis des années nous entendons nos dirigeants nous dire que la France doit réduire son déficit car elle vit au-dessus de ses moyens. Lire la suite

Corruption, fraude fiscale et affairisme, l’ombre menaçante (2/4): penser de manière systémique

Le mythe des brebis galeuses

 

A chaque affaire de corruption, de fraude fiscale ou de népotisme c’est sempiternellement la même rengaine qui se met en place : la personne prise la main dans le sac est un mouton noir et ne représente en rien l’ensemble de ses collègues. Pas plus tard que lors de l’affaire Fillon nous avons vu cette logique se mettre en place tant le candidat de Les Républicains à la présidentielle a été voué aux gémonies dès lors que les premières informations à son propos sont sorties dans la presse. Ce mécanisme de protection qu’a mis en place la caste qui dirige notre pays – celui de désigner le fautif comme un mouton noir – a été très bien décrit par René Girard dans La Violence et le sacré, c’est la logique multiséculaire du bouc émissaire. Dans son œuvre, le philosophe passe par le détour du pharmakos de la Grèce antique pour expliquer cette logique. Dans la Grèce Antique, il était une personne qui représente à la fois le poison et le remède. Concrètement il s’agissait de faire parader le pharmakos dans la ville afin qu’il draine tous les éléments négatifs avant d’être expulsé de la cité. Finalement, il agit comme une forme de paratonnerre puisqu’il attire à lui toutes les choses néfastes afin d’éviter à la cité de subir le courroux divin. A ce titre Œdipe fait figure de modèle puisqu’après s’être crevé les yeux il s’enfuit de Thèbes pour lui éviter de subir la malédiction qui lui est promise. Tout porte à croire que tous ceux qui sont pris en flagrant délit de corruption ou de fraude fiscale de Monsieur Carignon à Monsieur Fillon en passant par Monsieur Cahuzac et tant d’autres jouent le rôle de pharmakos pour la caste en place. Lire la suite

Corruption, fraude fiscale et affairisme, l’ombre menaçante (1/4): la nuit sombre et menaçante

Il est des livres dont la lecture provoque en vous un haut-le-cœur de dégoût, une irrépressible rage et une profonde envie de révolte. Ainsi en est-il de Corruption, l’excellent livre d’Antoine Peillon dont je conseille la lecture à chacun. Faisant suite aux 600 milliards qui manquent à la France, l’ouvrage évoque pêle-mêle la corruption, la fraude fiscale, le népotisme ou encore l’affairisme pour dresser un constat glaçant de la situation de notre système à la fois économique et politique. Ce système est rongé par ces vices qui le font pourrir de l’intérieur depuis bien trop d’années. Loin de refluer, cette logique gagne en influence chaque jour. Pour paraphraser Marx et Engels, l’on pourrait dire qu’une ombre hante notre pays, celle de la corruption, de la fraude fiscale et de l’affairisme. Emmanuel Macron s’est d’ailleurs engagé à mettre en place une loi de la moralisation de la vie publique et les premiers éléments qui ont été présentés, bien qu’imparfaits et insuffisants, sont encourageants à mon sens – j’y reviendrai dans un prochain billet. Il faut dire que la campagne présidentielle qui s’est terminée il y a un peu plus d’un mois aura été l’occasion de montrer à quel point cette logique gangrène notre République. Deux candidats soupçonnés de détournement de fonds publics, un autre soutenu et financé par des lobbies en tous genre – lobbies qui ont depuis fait leur entrée dans les ministères et les cabinets – rarement une élection présidentielle avait rassemblé autant de symboles des problèmes qui minent notre pays et notre République, la Res Publica, la chose commune.

Face à ce sentiment d’urgence qui se fait chaque jour plus pressant que convient-il donc de faire pour nous, simples citoyens ? Nommer les choses me semble être un préalable plus que nécessaire si nous souhaitons réellement nous battre contre cette logique mortifère qui régit et gouverne notre pays. Nous sommes, je le crois, dans une époque orwellienne au cours de laquelle les mots sont utilisés à tort et à travers pour désigner tout et n’importe quoi si bien que le langage tend à devenir inopérant pour décrire les situations que nous vivons. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde » aurait dit Albert Camus. Il me semble qu’aujourd’hui plus que jamais cette phrase demeure vraie. Il nous faut faire comme Orwell le journaliste qui décrivait crument la réalité des choses sous peine de tomber dans une forme de totalitarisme doux au sein duquel la République n’aurait plus de république que le nom. Sans doute est-ce là une déformation liée à mes lectures et études mais je suis intimement convaincu que pour lutter contre un phénomène il faut d’abord l’avoir nommé puis analysé. C’est donc la modeste ambition de ce dossier que de parvenir à mettre un mot sur ces grandes tendances qui parcourent notre société depuis des décennies et participent à son délitement. Aussi me paraît-il fondamental de dresser avant tout un constat sans concession sur la situation dans notre pays. Cela doit nécessairement être le préalable qui permettra ensuite de penser les choses de manière systémique puis de tenter de dépasser la question morale à laquelle on tente de limiter les débats dès lors que l’on parle de corruption, de népotisme, d’affairisme ou encore de fraude fiscale. In fine cette démarche doit permettre d’aboutir à des actions franches et concrètes pour lutter contre ces logiques morbides. Lesdites actions ne sauraient se limiter à quelques élus mais concernent bien évidemment l’ensemble de la société. Dans le cas contraire, celles-ci ne seraient que des impasses et des apories. Lire la suite

