Le séisme Ghosn et ses répliques

C’est une annonce qui a fait l’effet d’une bombe au sein du capitalisme et du grand patronat français. Il faut dire que l’arrestation de Carlos Ghosn ainsi que son placement en détention pour fraude fiscale est un véritable coup de tonnerre dans le monde du CAC 40. Le désormais ancien patron de l’alliance Renault-Nissan était effectivement vu comme l’un des plus grands et des plus solides patrons français. Polyglotte, président aux destinées du plus gros constructeur automobile mondial, bien inséré dans tous les cercles du pouvoir politico-économique et bénéficiant d’une aura ainsi que d’un poids considérables dans son rapport de force avec l’Etat – actionnaire de Renault – Carlos Ghosn était vu comme quasiment intouchable.

S’il ne faut pas exagérer la portée de l’arrestation de l’ancien chef d’entreprise et lui accorder une signification qu’elle n’a pas, il me semble néanmoins que celle-ci en même temps que les réactions suscitées en disent très long sur l’état de notre pays. Evidemment, le Japon n’a pas pour ambition de mettre un terme aux turpitudes du capitalisme et l’éviction de Carlos Ghosn répond bien plus à une volonté de prendre le contrôle sur l’alliance Renault-Nissan – il y a quelques années le METI n’aurait sans doute jamais appuyé une telle révolution de palais – dans une logique de protectionnisme toujours plus exacerbé. Il n’en demeure pas moins que cette séquence est riche d’enseignements. Lire la suite

L’inquiétante érosion du consentement à l’impôt

Depuis plusieurs semaines, le mouvement des gilets jaunes fait la une de l’actualité. Après deux longs papiers consacrés à ce sujet, je crois qu’il convient de revenir sur l’une de ses principales revendications, à savoir la baisse de la fiscalité. Corrélant une hausse du pouvoir d’achat à une baisse de leurs impôts, nombreuses sont désormais les personnes à faire de ladite baisse de l’imposition l’alpha et l’oméga tant de leurs revendications que de leur positionnement politique. Dans le premier papier consacré au mouvement des gilets jaunes, j’évoquais le spectre du boulangisme dans ce mouvement hétéroclite et d’un genre finalement assez nouveau. Il est nécessaire de mieux préciser l’évocation de ce spectre puisque l’un des principaux enseignements de ce mouvement réside à mes yeux dans cette question.

Comme j’ai pu le dire, ce mouvement est hétéroclite et rassemble des colères éparses sur un fond de désespérance de plus en plus profonde dans le pays entre hausse des inégalités et difficulté croissante d’une proportion toujours plus grande des Français à finir le mois. Historiquement, le boulangisme n’était pas vraiment porté par les classes populaires mais bien plutôt par les artisans et les bourgeois dans une sorte de révolte antifiscale qui permettait aisément de ranger le mouvement à la droite de l’échiquier politique. La révolte antifiscale à laquelle nous assistons en ce moment est, me semble-t-il, d’un genre différent en cela qu’elle n’émane pas forcément de bourgeois mais aussi de membres des classes populaires. En ce sens, cette érosion du consentement à l’impôt au sein des classes populaires est tout à la fois le symptôme et la résultante de décennies de néolibéralisme et est, à mon sens, très inquiétante. Lire la suite

De quoi la soi-disant augmentation des salaires est-elle le nom ?

S’il y a bien une étiquette qui colle à la peau d’Emmanuel Macron et de son gouvernement depuis leur arrivée à la tête du pays, c’est celle qui les résume à une caste au service des plus puissants et des plus riches. La suppression de l’ISF, l’instauration d’une flat-tax couplée à la baisse des APL et plus largement à la politique menée par ce gouvernement et cette majorité suffisent à démontrer à quel point nous sommes en face d’un gouvernement de classe qui arrose les plus riches de cette société tout en retirant les miettes aux plus démunis.

