La toujours très actuelle lutte des classes

Il y a quelques jours, dans le cadre d’un débat sur le projet de réforme – ou plutôt devrions-nous dire de saccage – du système des retraites, Emmanuel Macron a tenu un propos qu’il avait déjà eu il y a quelques temps au moment de la campagne présidentielle. Interrogé sur la question de la pénibilité de certains métiers, le monarque présidentiel a effectivement expliqué qu’il n’aimait pas vraiment ce terme parce qu’en substance, celui-ci suggérerait que le travail puisse être pénible. Par-delà la portée évidemment provocatrice d’un tel propos se niche, à mon sens, une vision globale du monde. En rejetant avec véhémence cette notion, le locataire de l’Elysée ne se prête pas seulement à un exercice de novlangue au sens orwellien du terme, il affirme avec aplomb sa position sur la question de l’organisation de la société.

Expliquer que cela dérange que l’on pense qu’un travail puisse être pénible dépasse, en effet, le simple cadre de la réforme du système de retraite et la question de l’aménagement de celui-ci selon les types de métiers. Cela postule une certaine vision du monde où le travail marchand est vu comme une sinécure et non pas le fruit d’un antagonisme entre celui qui vend sa force de travail et celui qui possède les moyens de production, il s’agit en somme de nier purement et simplement le concept même de lutte des classes. Ce faisant, Emmanuel Macron ne fait que se placer dans la lignée du consensus de Washington – l’autre nom du joug néolibéral – et de la théorie de la fin de l’Histoire nous expliquant qu’après la chute de l’URSS, le capitalisme est l’horizon indépassable et que le concept des luttes des classes est désormais suranné. Je crois, à l’exact opposé de ce postulat, que la lutte des classes est encore (et peut-être plus que jamais) présente même si elle semble avoir muté.

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La réforme de l’assurance chômage, symbole ultime du macronisme

S’il y a bien une chose qui caractérise la mandature d’Emmanuel Macron, c’est sans conteste sa volonté de réformer tous azimuts pour mettre à mal le modèle social français. Sa stratégie depuis le premier jour est effectivement d’ouvrir d’innombrables fronts – que ce soit par ses réformes ou par ses déclarations toutes plus scandaleuses les unes que les autres – pour avoir la maitrise de l’agenda et contraindre les contempteurs de sa politique à suivre son rythme effréné. Après le G7 de cet été et le positionnement du locataire de l’Elysée en grand chef diplomate, la rentrée est axée sur la réforme des retraites à venir. Avant ça il y eut la réforme de l’assurance chômage.

L’objectif, à peine caché, de cet enchainement très rapide est évidemment d’empêcher la réflexion globale sur ce qui est en train d’arriver et de forcer les opposants à s’épuiser en courant plusieurs lièvres à la fois. Il serait injuste de ne pas reconnaitre à la caste actuellement au pouvoir un sens stratégique certain dans la mesure où tout ou presque se passe comme prévu depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau monarque présidentiel. Dans ce flot continuel de réformes mettant à mal le modèle social français et de déclarations autant provocatrices qu’irrespectueuses à l’égard de bien des personnes, il me semble que la réforme de l’assurance-chômage marque l’une de ses ruptures dont l’on se rend compte bien trop tard.

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Vers la fin du capitalisme ?

Il y a deux ans, au moment de la campagne pour l’élection présidentielle, Benoît Hamon a décidé d’axer l’ensemble de sa campagne ou presque sur le bouleversement que représentent selon lui la robotisation et la montée en puissance de l’intelligence artificielle. Ledit bouleversement est tout à la fois sociétal et économique, en cela qu’il représente, à n’en pas douter, l’un des défis les plus complexes qu’a eu à affronter la civilisation humaine depuis longtemps. Raillé pour sa proposition d’instauration d’une taxe robot, vilipendé tant à sa gauche qu’à sa droite lorsqu’il a évoqué l’instauration d’un revenu universel d’activité (il y aurait des milliers de lignes à écrire sur ce seul sujet), le candidat socialiste à l’élection présidentielle n’a guère été pris au sérieux sur ce sujet et son score famélique à l’issue du premier tour a justifié, selon certains, le fait de ranger au placard les problématiques qu’il avait évoquées.

Si je suis loin d’être en phase avec le positionnement politique global de Benoît Hamon, il me parait plus qu’intéressant de se plonger dans la grille de lecture qu’il a proposée par rapport à ces questions de robotisation et d’intelligence artificielle dans la mesure où elles me semblent être primordiales pour penser le futur et notamment le remodelage du système économique en place depuis des siècles, le capitalisme. Bien que relativement peu ambitieuses, les mesures proposées par le désormais président de Générations fournissent un point de départ intéressant pour réfléchir aux implications à venir de ce qu’il faut bien placer sous le vocable de révolution. Plus précisément, il me parait évident que le capitalisme est voué à disparaitre sous les coups de boutoir de cette révolution puisque celle-ci met à mal l’un de ses fondements, la dissociation entre la propriété du capital et du travail.

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Vingt ans après, un fiasco nommé euro

A quoi reconnait-on un fiasco ? L’on peut bien sûr tirer des bilans longs comme le bras, peser les avantages et les inconvénients puis constater que ces derniers sont largement excédentaires ou encore interroger un large panel de personnes pour juger de la pertinence de telle ou telle mesure. Il est pourtant des sujets qui dépassent allègrement le simple cadre de la rationalité, pour entrer dans la case du symbole. Ainsi en est-il de l’euro, cette monnaie qui devait être l’horizon commun de tous les pays membres de l’Union européenne. A son lancement en effet, l’objectif était bel et bien qu’à terme l’ensemble des adhérents de l’UE finissent par l’adopter. Bien au contraire, la monnaie unique est progressivement devenue le symbole d’une union à plusieurs vitesses au fur et à mesure que des pays le refusaient.