La bataille des villes (4/4): la longue route semée d’embûches

Le piège de la personnalisation

 

Nous l’avons vu dès le début de ce dossier, réinventer le municipalisme français pour ensuite réinventer notre démocratie suggère de se détacher – au moins en partie – du système représentatif, qui porte en lui-même les germes d’une désobéissance des élus vis-à-vis de leurs électeurs. Toutefois, si l’on regarde ce qui s’est produit en Espagne dans les villes où les confluences ont été portées au pouvoir (notamment à Barcelone et à Madrid), on constate que les plateformes citoyennes l’ont également emporté car leur tête de gondole était une personnalité civile charismatique et qui a su porter l’espérance. Manuela Carmena à Madrid était connue comme une juge antifranquiste et jouissait d’une popularité exorbitante de la même manière que la lutte contre le mal-logement et les expulsions locatives avaient fait d’Ada Colau une figure barcelonaise incontournable. Depuis leur entrée en fonction, ces deux maires s’efforcent de ne pas personnaliser le pouvoir mais le fait est que leur personne a joué un rôle non négligeable dans la victoire aux municipales et donc dans l’établissement de ce que l’on appelle les mairies rebelles. Comment, dès lors, éviter une hyper personnalisation de ces confluences alors même que la victoire est parfois intimement liée à leur leader ? Lire la suite

La bataille des villes (3/4): réinventer le municipalisme français

Confluence et intersectionnalité

 

Réinventer le municipalisme français suggère d’emblée d’aborder l’échéance électorale de manière différente de ce qui se fait actuellement par les partis. C’est précisément ici que les notions de confluence et d’intersectionnalité entrent en jeu puisque la première permet de faire émerger des coalitions de personnes pleinement concernées par la deuxième. L’intersectionnalité est cette notion qui s’intéresse aux phénomènes discriminatoires qui peuvent frapper tel ou tel type de population. Popularisé par Angela Davies aux Etats-Unis, le concept met en exergue le fait qu’une même personne peut subir de multiples types de discrimination. Celui-ci peut permettre, en outre, de faire converger les luttes comme Nuit Debout souhaitait le faire au printemps dernier. Toutefois, si une logique de confluence a toutes les chances d’aboutir dans beaucoup de municipalités françaises, il faut garder à l’esprit qu’on ne décrète ni la convergence ni la confluence. Au contraire, celle-ci ne peut être que le fruit d’un travail de fond et long de convergence progressive entre différents mouvements sociaux, associatifs ou même partisans. En Espagne, les confluences victorieuses l’ont été parce qu’elles ne se sont fermées aucune porte de telle sorte que certains partis pouvaient y participer – à la condition bien sûr de se plier aux règles communes. Seule une démarche réellement collective de co-construction peut permettre d’atteindre l’objectif qui est à la fois simple dans sa définition et très ambitieux dans sa réalisation : réinventer le municipalisme à la française. Lire la suite

La bataille des villes (2/4): le terreau et la graine plantée

La FAGE ou le discret coup de tonnerre

 

Il y a quelques semaines – le 29 novembre pour être précis – la FAGE (Fédération des Associations Générales Etudiantes) est arrivée en tête des élections des CROUS devançant ainsi l’UNEF (l’Union National des Etudiants de France). C’est dans une indifférence quasi-totale que ce bouleversement a frappé le syndicalisme étudiant. L’UNEF était en effet le premier syndicat étudiant depuis des décennies et le fait qu’il ait été supplanté par la FAGE pourrait bien avoir des conséquences en dehors du simple cadre étudiant. Au-delà du caractère historique de cette victoire pour le petit monde des instances universitaires, celle-ci en dit effectivement long sur les dynamiques à l’œuvre dans notre pays et sur l’avenir de la politique française. La FAGE est un syndicat relativement jeune puisque fondé dans les années 1980 et détonne dans le paysage étudiant. Au milieu des autres syndicats très politisés dont l’UNEF est la tête de gondole, celle-ci pratique un apolitisme qui tranche. Si la FAGE est surtout connue pour les soirées arrosées qu’elle organise un peu partout en France, c’est un autre élément qui lui a valu la victoire : le fait d’être dans l’action contrairement à nombre de syndicats étudiants qui se contentent de servir de relais à des partis, à commencer par l’UNEF. En ce sens, la victoire récente de la FAGE est la récompense d’une forme de pragmatisme et de l’action de terrain. En parallèle, le syndicat se garde bien de prendre position sur les grandes questions politiques et sociales – leur neutralité lors du conflit autour de la Loi travail est là pour en témoigner. Lire la suite