Toute la communication du monarque présidentiel et de sa camarilla vise donc depuis un certain temps à arracher cette image de président des riches. Malgré tous les efforts déployés, cette image est là et bien là. La colère qui gronde dans tout le pays est là pour le rappeler ainsi que le fait que Macron semble désormais inaudible pour la plupart de la population. La dernière trouvaille communicationnelle de la caste a donc été de souligner à grand trait la supposée augmentation des salaires qui découlerait d’une baisse des cotisations sociales payées par les salariés. Il va sans dire que derrière l’enfumage d’une telle annonce, se niche en réalité une escroquerie bien sombre. Lire la suite

Le grand enfumage du plan pauvreté

 

La semaine dernière, Emmanuel Macron a enfin présenté son plan pour lutter contre la pauvreté. Maintes fois repoussée pour des raisons diverses et variées – d’aucuns arguant que le bon parcours de l’Equipe de France lors du mondial russe était l’une de ces raisons – la présentation de ce plan était l’une des dernières cartouches du monarque présidentiel et de toute sa camarilla pour décoller cette image de président des riches et de caste au service des puissants qui leur colle à la peau depuis le début du quinquennat. De la suppression de l’ISF à l’instauration d’un taux forfaitaire pour les revenus financiers en passant par la non-remise en cause du verrou de Bercy, il faut dire que toute la politique menée depuis plus d’un an est en direction des plus fortunés de cette société.

C’est donc en grandes pompes que le locataire de l’Elysée a mis en scène la présentation d’un plan visant, selon le slogan affiché en fond de la salle, à « faire plus pour ceux qui ont moins ». Dès l’allocution du monarque passée, toute la clique de La République en Marche s’est empressée de faire le service après-vente en expliquant à quel point leur chef était beau, grand et épris de justice sociale en nous promettant que nous venions d’assister à l’épiphanie d’un président subitement devenu social et dont le combat principal était de lutter contre la pauvreté – quand de notre côté nous ne faisons rien pour lutter contre celle-ci, que nous nous en nourrissons même. Il va sans dire que tout cela n’est qu’une fable. Lire la suite

La dette publique ou le croque-mitaine néolibéral

Si l’on voulait paraphraser Camus en le pastichant, l’on pourrait dire que pour les néolibéraux, il n’y a qu’une seule question économique vraiment sérieuse, celle de la dette publique. Tout le reste, des privatisations aux coupes budgétaires, ne fait que découler de cette croyance absolue en la nécessité vitale de résorber la dette publique. A ce petit jeu-là, les ordolibéraux qui dominent au sein de l’UE se sont fait plus royalistes que les rois – les Etats-Unis pour schématiser grossièrement – et appliquent cette antienne sur la dette publique présentée comme un fardeau et une bombe à retardement jusqu’à la nausée. La rentrée politique en France a été marquée tout à la fois par la résurgence de l’affaire Benalla (dont le principal protagoniste a proclamé son refus teinté de mépris de se faire auditionner par la commission d’enquête du Sénat) et par les démissions de Nicolas Hulot et de Laura Flessel si bien que les sujets économiques ont quelque peu été mis sous la table.

Tout juste a-t-on parlé de l’impôt sur le revenu après les tergiversations du gouvernement et du monarque présidentiel à propos de la mise en place du prélèvement à la source. Pourtant, l’un des principaux enseignements de la rentrée politique a indéniablement été les résultats économiques en berne, prouvant à quel point le mythe selon laquelle la politique de ce gouvernement a pour but de relancer l’économie était une douce fable que l’on raconte aux enfants pour mieux les endormir. Ces résultats économiques en-deçà des chiffres escomptés ne manqueront sans doute pas de faire ressurgir le débat sur la dette et le déficit publics que l’on utilisera comme d’habitude pour mieux justifier la casse des services publics et le matraquage des plus dominés de la société. Dans la croyance populaire, le croque-mitaine est un personnage maléfique présenté aux enfants pour leur faire peur et ainsi les rendre plus sages. Dès lors, il ne me semble pas aberrant de voir dans la dette publique le croque-mitaine néolibéral mis en avant pour nous faire peur et nous tenir dociles face à la politique de préemption de la caste au pouvoir. Enfants nous avions peur des monstres cachés sous nos lits, devenus adultes nous voilà soumis à l’angoisse savamment distillée d’une dette proche de devenir insoutenable selon la formule consacrée. Lire la suite

De quoi l’indépendance des banques centrales est-elle le nom ?