Symboliquement, l’échec est patent. L’on pourrait alors objecter que 19 des pays de l’UE utilisent la monnaie unique et que cela représente une assez large majorité des membres de l’union. Pourtant, le deuxième coup de semonce symbolique contre la monnaie unique est bel et bien que ce qui était présenté comme l’aboutissement de l’union économique et, donc, monétaire vient de fêter ses vingt ans dans un anonymat presque total. Alors même que l’on aurait pu s’attendre à des célébrations en grandes pompes, nous avons assisté à un vingtième anniversaire rabougri, assurément en raison du fait que des célébrations grandiloquentes auraient sonné comme une insulte de plus à l’égard de bien des peuples qui souffrent horriblement de cette monnaie unique désormais considérée par beaucoup comme maudite ou néfaste.

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La privatisation d’ADP, symbole d’une République mise à mal

L’on reconnait certainement les moments charnières d’un point de vue politique au fait qu’ils génèrent, dans le lieu où ils se produisent, une forme de remise en question globale d’éléments qui, en temps normal, ne posent même pas question. D’une certaine manière, lesdits moments sont en partie caractérisés par leur portée totalisante. Le surgissement du mouvement des Gilets jaunes en France – mouvement dont les sources remontent à des décennies – a fait revenir à la surface des débats qui semblaient, sinon éteints, au moins endormis. En faisant l’expérience d’une mobilisation politique accrue, nombreuses sont effectivement les personnes à se ressaisir à nouveau de sujets longtemps oubliés, dans une forme de réminiscence de la campagne sur le référendum européen de 2005.

En réalité, nous assistons depuis des mois à un formidable moment d’éducation populaire et de réappropriation de la politique par des citoyens qu’on avait convaincus de demeurer à l’extérieur des débats en leur expliquant que choisir tous les cinq ou six ans les personnes qui allaient décider pour eux était suffisant. Dans ce bouillonnement politique, la question des privatisations est donc revenue sur le devant de la scène. Principalement adossée à la volonté de privatiser le groupe ADP (anciennement Aéroports de Paris), cette critique profonde de la logique même qui préside à ces privatisations prend de plus en plus d’ampleur, ce qui n’est pas loin d’être une chose salvatrice tant les privatisations (sous toutes leurs formes) mettent à mal l’idée même de République.

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Le séisme Ghosn et ses répliques

C’est une annonce qui a fait l’effet d’une bombe au sein du capitalisme et du grand patronat français. Il faut dire que l’arrestation de Carlos Ghosn ainsi que son placement en détention pour fraude fiscale est un véritable coup de tonnerre dans le monde du CAC 40. Le désormais ancien patron de l’alliance Renault-Nissan était effectivement vu comme l’un des plus grands et des plus solides patrons français. Polyglotte, président aux destinées du plus gros constructeur automobile mondial, bien inséré dans tous les cercles du pouvoir politico-économique et bénéficiant d’une aura ainsi que d’un poids considérables dans son rapport de force avec l’Etat – actionnaire de Renault – Carlos Ghosn était vu comme quasiment intouchable.

S’il ne faut pas exagérer la portée de l’arrestation de l’ancien chef d’entreprise et lui accorder une signification qu’elle n’a pas, il me semble néanmoins que celle-ci en même temps que les réactions suscitées en disent très long sur l’état de notre pays. Evidemment, le Japon n’a pas pour ambition de mettre un terme aux turpitudes du capitalisme et l’éviction de Carlos Ghosn répond bien plus à une volonté de prendre le contrôle sur l’alliance Renault-Nissan – il y a quelques années le METI n’aurait sans doute jamais appuyé une telle révolution de palais – dans une logique de protectionnisme toujours plus exacerbé. Il n’en demeure pas moins que cette séquence est riche d’enseignements. Lire la suite

L’inquiétante érosion du consentement à l’impôt

Depuis plusieurs semaines, le mouvement des gilets jaunes fait la une de l’actualité. Après deux longs papiers consacrés à ce sujet, je crois qu’il convient de revenir sur l’une de ses principales revendications, à savoir la baisse de la fiscalité. Corrélant une hausse du pouvoir d’achat à une baisse de leurs impôts, nombreuses sont désormais les personnes à faire de ladite baisse de l’imposition l’alpha et l’oméga tant de leurs revendications que de leur positionnement politique. Dans le premier papier consacré au mouvement des gilets jaunes, j’évoquais le spectre du boulangisme dans ce mouvement hétéroclite et d’un genre finalement assez nouveau. Il est nécessaire de mieux préciser l’évocation de ce spectre puisque l’un des principaux enseignements de ce mouvement réside à mes yeux dans cette question.

Comme j’ai pu le dire, ce mouvement est hétéroclite et rassemble des colères éparses sur un fond de désespérance de plus en plus profonde dans le pays entre hausse des inégalités et difficulté croissante d’une proportion toujours plus grande des Français à finir le mois. Historiquement, le boulangisme n’était pas vraiment porté par les classes populaires mais bien plutôt par les artisans et les bourgeois dans une sorte de révolte antifiscale qui permettait aisément de ranger le mouvement à la droite de l’échiquier politique. La révolte antifiscale à laquelle nous assistons en ce moment est, me semble-t-il, d’un genre différent en cela qu’elle n’émane pas forcément de bourgeois mais aussi de membres des classes populaires. En ce sens, cette érosion du consentement à l’impôt au sein des classes populaires est tout à la fois le symptôme et la résultante de décennies de néolibéralisme et est, à mon sens, très inquiétante. Lire la suite