Depuis un peu plus de deux ans et le putsch manqué dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, Recep Tayyip Erdoğan et son parti de l’AKP ont accentué la dérive présidentialiste et autoritaire qu’ils mènent en Turquie. Répression des journalistes, harcèlement de l’opposition, état d’urgence permanent, tels sont les éléments avec lesquels les Turcs ont dû apprendre à vivre depuis quelques temps. A la fois sur la scène nationale et sur la scène internationale, Monsieur Erdoğan fait figure de dirigeant déterminé sur lequel personne ou presque n’a de prise. Le président turc a néanmoins récemment dû battre en retraite face aux marchés financiers en acceptant la hausse du taux directeur (taux d’intérêts pratiqué par la banque centrale, véritable boussole pour les taux d’intérêts privés) après avoir annoncé sur Bloomberg qu’il souhaitait le diminuer et que son pays a subi une attaque en règle sur sa monnaie (la lire turque) de la part des investisseurs étrangers.

Quelques semaines plus tôt, dans un tout autre contexte, le président italien Sergio Mattarella refusait le gouvernement proposé par l’alliance composée de la Ligue (ancienne Ligue du Nord) et du Mouvement 5 Etoiles pourtant arrivés largement en tête des élections générales italiennes. La raison de ce veto ne résidait pas dans les propos tenus ou la politique envisagée par le parti d’extrême-droite à l’égard des migrants mais à la présence de Paolo Savona, un économiste critique de l’euro, à la tête du ministère de l’économie. Craignant une flambée des taux d’intérêts pour son pays, le président italien s’est donc ni plus ni moins qu’assis sur le résultat des élections. Ces deux exemples, éloquents bien que différents, ne sont pourtant que la partie émergée de l’iceberg néolibéral dont l’un des mantras est l’indépendance des banques centrales, indépendance qui ne sert en réalité qu’à asservir les Etats. Lire la suite

De quoi la classe moyenne est-elle le nom ?

Il y a quelques semaines, le salaire moyen des Français a été révélé. S’élevant à 2250€ nets mensuels, celui-ci a prestement été utilisé par tout une catégorie de personnes pour appuyer l’argument selon lequel tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles en France, dans un exercice que le Pangloss de Voltaire n’aurait sans doute pas renié. En dépit des fragilités inhérentes à cet indicateur, ces personnes n’ont pas hésité à claironner que ce résultat était la preuve que la classe moyenne se maintenait dans notre pays. Parce que, pour paraphraser Engels et Marx, l’on pourrait dire qu’un spectre hante l’Europe et plus particulièrement la France, celui de la disparition de la classe moyenne. Aussi est-il primordial pour les personnes au pouvoir de faire perdurer ce mythe de la classe moyenne.

Dans la Grèce Antique, le mythe – qui dérive de muthos – définissait le domaine de l’opinion fausse, de la rumeur, du discours de circonstance. En somme, le mythe est le discours non-raisonné, qui se veut être une forme de fable. Par opposition, le logos était, lui, le discours raisonné. C’est précisément le passage du muthos au logos qui a posé la pierre fondatrice des philosophes de la Grèce Antique. De la même manière, la classe moyenne a tout du mythe, de cet élément un peu fourre tout au sein duquel tout le monde se retrouve. Pourtant, les contours de ladite classe moyenne sont flous à souhait, ce qui n’est pas un hasard selon moi. La classe moyenne est assurément le meilleur instrument socialement coercitif qui a été créé par le capitalisme néolibéral pour contrôler les masses, en particulier les classes populaires. Il est temps de sortir de la caverne et de déconstruire cette fable. Lire la suite